Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Le corps, l’esprit et le monde (18 février 1938)
VENDREDI 18 FÉVRIER 1938
(17e leçon)
Le corps, l’esprit et le monde
Valéry présente dans cette dix-septième leçon un ensemble de concepts qui lui est cher : le corps, l’esprit et le monde, ou C E M, ainsi qu’il l’abrège habituellement dans les Cahiers. Notre expérience de chaque instant met en effet en jeu ces trois termes, dont l’un ou l’autre domine selon le moment. Ainsi, au moment de l’endormissement, le corps domine en principe, mais l’esprit ou le monde peuvent s’opposer au sommeil. La surprise, utilisée et magnifiée par l’artiste comme par le savant, a la propriété de casser le mécanisme d’adaptation intellectuelle et d’arrêter provisoirement l’activité de production de significations.
Je n’attache aucun sens mystérieux au terme moi de l’instant que j’ai
employé 1. Au contraire.
Je n’entends par là qu’un terme complémentaire de ce que peut donner
un instant, une sensation, par exemple (encore indivise). Supposez qu’un
objet passe rapidement devant vos yeux : vous ne le reconnaissez pas ; vous
le désignez par ces mots : « Quelque chose m’a passé devant les yeux. »
Vous n’avez donc pu employer à le désigner qu’un minimum de vous, de
votre mémoire, de votre ressource d’accommodation, un minimum de vos
fonctions.
Supposez que vous ayez pu en voir un peu plus : vous douterez si vous
avez vu un oiseau, une pierre, une flèche... Vous êtes un peu plus riches.
Mais richesse créée par l’objet, sa vitesse, etc. Mais dans chaque cas un
certain moi s’est produit. Dans le rêve, il demeurera réciproque de l’image.
Mais dans tous les cas, ce moi n’est autre chose que ce par quoi la
sensation est opposée ou s’oppose à un reste, à un possible, et en particulier
à ce possible qui sera transformé en réel ou en connaissance complète, par
l’accommodation, le souvenir, etc. — qui demande du temps (d’où le nom
de moi de l’instant).
Toute sensation doit être ou annulée, ou compensée, ou développée ;
elle excite donc une sensation secondaire de refus pour cause de
particularité ; de non-moi = non-possibilités. Le moi est la liaison entre cet
actuel et son possible.
On peut le faire sentir. Soutenez un corps pesant : le moi de l’instant est
ce qui nous permettrait d’écrire une équation d’équilibre entre le poids qui
n’est pas moi et je ne sais quoi que je perçois et qui est en relation avec la
possibilité de lâcher le poids et celle de continuer mon effort.
C’est ici une absence de mouvement qui est équilibrée par une
sensation positive (d’effort).
Puisque je suis sur ce point, et que je ne perds pas de vue que mon objet
final doit être la production d’œuvres, je veux vous prier de remarquer que
cette distinction entre l’effet immédiat et purement sensoriel, effet
généralement presque insensible (c’est là le paradoxe : nous ne prenons de
la sensation que ce qu’il en faut pour la fuir vers le nom et l’idée), cette
distinction entre ce qu’on perçoit et ce que devient en nous cette perception
est d’une importance capitale dans les arts.
On peut assimiler la perception du monde extérieur à une expression
composée de plusieurs termes, ordonnés par rapport au temps. Cette suite
n’est pas, en général, une somme ; ce serait plutôt une suite de substitutions.
Le premier terme serait l’impression sensorielle brute ; elle est une sorte
d’événement isolé ; nulle signification, puisque la signification est le
résultat d’une substitution, et que ce terme est le premier. Chez le sujet
normal, la durée de ce premier terme est (peut-on dire par figure) infiniment
petite, ce qui ne veut pas dire petite ; mais aussi petite que l’on voudra... Je me trompe : aussi petite que l’état du sujet le voudra. Vous observerez ceci
dans les cas de surprise, par exemple, où l’on dirait que le choc arrête le
développement de l’adaptation de l’intellect à l’événement trop intense...
Pendant ce terme premier, qui est, dans des milliards de cas contre un,
imperceptible, on peut dire que les choses sont ce qu’elles sont. La vérité
pure est insignifiante.
À propos de surprise, une remarque. Il y a, sous l’effet du choc, un
brouillage de la causalité, un véritable désordre des temps, ce qui peut
s’interpréter ainsi : que l’ordre des temps : passé, présent, futur, est une
fabrication, disons, tardive... dans l’évolution de l’instant. Mon premier
terme est avant le temps ?
