Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Connaissance et sensibilité (12 mars 1938)
SAMEDI 12 MARS 1938
(24e leçon)
Connaissance et sensibilité
Même si la connaissance tend à mettre la sensibilité et le subjectif à distance, elle entre elle-même dans le groupe des effets de la sensibilité.
Dès que quelque chose ressemble à quelque chose, qu’on y trouve un
haut et un bas, un avant et un après, qu’on distingue un commencement et
une fin, un éloignement ou une proximité, qu’on y voit un objet séparable,
tangible, utilisable (ici tous les adjectifs en ible et en able), aussitôt nous
pouvons conclure à production secondaire ; et il en est de même des
jugements ou sensations de valeurs 1.
Ce qui donc n’est pas informe, singulier, sans attaches, suppose une
réaction productrice, et donc un moi (c’est-à-dire un dispositif ou un état,
qui n’est plus le moi zéro) pourvu de tels possibles, de tels moyens ou de
telles résonances comme la mémoire, de telle structure d’un certain
domaine moteur. Ce qui a un nom, une figure, une fonction, une cause est
donc déjà humanisé, est reconnaissable, et par là il est autre que ce qu’il est
ou vient d’être ; et par là aussi, il est privé, de stade en stade, de tous les
possibles qui sont exclus par les déterminations croissantes qu’il reçoit.
Exemple simple : le sens d’une parole exclut tout ce que pourrait
suggérer ou faire produire le son de la voix. Mais si au contraire le son nous frappe surtout, le sens tend à ne pas se produire. Le son d’une langue que
nous ignorons produit en nous ses effets auditifs entiers.
Ainsi, bien des effets, bien des productions possibles sont exclues de
proche en proche à partir de l’origine de l’impression. L’évolution de celle-
ci se dirige, en général, vers une résolution dans l’oubli. Mais dans les cas
qui nous intéressent, c’est avant cette fin sans gloire que l’événement
fécond peut se placer. C’est avant la classification terminale, avant
l’épuisement des possibilités successives, que cette impression a des
chances d’exciter la production de valeurs bien distinctes, utilisables ou
non.
Supposons, par exemple, que nous ayons (par tournure littéraire de
notre esprit) constitué en valeur la similitude, que percevoir une
comparaison, former une métaphore nous soit précieux ; nous sommes
sensibilisés (inégalisés) à cet endroit ; et nous nous sommes dressés à
chasser l’image dans nos esprits. Les comparaisons n’existent qu’entre des
choses inachevées, incomplètes. Supprimons, raturons dans l’apparence
d’un objet telle qualité, ou faisons-la varier : nous ne manquerons pas de le
réduire à une expression qui conviendra à d’autres.
J’ai d’ailleurs observé que l’erreur qui se produit sur la nature d’un
objet peu distinct à la vue engendre des métaphores. Un objet sur l’horizon
de la mer est nuage, navire, roche émergée... Cet objet peu distinct est
producteur, comme la sensation en général, arrêtée dans son évolution vers
la précision finale et résolutoire, se trouve l’être.
Ce qui est vrai des comparaisons, c’est-à-dire des constatations, l’est
aussi des opérations. Si l’on dépouille un phénomène de tout ce qui n’est
pas mesurable ou quantifiable, et qu’on le représente par un tableau
d’opérations, comme le fait le physico-mathématicien, il arrivera que ce
squelette de symboles d’actes pourra convenir à bien des types de
phénomènes prodigieusement différents. Je vous ai montré que l’alternance
des couleurs complémentaires pouvait se représenter par la loi du pendule amorti. Et quelle différence... De même, toutes les analogies dues à la loi
d’attraction universelle ou bien aux lois qui utilisent des fonctions
périodiques, du temps.
Tout ceci, dont vous connaissez la fécondité, est dû à cette évolution ou
transmission de proche en proche, mais de moins spécialisé à plus
spécialisé, de l’impulsion sensorielle originelle. Chaque niveau dépassé fait
évanouir un ensemble de possibles. Que si cet étrange mouvement est
retardé, il peut arriver que quelque possibilité, qui sans ce retard eût été
inactive, soit excitée, et qu’un nouveau commencement se produise, et ses
conséquences se développent.
Nous remarquerons que la réflexion consiste quelquefois à tenter de
revenir sur un niveau trop hâtivement franchi. À rechercher le point de plus
grande liberté pour y retrouver la voie de la plus grande nécessité, et non la
voie du plus prompt retour au cours naturel (la destruction, le disponible
libre). Nous cherchons alors à reconstituer d’abord l’état qu’on peut dire
incomplet, et nous nous y efforçons par des artifices fournis par le langage ;
nous insérons, par exemple, des pourquoi et des comment, c’est-à-dire des
formes abrégées de propositions incomplètes, auxquelles manque le sujet ou
l’attribut ; et nous les plaçons où il nous plaît, selon les inégalités propres de
notre sensibilité. Le philosophe ne fait que cela. Le pourquoi est
caractéristique de sa sensibilité. Il use d’une certaine liberté — cette liberté
qui nous permet d’échapper ou de croire échapper à la domination de
l’instant, liberté qui résulte des relais fournis par le langage.
