Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Annexe
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ÉDOUARD LE ROY
Rapport au sujet de la création d’une chaire
de Poétique au Collège de France
L’initiative de la création d’une chaire destinée à Paul Valéry revint au médiéviste Joseph Bédier. Mais comme celui-ci avait pris sa retraite en 1936, ce fut Édouard Le Roy, disciple et successeur d’Henri Bergson au Collège de France, où il occupait la chaire de Philosophie moderne, qui prit la parole lors de l’assemblée des professeurs du 7 mars 1937 pour défendre la création d’une chaire de Poétique. On retrouve naturellement, dans le rapport qui suit, plusieurs thèmes déjà présents dans la plaquette diffusée par Valéry auprès des professeurs, « De l’enseignement de la poétique au Collège
de France 1 ». Le Roy insiste également sur les interventions remarquées de Valéry à la Société
française de philosophie 2.
Suivant une parole célèbre, le Collège de France fut dès l’origine et doit
toujours être « premièrement bâti en hommes 3 ». C’est pourquoi, en
principe, les chaires n’y sont pas permanentes, pourquoi au contraire nous
avons une faculté d’adaptation sans cesse nouvelle, où chaque titre
d’enseignement est choisi en vue de celui qui le donnera. Je me conforme à
cette règle fondamentale de notre charte en vous proposant d’affecter le
crédit devenu disponible par la retraite de M. Abel Lefranc à la création
d’une chaire de « Poétique » pour M. Paul Valéry.
Le nom de M. Paul Valéry est de ceux qui n’appellent ni commentaire
ni plaidoyer ; il y aurait quelque ridicule à prétendre qualifier ou définir, en
un bref rapport, une œuvre connue de tous. Mais peut-être convient-il de
dire en termes plus précis quel sens on attache au titre proposé de Poétique. Ce qui est ainsi désigné, ce n’est pas simplement ni même principalement
un recueil de préceptes concernant l’art des vers. Le mot est entendu, selon
l’étymologie, au sens large que lui donnait Aristote dans sa classification
des sciences : discipline du ποιεῖν (poïein), analyse des activités de
fabrication ou production qui président à la genèse de l’œuvre littéraire en
général. Qu’il y ait là riche et vaste matière pour un enseignement qui ne
serait pas sans positivité, c’est ce que je voudrais mettre en évidence,
malgré les difficultés spéciales de la tâche dans les conditions qui nous sont
faites par un ordre du jour si chargé.
L’histoire de la littérature mérite assurément toute l’attention qu’on lui
accorde ; elle représente une étude légitime, intéressante, nécessaire ; et je
suis heureux qu’elle soit pourvue de nombreuses chaires dans les facultés.
Mais on ne saurait la confondre avec une théorie de l’art littéraire, qui en
serait plutôt l’introduction philosophique. L’histoire scrute avant tout les
facteurs extrinsèques des mouvements de pensée ou de goût, les influences
collectives et les accidents individuels, enfin la structure des œuvres une
fois écrites. Mais, par la nature de sa méthode, comment saisirait-elle au
propre dans une grande œuvre ce que la meilleure traduction en laisse
fatalement échapper, ou encore (et même surtout) les démarches du génie
créateur auquel cette œuvre doit sa naissance ? Elle expliquera parfaitement
Thomas Corneille, tandis que la poétique fera mieux comprendre Pierre.
Tout le monde reconnaît chez l’écrivain, s’il est un authentique artiste
du langage, la double existence du don et du métier. Mais du don, trop
souvent, on se borne à saluer le mystère avec un respect silencieux ; quant
au métier, les ébauches d’analyse n’en retiennent guère d’habitude que les
plus humbles rudiments, ceux que s’ingéniait à définir et à codifier
l’ancienne rhétorique, laquelle n’est certes pas méprisable, mais parfois
peut-être un peu courte. Inspiration et réflexion : il faut sans doute, pour en
approfondir le jeu et l’efficace, les rapprocher davantage l’une de l’autre ; la
première n’est pas tellement du domaine sacré qu’on n’y puisse porter le regard, ni la seconde si impuissante et si débile qu’elle se doive réduire à
des notes pédagogiques. M. Bédier aime à dire que le véritable écrivain est
celui qui ne trouve pas ses mots. Entendons : qui ne les trouve pas tout de
suite ; car à la fin il les trouve, et mieux même que l’orateur. Eh bien ! C’est
justement ce travail de recherche et d’invention que la poétique se propose
d’observer ; elle constitue en quelque sorte la science des ressources
artistiques du langage, de sa puissance émotive et suggestive ; et elle porte
sur bien autre chose que le seul choix des mots.