Autre remarque sur la surprise — remarque très importante, si nous la
rapprochons de notre théorie des complémentarités. C’est que la surprise
donne lieu à une sorte d’état oscillatoire entre les diverses valeurs de nos
fonctions esthétiques, motrices et psychiques à l’instant du choc. La pensée
semble se reporter à l’état antérieur, en être repoussée, comme si, à
l’emplacement d’où l’événement l’a violemment chassée, elle trouvait un
intrus, un fait irréductible, inassimilable selon les formes d’accommodation
qu’elle avait prises dans l’attente de tout autre suite des choses... (Le plus
récent cause donc le plus ancien.) Elle y revient, et ne retrouve que peu à
peu le fil de son cours naturel. Tout ceci nous rappelle ce que nous avons dit
de la succession automatique de couleurs subjectives après un choc
lumineux intense. Et de plus, tout ceci nous ramène une fois de plus à cette
autre notion de cours naturel des choses, que j’ai utilisée plus d’une fois.
La surprise est un phénomène assez brutal, ainsi considérée. Mais il y a
des surprises moindres, et il en est qui ne sont pas pour tout le monde ; il en
est qui sont cultivées et recherchées. (Tout le monde n’est pas surpris des
choses banales — n’a pas un moi.) Artistes et savants n’ignorent pas que les
premiers termes du développement ou de l’évolution de l’instant sont
riches, que la sensibilité à l’état pur ou naissant est une mine de trouvailles, de relations implicites, de combinaisons vierges, comme si, dans cet état,
certains groupements étaient encore libres d’obéir à des attractions
mutuelles, à des affinités qui cessent, fort peu après, de pouvoir se
manifester. Ainsi la liberté des atomes ou des ions à l’état liquide permet-
elle des combinaisons que l’état solide survenant ne peut permettre, car le
premier terme est très rapidement substitué par les suivants : la sensation est
remplacée par des souvenirs et par un processus de réduction ou de
résolution qui se réfère, ou nous replace dans ce qu’on peut nommer la
réalité apprise ou acquise, c’est-à-dire dans un univers de conventions,
d’interprétations, de décisions, et de vérifications — un univers qui se tient
au moins jusqu’à un certain point.
Il nous est à peu près interdit de nous attarder dans la sensibilité pure ; à
moins que... nous n’y soyons contraints : c’est le cas de la douleur. C’est
aussi le cas de l’obsession d’origine externe ; par exemple, le prolongement
d’une action sensorielle que nous ne pouvons compenser : bruit, sensations
thermiques très sensibles, etc.
Ces circonstances nous amènent à passer très naturellement au second
chef de notre classement.
Nous ne pouvons tout attribuer au « monde » ; nous devons introduire
un nouvel objet : notre corps.
Ce corps n’est pas celui de l’anatomiste, ni du physiologiste, pas plus
que le monde dont je viens de parler n’est le monde du physicien, ni
d’ailleurs celui du discours ordinaire.
Ce corps dont je veux parler nous est si intime, il est en échanges si
fréquents, si prompts, si substantiels avec le moi, et avec la diversité de nos
moi, qu’il est très difficile à isoler et à définir, si tant est qu’il soit besoin de
le définir.
Ce corps-là est celui dont le membre amputé fait encore partie, celui qui
nous est à chaque instant plus ou moins présent ; mais jamais ni tout absent, ni tout présent, si ce n’est dans des états instables ou aussi anormaux que le
seraient pour un organisme des températures extrêmes.
Ce corps nôtre est défini en termes de sensibilité — comme le monde
dont je viens de parler, comme l’esprit dont je vais parler.
Dire qu’il est un produit de sensibilité, c’est dire qu’il est instantané ;
qu’il est un élément du présent ressenti, et un élément très variable : on
pourrait le considérer comme une dimension de la sensibilité, une variable
dont la valeur change selon la circonstance. Cette variable est terriblement
complexe.
Mais ce qui nous importe, c’est de noter comme nous le pouvons les
attributions qui se font dans notre ensemble de sensations — attributions
spontanées, distribution sommaire, expédiente, presque immédiate, qui n’a
pas plus ni moins de valeur réfléchie que l’attribution que nous faisons de
nos sensations spatiales quand elles se placent vers le « haut », vers le
« bas », vers la droite ou la gauche.
