Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Troisième année (1939-1940) : les réserves intellectuelles de l’europe
Troisième année
1939-1940
LES RÉSERVES INTELLECTUELLES DE L’EUROPE
Dates des leçons : 5, 6, 12, 13, 19, 20, 26 et 27 janvier ; 2, 3, 9, 10, 16 et 17 février ; 1 er et 2 mars 1940.
Alors que le cours de 1939-1940 devait commencer le 1 er décembre, l’entrée en guerre de la France retarda le début des enseignements de Valéry au 5 janvier 1940. Il ne donna que seize leçons cette année-là. Malade, fiévreux, il dut en effet s’arrêter après le 2 mars ; après les vacances de Pâques, toujours épuisé et alité, il ne put reprendre en avril comme prévu. Le 10 mai, les troupes allemandes lançaient l’offensive contre la Belgique et la France et, avec l’exode, les enseignements du Collège de France s’interrompirent totalement à la fin du mois.
PROGRAMME 1
Salle 8, les vendredis et samedis à onze heures, à partir du 1er décembre
1939.
COURS DU VENDREDI :
Suite de l’analyse de l’action productrice des œuvres de l’esprit.
Conditions fonctionnelles et conditions psychologiques.
Rôle des images. Coordination des actes complexes. Les actes sans
précédents.
L’imagerie scientifique et ses limites. La question de l’imaginabilité
(posée par Helmholtz 2).
Le travail de l’esprit. La notion de problème et sa relation avec la forme
des actions conscientes.
La notion de convention. Rôle intérieur du langage.
Le passage de l’indéterminé au déterminé, du vague au net, de
l’arbitraire au nécessaire, du projet à l’acte, etc.
COURS DU SAMEDI :
Explication de divers textes : fragments de Léonard de Vinci.
Considérations sur les arts d’imitation, etc.
N. B. : si ce programme paraît un peu trop long pour figurer sur les
affiches, il peut être réduit au texte souligné en rouge 3.
PROGRAMME 4
Les cours du vendredi seront consacrés à l’étude développée et à la
critique des notions qui interviennent dans la production des œuvres de
l’esprit, en tant que cette production est consciente, ou que l’on cherche à
s’en représenter le processus. Ces notions, qui appartiennent pour la plupart
au vocabulaire ordinaire, et qui nous sont en usage nécessaires pour penser
in abstracto aux œuvres de l’esprit, pour les décrire, les projeter, les définir,
ne procèdent pas d’une analyse systématique des observations et ne
permettent pas de se faire une conception générale et cohérente du
fonctionnement de l’être producteur d’ouvrages.
Il en résulte que ces mêmes notions figurent dans nos expressions tantôt
comme des éléments connus sur lesquels il n’y a plus à revenir, et au moyen
desquels nous formons et résolvons des problèmes sans nous inquiéter
davantage de ces instruments ; et tantôt comme des objets de difficultés
infinies et de discussions inépuisables, qui nous sont, en quelque sorte, des
« inconnues » par essence.
Mais tout notre système de poïétique n’est qu’une tentative de découvrir
dans la production des œuvres les caractères fonctionnels de toute action de l’homme qui ne se réduit pas au type immédiat et élémentaire de l’acte tout
réflexe. La production d’un ouvrage de quelque nature qu’il soit est
assujettie à nos yeux aux conditions générales de l’action. Quand celle-ci,
quelle qu’elle soit, exige coordination momentanée de fonctions qui sont
ordinairement indépendantes, c’est alors que ce que nous appelons l’esprit
se modifie, oppose à sa dispersion instantanée, à son désordre normal de
substitutions, une résistance.
RÉSUMÉ 5
Le cours de poétique a été consacré au développement détaillé de la
notion d’action et de son application à l’analyse des moments successifs de
la production des œuvres de l’esprit. Le schème de l’action complète (c’est-
à-dire de celle qui se développe à partir d’un incident ou d’une excitation
initiale et qui engage toutes les puissances réflexes ou intellectuelles de
l’être) a paru le plus fécond des partis à adopter pour traiter de ces questions
très complexes. Il permet, en particulier, d’introduire de la manière la plus
naturelle les notions d’ordre, de forme, de nombre et de rythme.
Le problème du langage intérieur a été abordé : on a étudié le mélange
de la parole intérieure, des images et des impulsions par opposition au
discours émis extérieurement et à ses expressions élaborées.
D’autre part, les cours du samedi ont été consacrés à des explications de
textes de Léonard de Vinci et à l’œuvre poétique presque inconnue du père
Cyprien 6 (1641).
1. NAF 19087, f. 43. Dactylographie. Document fourni par Valéry pour la composition de l’affiche et de l’Annuaire. Le programme finalement imprimé fut plus bref : voir Annuaire du Collège de France e , 39 année (1938-1939), 1939, p. 198-199.
2. Le physiologiste et physicien Hermann von Helmholtz (1821-1894) établit la différence fondamentale existant entre, d’une part, les sensations, portées par le système nerveux et physiquement mesurables, et, d’autre part, les perceptions que forme l’être humain, à partir des sensations, pour se représenter le monde extérieur.
3. Le texte souligné en rouge sur le document est ici composé en italique.
4. NAF 19087, f. 40. Dactylographie avec ajouts autographes. Programme développé soumis à l’approbation de l’assemblée des professeurs en juin 1939.
5 e . Annuaire du Collège de France , 40 année (1939-1940), 1943, p. 104-105. Dans une lettre du 23 mai 1940, Valéry s’excuse auprès de l’administrateur du Collège de France, Edmond Faral, de n’avoir pu rédiger ce rapport comme il l’aurait voulu, en raison des événements et de son état de santé (NAF 19087, f. 44).
6. André de Compans, en religion Cyprien de la Nativité de la Vierge (1605-1680), auteur d’une traduction française de l’œuvre de saint Jean de la Croix, admirée par Valéry (« Cantiques spirituels », 1941, Œ1, p. 445-457 ; LP3, p. 848-863).
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