Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940

Le possible et le temps (4 mars 1938)

VENDREDI 4 MARS 1938

 (21e leçon)

 

Le possible et le temps

 

Dans la vingt et unième leçon, Valéry propose un développement considérable sur la façon dont la perception d’un possible crée une sensation de temps, mais un temps de la sensibilité, un temps intime, distinct du temps mesurable de la science. Cette réflexion sur le temps rejoint à bien des égards la théorie bergsonienne de la durée.

 

La connaissance et le possible 1. Toute perception contient un élément

de possible. La sensation est ce qu’elle est, c’est-à-dire : ne détermine rien

par elle-même. Mais au-delà du sentir pur, dès que le connaître se dessine,

cette sensation semble venir par une autre voie, celle qui du possible passe

au fait.

Que si le possible fait défaut, et que l’impression se manifeste comme

venant au contraire de l’impossible (le possible étant relatif, et pouvant

dépendre de l’attente), on obtient l’effet de surprise — et quand l’intensité

est grande, les effets d’oscillation entre les attributions C E M 2 ; ou d’autres

pôles : affirmation, négation.

Le possible est donc comparable à un champ de production des

modifications compatibles avec la notion d’une chose donnée. Cette notion

se constitue alors autour de la sensation comme un espace esthésique

moteur plus ou moins complexe, à plus ou moins de variables produites, à

dimensions ou connexions, et signale à l’être les propriétés, les variations

qui sont comme communes entre la chose et... soi. Ainsi les complémentaires (espace tore des couleurs), les lignes entre points donnés,

les impulsions suggérées par un objet (il peut tomber) ou les actes de

manipulation, fonctionnement sans autre but que réponse à une

démangeaison d’action ; les prolongements tangentiels ; la continuité ; les

déformations.

Ceci se réduit dans certains cas à l’impulsion d’accroissement de la

sensation, ou d’abolition. Ici, de nombreuses impulsions dites « morbides ».

Tendance au suicide par tel procédé ; tentations d’agression, d’intervention.

En somme, tout se fait connaître par cette voie de production

immédiate, plus ou moins développable et développée, qui d’un premier

état, souvent inaperçu, passe au possible de référence, et tend normalement

à une diminution de quelque chose — d’une « liberté », par quoi on

arriverait au zéro de possibilité, le réel (du moment) — qui est donc un

retour plus ou moins stable et définitif.

Toutefois, je dois faire toutes réserves sur l’extériorité que je viens

d’alléguer. Elle est, en effet, elle-même, une formation de sensibilité. De

même que nous fabriquons (et quand je dis nous, entendez-moi : il vaudrait

mieux parler au mode impersonnel, et dire : il se forme  ; il se fabrique...),

eh bien, de même qu’il se fabrique un passé, un futur, qui sont des

formations actuelles, il se fabrique un intus et un extra, un dedans et un

dehors, et même un intermédiaire — celui que nous avons appelé le corps,

corps de l’instant...

Nous percevons ce corps tantôt en opposition, tantôt en conjonction,

tantôt avec le monde, et tantôt avec l’esprit.

N’oublions pas que tous ces noms désignent toujours ici des effets de

sensibilité ; et qu’il faut prendre garde de ne pas leur donner des

significations et des valeurs plus riches et plus précises que celles que la

sensibilité réduite à soi seule peut donner. Elle peut leur donner des

intensités ; car toute intensité lui appartient ; c’est un point capital de sa

nature. Comme tout commencement est de son domaine, ainsi toute intensité. Mais elle ne peut leur donner tout ce que nous apprendrons à

adjoindre à ces attributions premières que nous avons montrées se

distinguer dans le chaos des sensations. Sans doute, mieux vaudrait énoncer

des définitions plus précises, trouver d’autres noms pour désigner ces

divisions à l’état naissant de la conscience... Mais la matière est difficile

entre toutes ; le langage incertain... Je puis vous donner un exemple de la

délicatesse qu’exige ce genre d’analyse sur le vivant : supposez que je

veuille insérer ce qu’on nomme le temps dans une description de la

sensibilité ?