Atteindre au vif de son acte le moment de génialité créatrice : voilà le
but. Comment y parvenir ? Une première méthode consiste à en étudier la
préparation immédiate ou lointaine, la discipline d’ouverture ; et une telle
étude contribue à la psychologie de l’invention, donc à la connaissance de
l’esprit humain en ce qu’il a de caractéristique. Mais plaçons-nous au point
d’arrivée, après accomplissement de l’étape initiale, qui n’est pas
strictement littéraire, quand a surgi l’idée féconde. Avec elle, que possède
au juste l’esprit du créateur ? Exactement ce que M. Bergson appelle
schéma dynamique : une représentation simple développable en images ou
concepts multiples qu’elle renferme seulement sous forme implicite et
potentielle, quelque chose d’analogue tout ensemble à un germe et à une
impulsion, bref — et pour mieux parler —, non pas tant une représentation
définie de mouvements qu’un mouvement de représentations naissantes. Le
sentiment règne alors chez l’écrivain que quelque chose est à saisir dans
telle ou telle direction d’art, qu’il en tient même déjà comme la promesse et
le gage. Mais ce sentiment peut être illusoire, trompeur ; et, en tout cas, il
reste secret, enveloppé, prophétique, âme indécise et flottante qui doit se
construire un corps afin de se déterminer tout à fait. De là, nécessité d’une
effective mise en forme accompagnant l’essor de génie pour l’éprouver
d’abord et le préciser, puis le transmettre : essai de réalisation progressive et
tâtonnante, fait d’ébauches, de reprises et de retouches, au cours duquel
forme et fond se mélangent en agissant et réagissant l’un sur l’autre. C’est alors que, devant le théoricien, s’ouvre une seconde voie d’accès à l’énigme
de la trouvaille, où il rencontre ses notions propres à éclaircir : expression et
composition, style et correspondances, figures, coupes et rythmes, en un
mot tout ce qui regarde la musicalité du discours et sa vertu évocatrice.
Ce serait une erreur de craindre qu’il y ait seulement ici de l’ineffable et
du personnel. Une expérience — objective à sa manière et susceptible de
vérification — peut être instituée sur ces problèmes ; et elle a portée plus
générale qu’on ne serait d’abord tenté de le croire. Qu’il s’agisse de poésie
ou de prose, de littérature ou de philosophie, ou même de science positive et
de mathématique pure, dès lors qu’on est en face d’une réelle nouveauté,
tout commence d’ordinaire chez l’inventeur par l’intuition d’une image,
d’une image sans doute presque inaperçue parfois et comme prédiscursive,
à peine matérialisée, mais cependant excitatrice parce que suggestive d’une
façon nouvelle de sentir ou de percevoir, d’un ton nouveau de conscience
ou d’intelligence, d’un nouveau timbre de pensée ou de rêve. L’existence de
cette image inaugurale n’est pas douteuse, car elle seule permet de
comprendre — avec les transfigurations d’éléments communs qui, de
l’ensemble au détail, se retrouvent dans toute création vraie — les
possibilités d’ascension à l’inconnu à partir et par les moyens du connu.
Réciproquement, la réussite manifeste et révèle après coup la texture, l’élan
et le jeu de la pré-image. Qui ne voit se poser ici un groupe de questions
très concrètes, en même temps que très neuves et très profondes ? Et qui
n’entrevoit aussi, pour les résoudre, une méthode analytique et réflexive,
que je ne pourrais préciser davantage sans faire le cours dont je demande
l’ouverture ?
Parmi ces problèmes, l’un des principaux est celui du développement et
de la composition. De celle-ci, plusieurs types sont à distinguer, au sujet
desquels on peut estimer vraiment que la vieille rhétorique s’est tenue à des
remarques bien superficielles et bien grosses. Je néglige la structure annelée
des ouvrages faits par assemblage de fiches élémentaires. D’autres types d’organisations relèvent de l’art, d’ailleurs à des degrés divers. Une
« combinatoire » y intervient ; mais aussi d’autres procédures plus subtiles :
mouvement de correspondances, distribution d’accents, unité d’âme partout
invisible et présente ; à propos de quoi se posent encore des problèmes
homologues de ceux que j’énumérais tout à l’heure. Apprendre à les
discerner est d’une importance majeure et qui n’intéresse pas seulement
l’écrivain lui-même : car c’est au fond apprendre à lire.
Tous ces problèmes, qui les discutera utilement, sinon quelqu’un qui en
possède l’expérience directe, qui les a résolus pratiquement pour son propre
compte ; et qui a su amener le public lettré à en admettre une solution
originale ? D’ordinaire, les théoriciens de la littérature ne sont pas eux-
mêmes des créateurs, de sorte que presque toujours quelque chose de ceux-
ci leur échappe, quelque chose qui est pourtant le principal, mais qui ne
ressortit pas à l’histoire proprement dite. D’où l’intérêt de saisir une fois et
pour quelques années l’occasion inverse, d’autant plus favorable que
l’écrivain, le poète qui l’offre, est aussi un penseur dont les interventions si
remarquées à la Société française de philosophie ont fait deviner la
compétence dans l’ordre de l’enquête réfléchie et méthodique. Le mettre à
même de produire son témoignage, dans un enseignement auquel rien ne
ressemblera nulle part ailleurs, n’est-ce pas le rôle naturel du Collège de
France, tel qu’on l’a toujours conçu ?
Au reste, je suis certain qu’un vif succès répondra sans tarder à cette
initiative. Tout concourt donc à nous recommander de la prendre ; et c’est
pourquoi je demande avec instance la création d’une chaire de Poétique
destinée à M. Paul Valéry.
1. Voir plus haut, p. 71.
2. « La création artistique » (28 janvier 1928) et « Réflexions sur l’art » (2 mars 1935) (LP1, p. 1657-1673 ; LP2, p. 871-893).
3. NAF 19086, f. 57-63. Dactylographie. Citation du juriste et poète Étienne Pasquier (1529-1615).
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