Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940

« La pensée est une fonction de l’absence » (3 février 1939)

VENDREDI 3 FÉVRIER 1939

 (16e leçon)

 

« La pensée est une fonction de l’absence »

 

Dans ces notes prises par Lucienne Julien Cain, on voit Valéry esquisser une théorie de la parole comme action. La poésie est à la prose ce qu’est la danse à la marche. Penser est une façon de faire surgir au milieu de ce qui est quelque chose qui n’est pas là, d’où cette belle définition : « La pensée est une fonction de l’absence. »

 

Nos mécanismes peuvent se combiner avec les mécanismes fabriqués 1.

La parole = action virtuelle, esquissée. Représentation motrice. Le

mouvement commence à se dessiner en soi : construction (préparation)

motrice interne. L’étude de l’action doit précéder l’étude de la parole.

L’enfant parle d’abord pour demander, ensuite pour parler, enfin naît le don

des histoires. À la même époque naissent en lui la curiosité et l’imitation,

qui seront les sources de tous les arts.

Couple marche, danse ; prose, poésie (comparaison vue par Malherbe 2).

La marche vise toujours un objet. Or, après l’acte utilitaire, toutes les

circonstances s’étant évanouies, le corps revient à l’équidisponibilité. La

danse, au contraire, a sa fin en elle-même. Si elle semble poursuivre un

objet, c’est un objet idéal, un fantôme. Le milieu extérieur, sauf le sol, ne

compte pas. On est dans un autre monde. Pourtant, marche et danse se

servent des mêmes muscles. États intermédiaires (pas cadencé, etc.

= psalmodie).

Les notions de nombre, forme, ordre, etc., doivent figurer dans une

formule d’action complète, de cycle d’action.

Prendre pour base régime moyen d’échanges avec milieu extérieur.

Rupture de ce régime moyen exige montage nouveau. Intervention des

relais. La pensée est ce qui n’est pas là. Ce sont les relais qui substituent à

tout ce qui est sous notre regard ce qui n’y est pas. La pensée est une

fonction de l’absence 3.

 

1. NAF 19091, f. 37. Dactylographie avec ajouts allographes.

2. Selon une lettre de Racan à Chapelain, citée par Valéry dans « Propos sur la poésie » (1927, Œ1, p. 1370 ; LP1, p. 1734). L’analogie de la poésie avec la danse revient fréquemment chez Valéry (voir Jean Hytier, « Autour d’une analogie valéryenne », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, nº 17, 1965, p. 171-189).

3. Voir plus haut, p. 540.

 

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