C’est un premier débrouillage... Une première réponse à la confusion
toujours initiale ; l’acte d’un moi sans souvenirs.
Observons bien que pour ce moi, qui est également opposé à chacun de
mes trois 2 objets (C E M), qui leur répond comme ils lui répondent, ces
objets lui sont comme équidistants. Il n’est pas plus esprit qu’il n’est corps,
qu’il n’est monde ; et en effet, nous sommes en pleine sensibilité, nous
commençons à nous orienter dans les sensations, mais leur intensité seule,
quelle qu’en doive être ultérieurement l’espèce ou la conséquence, fait leur
importance.
Essayons d’éclaircir ceci par une petite figuration.
Je suppose qu’un homme fatigué se couche et veuille dormir. Dans cet
état, cet homme se réduit à un je veux dormir ; son moi, ce je est réduit à ce
penchant, ce poids qui est excité au sommeil. Son corps du moment est son
moi directeur. Mais voici que son activité psychique s’y oppose ; il ne peut trouver l’absence d’idées qu’il désire. Les forces antagonistes de la
pesanteur deviennent sensibles.
Il est donc divisé. Qui est son moi ?
Si ce fût une douleur physique qui le tienne éveillé, il y aurait en lui
opposition entre son vouloir et son corps ; plus exactement entre un vouloir,
un besoin et un corps. Si ce fût le vacarme du vent ou toute autre sensation
de ce genre, il y aura opposition avec le « monde ».
Mais il n’y a ni douleur ni vacarme : il y a donc une troisième chose.
Appelons-la esprit... puisqu’elle se manifeste par des idées, des images,
langage, etc. Notez bien que ce ne sont pas les idées qui, en réalité,
tourmentent notre homme — ou plutôt son organisme. C’est ou bien la
valeur excitante des idées (valeur qui n’est pas nécessairement attachée aux
idées, mais accidentellement) ; ou bien c’est (quelles que soient ces idées, et
qu’elles soient les plus insignifiantes du monde pour le patient), c’est
simplement leur fréquence ; l’esprit, que nous avons invoqué, se réduit ici à
une véritable inconnue (au sens de l’algèbre). Il est ce qui n’est pas les
autres constituants ou sources possibles.
Mais nous sommes obligés de reconnaître ici un quatrième élément :
c’est celui qui s’oppose ou peut s’opposer successivement aux trois, et c’est
de lui que partiront ou sembleront partir les impulsions ou les actes qui
seront produits soit contre le bruit extérieur, soit contre la douleur, soit
contre l’obsession psychique.
Peut-être aurais-je dû ne pas employer ces mots corps, esprit, monde,
pour désigner mes trois objets ou mes trois ordres, ces trois chefs qui se
dessinent pour un classement premier et comme rudimentaire de nos
sensations.
Mais ces noms se justifient par le destin ultérieur : le monde s’ordonne
en véritable forme d’extériorité et prend, en quelque sorte, une attitude
d’indépendance à l’égard de la sensibilité dont il est cependant issu ; le
corps s’enrichit de la conscience de ses pouvoirs d’action. Le corps ainsi détaché de la nébuleuse de notre sensibilité et se précisant, l’esprit à son
tour se dessine, nous devient un domaine distinct, auquel nous pensons, que
nous désignons et qualifions, auquel nous prêtons des propriétés ; nous
disons : mon esprit, comme nous disons : mon corps.
Et comme nous nous supposons bientôt à ce monde ébauché, à ce corps
soupçonné, à chacun sa profondeur, son dessous, ses ressources cachées,
ainsi en est-il de cet esprit. Nous lui donnons également et assez naïvement
(ne pouvant faire mieux) des puissances, des formes d’activité
prodigieuses... Par exemple, ce qu’on nomme mémoire, qui est la chose du
monde la plus embarrassante, du moins à mon sens. Mais elle peut se
rattacher à tout un ensemble de choses de plus en plus embarrassantes, que
la notion d’esprit est faite pour assembler. C’est un maquis.
L’art oblige aux problèmes de la composition d’éléments tout
hétéroclites (son et sens, forme et matière) et donc à faire « comme si » des
choses incommensurables avaient une commune mesure, se commandaient
ou bornaient l’une l’autre (N + S 3). Par quoi, peut-être, son attitude était
plus générale que celle des sciences, dont le premier soin est de mettre part,
de séparer, par exemple, vie et non-vie ; continu et discontinu ; chimie et
physique, etc.