Je serais alors obligé de le considérer comme une possibilité de la

conscience, un de ses constituants éventuels, et point comme une catégorie

ou une variable. Dans notre sensation, le temps est une sorte d’attribut qui,

dans bien des cas, est absent. Dans ce domaine, il n’y a pas de variable

indépendante : l’événement et sa variation immédiate, d’une part ; la

sensation vague du régime des échanges, sensation de monotonie vitale,

d’expédition des affaires courantes, de fonctionnement presque local de la

sensibilité et des réponses psychiques réduites que fournit la mémoire qui se

borne à livrer le minimum nécessaire à passer outre ; à annuler l’impulsion,

qui est insuffisante en général pour produire la curiosité, l’inquiétude, le

désir, etc., qui exciteraient à leur tour un moi dépourvu de moyens plus

puissants, lequel exigerait et se créerait un domaine de degré plus élevé,

prétendrait embrasser un système des choses ou un monde plus complexe.

Alors, peut apparaître l’ordonnance du temps, telle qu’elle est constituée

par le type général de l’action, avec son passé et son futur ; ou plutôt avec

ses divers passés et ses divers futurs — représentés dans le présent ; c’est-à-

dire en contraste avec quelque sensation.

Tandis que le cours ordinaire des choses ne met pas en jeu une

sensibilité particulière relative au temps, puisqu’il exclut, par définition,

toute spécialisation, et qu’il consiste, en somme, dans une distribution égale

de réponses quelconques aux demandes très modérées qui se produisent et qui ne font qu’entretenir les échanges entre le monde, le corps et l’esprit,

l’état de veille stationnaire dans une activité moyenne — en présence d’un

moi réduit à ce qui est nécessaire et suffisant pour rétablir l’équilibre entre

nos trois facteurs —, s’il arrive qu’une intervention se produise qui

transforme l’instant, exige une énergie de qualité supérieure — énergie

d’action ou comparable à une énergie d’action —, alors une organisation se

dessine, se fait sensible, organisation dans laquelle le possible prend une

place de première importance ?

Les sensations diverses que nous confondons sous le nom vague de

temps et qui doivent se résoudre en valeurs ou en termes d’action se

déclarent et, qu’il s’agisse de la sensation de durée (sensation de

spécialisation et de fatigue par spécialisation), de la sensation

d’impuissance, de formation d’esquisses d’action sans issue, qui caractérise

le passé ressenti, avec son possible particulier, le regret, par exemple, le si

j’avais su et toutes les expressions du possible naïvement produit et rejeté,

comme un vase manqué l’est par le potier ; la sensation symétrique de

possibilité ouverte, qui se précise en images d’avenir, avec les réponses

qu’elles reçoivent ; toute cette prolifération fait apparaître l’organisation

distributive (chronologique, énergétique) du temps vrai, du temps antérieur

au temps linéaire, et distinct des phénomènes, qui ne sera inventé et isolé

que plus tard, au moment où nous ferons sa place à l’intellect. Ce temps

intelligible que j’appellerai tardif, qu’il faudra faire mesurable, exige une

condition que la sensibilité ne saurait réaliser. Cette condition n’est

d’ailleurs satisfaite que moyennant une hypothèse (qui est contestable après

tout) et moyennant des conventions fondées sur cette hypothèse. Ce temps

est mesurable, ce qui suppose une conservation de l’étalon de mesure et, de

plus, une indépendance, une invariance de l’instrument de mesure par

rapport à la chose mesurée. Si le phénomène dont la variation est mesurée

par le chronomètre influe sur cet instrument, la mesure est illusoire. Nous

supposons qu’il n’en est pas ainsi. Quelles que soient la vitesse du mobile et sa direction, l’aiguille de la montre est supposée dans un autre monde ; elle

est insensible à ce qui se passe, et il n’y a de relation entre elle et ce que

l’on mesure que le regard de l’observateur, regard sans influence lui-même

sur les deux mouvements qu’il observe.

Ainsi le postulat, la condition de cette forme de temps est une condition

de l’insensibilité. On n’a pu construire les sciences qu’au prix de telles

conditions, dont on peut dire que la liste, la table est, en en prenant la

négative, en écrivant les propositions contraires en regard, la plus précise

et la plus involontaire définition de cette sensibilité dont je m’occupe.

 

1. NAF 19088, f. 112-115. Dactylographie avec ajouts autographes.

2. Corps, esprit, monde.

 

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