Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Le cycle de la production intellectuelle (6 janvier 1939)
VENDREDI 6 JANVIER 1939
(8e leçon)
Le cycle de la production intellectuelle
La production intellectuelle peut être analysée sur le modèle d’un système qui, à partir d’un accident initial, coordonne ses facultés en vue de répondre à cet accident. La production de l’œuvre, à l’instar de la satisfaction d’un besoin animal quelconque, clôt le cycle ainsi déclenché et ramène le système au zéro initial. La comparaison avec le chien, entre autres, manifeste clairement la volonté de Valéry de démythologiser la création artistique.
Je voudrais vous faire sentir que l’aspect de la production intellectuelle
(ou plutôt à tendance de modifications de l’esprit — ou des esprits) que j’ai
pris à charge de vous communiquer n’est pas du tout artificiellement
ménagé ; mais, au contraire, s’est imposé à moi comme le seul qui satisfît à
mes observations et à mes expériences directes 1.
Il s’agit en somme de replacer la production dans le cours même d’une
vie, de la considérer à l’échelle des phénomènes de notre vie, en tant que
directement observables et avec le moins de recours possible aux
connaissances dites « scientifiques », qui sont celles qui exigent : 1º un
isolement des phénomènes ; 2º un matériel mental et physique développé,
parfois d’une complication extrême, qu’il s’agisse de symboles ou
d’appareils. Or, s’agissant de l’esprit, je n’ai ni les moyens ni le droit
d’isoler des systèmes particuliers.
Comment placer cette production dans ce cours de la vie ? Vous avez vu
que c’est le type ou la formule générale de l’action qui a fini par me fixer. Production, c’est d’abord sensibilité. Spontanéité. Mais la production
d’œuvres déterminées, c’est fabrication. Le végétal produit sa fleur.
L’émotion produit ses expressions immédiates, comme l’œil ses
compléments de couleur. Mais ces productions sont comme des réponses
monotones et uniformes. Cela est le fait de fonctions qui ne savent donner
qu’une même chose.
Mais le même individu peut produire des œuvres très diverses, et cette
diversité répondre à des circonstances étrangères très variées. L’individu est
donc nécessairement riche d’un possible. Ce possible-là est lui-même très
supérieur aux possibilités locales de nos fonctions prises une à une.
Il y a en lui une foule de coordinations possibles. Mais qui dit
coordination introduit la motilité plus ou moins apparente.
J’insiste sur cette quantité, sur cet implexe de possibilités. Comment
contenons-nous de quoi être plus ou moins lucides, plus ou moins inventifs,
plus ou moins prompts à réagir, et par des actes plus ou moins compliqués ?
Parmi ces réactions, la fabrication des œuvres. Celui qui fait l’œuvre
est... Je me trompe : à ce niveau, il n’y a pas de « celui » ; il y a un système
sans nom qui se dégage sur un signal de l’état sans durée et sans inégalité
dans lequel il est virtuellement contenu ; à la merci de la circonstance. Je
contiens de quoi accomplir telle tâche ou, du moins, de quoi sentir en moi
se dessiner la machine qui l’accomplirait si [phrase inachevée]. Et cette
épure est en diverse condition : nette ou non ; avec telles variantes ou non.
De plus, et d’ailleurs généralement, elle est déguisée, car elle peut me
cacher quantité de choses suffisamment résorbées pour qu’il n’en soit plus
question. Par exemple, l’acte manuel d’écrire ne figure pas dans l’idée
d’écrire un poème. Il faut une analyse et un retour à la rigueur pour le
remettre en conscience.
En somme, je me force de tirer du trafic ordinaire de la vie observée le
long de sa chronologie diurne, effectuant sa besogne de conservation, et
travaillant à sa marche à peu près régulière, ce qui me permettra de me représenter ses écarts créateurs, dont certains laisseront dans le milieu de
cette vie des objets que d’autres vivants interpréteront, qualifieront
d’œuvres, auxquels ils attacheront telle ou telle valeur, de zéro à l’infini.