Un temps et une parole. Un vide et un plein.
*
Résumé de la dix-septième leçon par Georges Le Breton dans la revue Yggdrasill.
On peut assimiler la perception du monde extérieur à une expression
composée de plusieurs termes qui s’ordonnent par rapport au temps,
expression formée d’une suite de substitutions 4. Le premier terme serait la
perception sensorielle à l’état brut, terme insignifiant par définition, puisque
la signification est un phénomène secondaire. Chez le sujet à l’état normal,
ce premier terme ne possède qu’une durée infiniment brève. L’état du sujet commande la durée de l’impression et se trouve également sous sa
dépendance. Remarquons aussi que cette durée dépend ici de l’intensité.
La sensibilité à l’état pur se révèle une mine de trouvailles, de
combinaisons vierges.
En cet état existe une liberté d’obéir à certaines affinités mutuelles, un
jeu permet aux éléments de s’attirer selon des lois, la loi du maximum
d’effet probable, par exemple. Il convient d’être très sensibilisé à ces
premiers effets se produisant avant le passage à l’état solide, à ce tout-fait,
inutilisable pour l’artiste. Le moi de l’instant doit être sensibilisé à ces
premières combinaisons. La plupart des individus ne s’arrêtent point à ces
termes premiers, car, dans ce cas, ils se considèrent comme aliénés. La
réalité commune est une réalité apprise, pleine d’une multitude
d’interprétations et de décisions. L’univers commun se tient, mais ne se
tient qu’avec un grand renfort d’hypothèses.
Du côté de la recherche originale, il peut être intéressant de revenir à
certaines conventions en une sorte de contre-marche à l’encontre des choses
acquises et adoptées en vue de la constitution d’un univers vérifiable.
En remettant en question de telles habitudes nous enrichirons nos
connaissances et ceci nous permettra d’approfondir, de noter, de raisonner
une réalité autre.
Nous trouvons que les difficultés insérées entre sensation et perception
pourront nous servir dans l’étude d’une autre réalité atteinte par le
microscope ou le spectroscope.
La douleur nous met en présence de la sensibilité toute pure, dans un
tête-à-tête avec elle. Le cas se présente aussi d’une obsession,
prolongement, répétition ou exagération d’une sensation. Ces circonstances
puissantes, douleur ou obsession, nous obligent à considérer un second
chef : notre corps. Ce corps n’est pas le corps du physiologiste, pas plus que
le monde dont je vous parlais n’était celui du physicien ou de la vision
commune. Le corps, dont je parle, est si intime, est un échange si substantiel avec le moi qu’il paraît fort difficile de le définir. C’est le corps
de l’instant même 5.
Dans le fond, le corps que j’évoque est presque une définition du
présent. Notre corps n’est pas tout présent puisque, de certains organes,
nous n’avons pas de sensations. Il n’est jamais tout présent ni tout absent,
sauf dans des états anormaux ou instables. Nous définissons ce corps en
termes de sensibilité, et dire que c’est un produit de sensibilité, c’est dire
qu’il est un fait instantané.
Ce corps, ce monde, cet esprit envisagés du point de vue de la
sensibilité sont des variables, des dimensions de l’instant même.
Cette division en trois grands chefs semble aussi simple et spontanée
que la division entre droite et gauche, haut et bas, sorte de premier
débrouillage, de première réponse à la confusion initiale. Le moi, en un tel
cas, n’a pas encore de souvenir, il ne sait encore rien. Le moi ici ne fait que
s’opposer à la chose qui se présente, il n’est qu’une sorte d’acte qui
repousse. Le moi s’enrichit et devient de plus en plus complexe, mais, lors
du premier instant, il est le recul du coup de canon qu’est la sensation.
Ce moi se trouve équidistant du corps, du monde et de l’esprit. Il ne
s’identifie donc pas à l’esprit. Il est essentiellement celui qui ne veut pas
être ce qui se présente. Nous nous plaçons ici en pleine sensibilité. Or en tel
moment, monde, corps, esprit s’établissent en équivalence et le chef qui
présentera le plus d’intensité deviendra la chose principale. À ce stade,
l’importance sera à qui la prendra.