En somme, on peut dire que l’un des moyens les plus simples pour se
faire une idée relativement précise de la sensibilité consiste dans l’examen
de ce qui se fait dans un esprit qui tend à se défendre contre ce qu’il ressent
comme trop personnel, trop lié à l’instant, trop soi-même.
Je vous ai, tout le long de ce cours, exposé que, toutes les fois que la
notion de sensibilité se présentait à nous, la première idée qui nous venait
était celle de passivité, de réception, ou de modification d’origine externe (que cette extériorité fût monde, corps ou notre esprit...) ; et que
l’observation nous conduisait à corriger, ou à compléter cette notation
première et insuffisante par celle de production caractéristique ; que la
distinction se faisait d’autant plus malaisée entre ces deux notations que
nous y regardions de plus près ; qu’elle nous obligeait à modifier notre idée
sommaire du moi, puis qu’il fallait nécessairement l’opposer
successivement et identiquement à des effets dont les uns nous semblaient
donnés et les autres fournis ou produits. Le moi finit par être ce qui n’est ni
ceci ni cela : une négation en acte...
Or, ce qu’on peut nommer le progrès en matière de connaissance paraît
consister dans la tentative plus ou moins heureuse de séparer cependant
aussi souvent et aussi nettement que possible les constituants de nos états
psychiques. Cette opération incertaine a donné lieu, toutes les fois qu’on a
voulu la porter à la précision d’une formule verbale, à des difficultés
célèbres. Comment distinguer l’objectif du subjectif ? Comment préparer le
non-moi à l’état pur ? Comment soustraire cette notion à la sensibilité, elle
qui en fournit, en somme, la substance ? Comment peut-on juger
objectivement des choses, et même qu’entendons-nous, au juste, par ce
terme ?
Rien de plus curieux que les tentatives faites pour soustraire à
l’accusation de subjectivité (comme l’on dit) tel ou tel mode de
connaissance. On voit, par exemple, que certains de nos sens et certains
accords de sensations ont été choisis de préférence : que le toucher, l’effort
moteur ou résistant (ce qui nous donne le fameux « corps solide ») ont pris
l’avantage. C’est-à-dire qu’on les suppose moins producteurs que la vue,
moins sensibles à des interventions isolées et irrégulières. Le critérium
choisi a été la possibilité de retrouver un système d’impressions et de le
reconstituer par des actes : c’est là la grande institution de la mesure, dont
tous les traits sont décrits minutieusement dans les axiomes de la géométrie.
Deux observations très simples montrent bien que la distinction dont je
parle est d’ailleurs une production naturelle, quoique sa mise au clair, son
expression explicite demeure jusqu’ici et peut-être à jamais inconnue. J’ai
déjà invoqué l’état de celui qui s’éveille et qui sépare peu à peu (ou
brusquement) des constituants de son état. Considérez aussi l’enfance
première ; le dégagement croissant de ses perceptions : le moi, le toi, les
choses — les tâtonnements qui ébauchent les grandes divisions de l’être,
c’est-à-dire... du possible ou plutôt des possibles de divers genres :
possibles moteurs, possibles purement esthésiques (au premier rang : plaisir
et douleur, sensations impérieuses et sensations négligeables, etc.).
C’est-à-dire construction de nos trois objets : corps, monde, esprit. Le
fait remarquable est la convergence de ces essais. Chacun est, en somme,
accidentel : chaque instant est événement qui peut se placer avant ou après
tel autre, affecter tel sens ou tel autre ; et cependant, d’âge en âge, de mois
en mois, la formation nette et la distinction s’opèrent. Parallèlement, ou
plutôt en liaison avec cette formation celle du langage (dans les deux sens
que j’ai donnés).
La même observation se fait dans un domaine tout restreint.
Considérons non plus ce qui se passe dans un être qui commence sa carrière
de vie, mais seulement un sens de cet être, et non plus dans son éducation,
mais dans son opération continuelle. Considérons la vision et l’admirable
processus de l’accommodation. La production combinée de la netteté et de
la perception de distance est également à méditer.
On pourrait aussi bien invoquer ici l’accommodation de l’homme sur la
terre ; le passage du confus au distinct, etc. Voir cartes.
Tout ceci (si différent...) est un processus de séparation — un essai de
faire précipiter dans le mélange de nos sensations certains produits qui ne
soient plus (ou qui semblent ne plus être) soumis aux conditions de la
sensibilité.
Mais quels que soient les voies et les méthodes, et même leurs heureux
succès, nos prévisions justifiées, nos pouvoirs développés, finalement, nous
devons reconnaître que les résultats, et d’ailleurs le but lui-même et ses
conditions, rentrent dans le groupe de la sensibilité. Tout s’achève dans la
sensibilité affective où tout a commencé. Puissance et connaissance se
résolvent en plaisir et douleur. (Plaisir et douleur, blanc et noir, ou
transition, acuité.)
1. NAF 19088, f. 135-140. Dactylographie avec ajouts autographes.
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