Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
« La décharge de toute une vie de recherche autour d’un centre » (16-17 février 1940)
VENDREDI 16 ET SAMEDI 17 FÉVRIER 1940
(13e e et 14 leçons)
« La décharge de toute une vie de recherche autour
d’un centre »
Plusieurs semaines durant, déprimé et fatigué par le froid extrême de cet hiver de 1940 (le thermomètre descendit longtemps au-dessous de – 10 °C en janvier et février), Valéry se résigna à improviser son cours devant un public pourtant revenu en nombre depuis le début de l’année — ses « clients », comme il les appelle, tantôt conquis, tantôt « ahuris », selon le propre témoignage de Valéry dans sa correspondance avec Jeanne Loviton, alias Jean Voilier, où il se montre très prolixe sur son enseignement.
De ces leçons improvisées, les archives ne conservent évidemment nul brouillon. Mais le 16 février, il écrivit à Jean Voilier :
Ce matin, une improvisation à faire trembler 1. Personne, ni moi, n’y
comprenait plus rien.
Les très jeunes rigolaient ? Les mondaines ouvraient leurs becs de rouge
peints. Tu n’as pas idée de ce que je leur ai servi... Exactement ce que
j’avais pensé le matin même, ou plutôt les résidus bruts, tels quels.
Le 18 février, dans une autre lettre :
Figure-toi, mon chou, que je deviens braque, je crois — car, chose, je te
jure, inédite en moi — il m’est venu quelque mouvement d’orgueil 2. J’étais
au contraire très déprimé ces temps-ci : la revue de bien des notes (depuis
près de cinquante ans...) m’avait été pénible. Mais les derniers jours de travail m’ont donné l’impression que j’arrivais à dominer toutes ces vues
fragmentaires (quoique dirigées toujours vers le même point non défini de
mon horizon intellectuel, de mon « possible »). Les récents cours tout
improvisés m’ont forcé à manœuvrer sur l’ensemble de mes ressources et à
engager mes réserves. Je crois que j’ai ahuri mes clients, mais j’ai senti (il
me semble) qu’ils sentaient quelque chose : la décharge de toute une vie de
recherche autour d’un centre. Je m’accuse du péché d’orgueil. Cela ne dure
pas, rassure-toi. Je sais toute l’illusion de l’esprit.
1. Lettres à Jean Voilier, 16 février 1940, p. 166.
2. Lettres à Jean Voilier, 18 février 1940, p. 167.
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