Je suppose un homme fatigué qui se résume en : je veux dormir. Cet
être tend à se réduire en quelque chose de la sensibilité. Le moi connaît une
sorte de pesanteur. Les forces de son poids physique, qui étaient
antagonistes, deviennent de plus en plus sensibles. De plus en plus
intensément, il éprouve la lourdeur de son corps. Son corps prend ainsi le
rôle de moi directeur, de chef. L’homme fatigué voudrait alors cesser de
penser.
Il se peut que son activité psychique s’y oppose ; l’absence d’idées,
absence désirée, ne se produit pas et l’homme se sent penser.
Le troisième chef se montre, les idées continuent à exister. Voilà l’être
divisé : où est son moi ?
Supposons que nous ayons abouti à une division entre le domaine
intellectuel et les productions de sensibilité. Il conviendrait alors de
poursuivre ces recherches en vue de précisions plus grandes et la question
résolue semblera encore irrésolue, il y aura reprise, recommencement.
Revenons à ce monsieur qui veut dormir. Il peut lui advenir de s’éveiller
par suite d’une douleur physique. Au fond, la volonté consiste dans une
excitation des muscles striés, mais parfois elle se trompe d’adresse et se
dirige vers des parties qui ne peuvent rien faire. Dans ce cas de douleur, une
opposition apparaît entre le vouloir et le corps. L’homme peut être empêché
de dormir par le bruit, c’est le monde qui joue son rôle. Le dormeur a
assimilé ainsi les trois attributions : monde, corps, esprit. L’excitation par
les idées qui empêche le sommeil n’est pas liée à la valeur des idées, mais à
leur fréquence 6. L’action mécanique des idées agit et non pas leur valeur. Ici
l’esprit est l’X de l’algèbre, une simple négation.
Ce fameux esprit est ce troisième chef qui n’est pas les deux autres
attributions possibles. Il me faut d’ailleurs reconnaître un quatrième
élément : le moi qui s’oppose et dont partiraient les impulsions et les actes.
L’homme qui veut dormir réagit contre l’excitation des idées, contre la
douleur et contre le bruit.
Lors d’une surprise, le choc semble arrêter et inhiber le développement
de l’adaptation intellectuelle. Le premier terme nous reste d’habitude
imperceptible, car nous allons d’ordinaire à la signification, nous voyons
des objets au lieu de voir des taches colorées. Durant ce terme premier, que
la surprise nous rend ainsi perceptible, les choses sont ce qu’elles sont.
La réalité à l’état nu est insignifiante, c’est-à-dire sans aucune
signification.
La surprise provoque un brouillage des temps. L’ordre : passé, présent,
futur, est, en effet, une fabrication postérieure aux états de sensibilité, une
notion tardive au moment du choc, le premier terme existe avant le temps.
La surprise donne alors lieu à une sorte d’état oscillatoire entre les diverses
valeurs de nos fonctions esthésiques, motrices et psychiques. La pensée
semble reportée à l’état antérieur, elle rencontre un fait irréductible qui ne
répond pas à son attente. À chaque instant, nous sommes accommodés à des
phénomènes qui peuvent survenir et non à d’autres. Puis, peu à peu, nous
revenons au cours naturel des choses en une succession de mouvements
oscillatoires, succession automatique de couleurs complémentaires dans
notre œil, par exemple.
La surprise, comme tout ce qui est humain, est recherchée par les
artistes et les poètes. Un poète, un artiste utilise des choses inutilisables.
L’artiste va user et abuser des effets de surprise pour séduire et foudroyer le
consommateur. Le savant n’ignore pas la richesse de ces termes premiers du
développement, de ces instants d’avant le banal, d’avant le cours naturel.
On arrête les choses avant qu’elles n’aillent se jeter dans le prévu et dans
tout ce que nous savons déjà.
1. NAF 19088, f. 95, 88-94. Dactylographie avec ajouts autographes.
2. Abréviation fréquente dans les Cahiers : corps, esprit, monde.
3. Abréviation par laquelle Valéry désigne les « nombres plus subtils », à savoir « les relations cachées qui existent entre les plus diverses choses » (C1, p. 815 ; C, X, p. 292).
4 e . Yggdrasill , 3 année, nº 32, 25 décembre 1938, p. 139-140.
5. Voir « Réflexions simples sur le corps » (1943, Œ1, p. 926-928 ; LP3, p. 772-773).
6. L’Idée fixe, ou Deux hommes à la mer (1932, Œ2, p. 206 ; LP2, p. 48) : une idée fixe « acquiert — ou reçoit — d’abord, la propriété de reparaître plus souvent qu’à son tour... ».
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