Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940

Critique de la spéculation métaphysique (26 mars 1938)

SAMEDI 26 MARS 1938

 (28e leçon)

 

Critique de la spéculation métaphysique

 

Les questions sur la vie ne peuvent être qu’indiscrètes, liées à des illusions de la sensibilité. D’où une critique de la spéculation métaphysique. Seuls les arts donnent directement la parole à la sensibilité, mais comme le feraient les inscriptions fragmentaires d’une langue très ancienne, dont il ne subsisterait ni grammaire ni vocabulaire.

 

Pour parler « sensibilité », nous sommes obligés d’en parler selon la

connaissance ; seuls les arts lui donnent la parole directement, mais par

fragments, et fragments adaptés à des buts particuliers 1. Ainsi, une langue

très ancienne ne nous est connue que par des inscriptions, çà et là, et il

n’existe ni vocabulaire complet ni grammaire de ce langage. Une théorie de

la sensibilité consisterait...

Cependant, nous ne sommes faits que de ce que nous sentons ; et même

nos actes, comme nos pensées jusqu’aux plus abstraites, sont des

combinaisons d’éléments de sensibilité. Mais rien n’est plus difficile aux

vivants que de pénétrer les choses de la vie. Il nous est plus aisé de

concevoir et de manœuvrer les phénomènes de la nature inorganique que

ceux que les plantes et les animaux, et nous-mêmes, nous donnons à

observer. Notre corps est aussi inconnu de nous que des autres.

Si donc nous nous posons des questions sur la vie, ce que ne peuvent

être que des questions indiscrètes, dues :

1) À ceci que notre pensée s’est développée par l’usage du langage

jusqu’à se placer hors de la vie : celui qui pense omet les conditions de son

acte mental ; il croit n’être que pensée ; il n’a pas de sensibilité pour les

conditions nécessaires, mais cachées de cette pensée (de même qu’il n’a pas

de sensibilité pour son fonctionnement viscéral). Cette indépendance est

remarquable. La pensée exige l’omission de la chose qui pense ; elle la

représente de temps à autre par ce moi qui, d’ailleurs, ne figure pas

explicitement dans la plupart de nos jugements.

2) De plus, ce même langage est formé d’éléments distincts et

combinables : nous pouvons former les combinaisons les plus arbitraires

sans aucun égard aux valeurs de chacun des termes. Nous arrivons à donner

un sens à certaines de ces formations. Et nous en formons nous-mêmes à

partir de certains effets d’étonnement.

Mais la question (fait de sensibilité) ne détermine pas l’existence ou la

possibilité d’une réponse ; ou plutôt elle ne garantit pas son propre sens. En

effet, si la demande est un fait de sensibilité (un besoin, une lacune, une

résistance au cours naturel), la réponse ne doit pas être de même espèce ; ou

bien elle est fallacieuse. Exactement comme dans le cas de l’homme affamé

qui produit finalement des images hallucinatoires de mets délicieux. Ces

aliments ne le nourrissent pas ; le besoin, fait de sensibilité, exige une

nourriture réelle, un apport d’espèce tout autre, et non un produit de lui-

même, un lui-même sous une autre forme.

Vous savez comme ceci s’applique souvent à la métaphysique ; de quoi

je déduirai facilement deux conséquences. Mais ces deux conséquences,

vous l’observerez, demeurent dans l’ordre de la sensibilité.

L’une est la répugnance (fait de sensibilité), marquée chez tant d’esprits,

pour la spéculation « métaphysique », et leur recours aux sciences

d’observation et d’expérience. Ils ont la sensation de ne recevoir pour

nourriture que des aliments illusoires, de même espèce que les questions :

ce ne sont, pour eux, que des réponses verbales, qui sont des transformées des questions ; et ils repoussent questions avec réponses ; ou bien ils

pensent que des réponses substantielles seront trouvées par voie non

purement mentale, au prix d’autre chose que du travail intellectuel.

Deuxième conséquence, tout autre — et cependant analogue à celle-ci.

Certains découvriront ou croiront découvrir, au sein même de leur sensation

d’existence et de connaissance, des états tout différents de l’état de travail

mental ; et généralement situés hors des possibles du langage ; états rares ;

états indescriptibles ; états de valeur incomparable ? Notez qu’on les

désigne par ces mots négatifs quant à la possibilité.

Ultérieurement, ces données primitives subissent des développements et

applications divers. Mais je ne retiens que le fait initial. Ainsi le passage de

l’ordre esthésique à l’ordre intellectuel se manifeste ici assez nettement.

 

1. NAF 19088, f. 148-150. Dactylographie avec ajouts autographes.

 

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