Or, en suivant l’évolution du premier grand cycle que nous
accomplissons et qui se nomme une journée, nous trouverons
nécessairement des processus d’actions ; plus ou moins complètes, plus ou
moins précises, amenuisées ou adaptées, ou achevées, dont la première, qui
est essentielle, mais si générale qu’on ne la considère pas même comme une
action se nomme : le réveil 2.
Le chien.
Mais observez que la notion de réveil, de coordination et distinction
brusque, s’étend à quantité de petits réveils.
*
[page précédente manquante] se divisent, redeviennent libres de former
combinaisons, etc. 3 ?
Pensons par exemple à la nutrition dans sa première phase. D’abord, les
sens, la vue, l’odorat, l’ouïe sont éveillés, ainsi que les systèmes moteurs
qui les orientent, en même temps que l’aiguillon du besoin se fait sentir.
L’animal entre en chasse ; il se fait tout entier l’agent de cette fonction qui
vient de se constituer en unité d’action. Ici, la motricité, d’une part ; les
correspondances d’ordre psychique, mémoire, liaisons, interviennent.
Enfin, le but est atteint ; l’automatisme intérieur se déclenche. La
spécialisation des fonctions de relation et leur coordination peuvent cesser.
L’être revient à sa liberté, à son égalité initiale. Un cycle a été décrit. C’est
ainsi que dans le producteur des ouvrages se forme, à partir d’un événement
excitateur initial, un système isolé, qui substitue son évolution dirigée à
l’état diffus du régime normal.
Ceci nous contraint à la notion fondamentale (fondamentale pour notre
étude) d’action complète.
*
Production 4 est action. Cette action (quand elle est complexe et
consciente) exige une modification cachée : un montage de l’appareil
sensitivo-moteur. D’où conséquences déjà sommairement indiquées.
Ce montage suivi de l’exécution des actes est parmi les possibles. Il
constitue la formation de l’agent dans l’être capable d’une pluralité de ces
constructions de machines. Il se produit à partir d’un état de disponibilité ou
liberté relative ; et l’exécution de l’acte va ramener le système au zéro, à
l’égalité : l’acte ainsi accompli a créé une modification extérieure ; et aussi
une modification de la personnalité est possible. Phénomènes résiduels :
mémoire, création d’automatismes, sensibilisations diverses.
Mais le mécanisme même est restitué. Tandis que l’œuvre est comme
une élimination — au point de vue conservation de l’être. On voit que
parmi les problèmes de la production, l’analyse de l’acte en général
s’impose.
J’en ai donc recherché les conditions, et ceci en vue du problème futur
(qui se posera en présence de toute œuvre), à savoir les effets de l’acte du
vivant sur l’œuvre, les restrictions (cf. dans le langage : la phonétique n’est
pas autre chose que l’effet de l’articulation ; la musique ; la géométrie est
liée à l’acte de la vue, du tact et de la motilité, etc.).
Ces conditions de l’acte ont été groupées par moi sous trois chefs
principaux. Toute action est d’abord accidentelle. L’œuvre la plus
importante naît d’un incident. Le fortuit initial ? Exemple d’un rythme
générateur.
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Page de brouillon du cours (croquis de main-machine, « Manus, kheir. Araignée. La main est organe de la certitude et une charge de possibilités. Toute l’affaire des actes est de reconquérir la possibilité ou identique ou plus grande. Plus grande est la caractéristique humaine supérieure. C’est donc une nature sisyphienne que la nôtre »), 1938-1939.
1. NAF 19091, f. 23-25. Dactylographie avec ajouts autographes.
2. Le recueil Charmes s’ouvre par le poème « Aurore », qui est une célébration du réveil.
3. NAF 19091, f. 27. Dactylographie avec ajouts autographes.
4. NAF 19091, f. 28. Dactylographie.
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