Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940

L’État (26 janvier 1940)

VENDREDI 26 JANVIER 1940

(7e leçon)

 

L’État

 

La politique entre dans le champ de la poétique, dans la mesure où elle se fonde sur l’efficace des mots et des croyances. Dans les réflexions abstraites de Valéry sur le pouvoir, qui retire aux « autres » certaines de leurs propriétés pour leur en attribuer de négatives, qui « compte sur l’inertie, ou la crédulité ou l’excitabilité » de la population, et qui « se fait immortel s’il envoie l’autre à la mort », on découvre, sous la volonté de théorisation et de généralisation, une méditation sur la menace représentée par les régimes totalitaires.

Le 19 janvier, le cours avait traité du langage et de la pensée. Le 3 février, selon Agathe Rouart-Valéry, Valéry « parle de l’homme dont le cerveau serait capable de faire la synthèse de toutes les sciences modernes ».

 

État 1. — Il n’existe aucune définition satisfaisante de ce terme. Pourtant

nul terme n’est plus essentiel, plus chargé de puissance et d’une mission

redoutable. Si ce mot se vidait de son contenu dans d’autres mots plus

simples, il se viderait en même temps de sa magie. Et un État dont le

pouvoir ne s’exercerait que dans l’aire des mots définissables perdrait cette

puissance transcendante que chacun exige des contraintes mentales qu’il

subit. L’État ainsi privé de sa magie tomberait au niveau d’une

administration locale.

Un État + magie

Louis XIV eût mieux dit : Moi, c’est l’État. — Ego.

Cette puissance de l’État est tout extérieure. Il n’a nulle puissance

intérieure, suggestive. Il est privé de tout attribut de la connaissance ou de la sensibilité ; et, ces attributs, il est obligé de les emprunter à des individus.

Mais cette puissance n’est limitée que par ses propres effets.

 

*

 

Essayons de parler un peu politique 2. Mais d’une certaine façon.

Il ne s’agit pas ici de prendre parti, de développer une opinion, de

présenter les choses en faveur d’une doctrine. C’est, au contraire — tout le

contraire. Il s’agit de chercher librement et ingénument à nous préciser ce

que l’on entend quand on prononce ce mot important : la politique, et quand

on essaie de lui donner un sens. Il s’agit de faire ce que ferait un

observateur sans parti pris.

Mais je n’oublie pas l’objet constant de mon cours. Notre recherche doit

se borner — si nous pouvons la borner, c’est une question — à considérer,

dans ce que nous aurons isolé et rangé sous le nom de politique, ce qui se

trouve en elle comme œuvre de l’esprit.

Nous avons déjà fait une recherche analogue sur la notion de droit. Ce

que nous avons dit alors nous servira peut-être aujourd’hui. Droit, politique

et autre chose encore sont des œuvres collectives : regardez un catalogue de

bibliothèque.

Ce genre d’œuvres déborde sans doute la définition par l’inutilité et

l’arbitraire, que j’ai prise comme définissant le domaine de mon

enseignement. Mais si le droit et la politique ne sont pas tout à fait inutiles,

il y entre beaucoup d’arbitraire. Le besoin que l’on peut avoir de ces

activités créatrices et qui en fait des « utilités », toutefois, peut être satisfait

de plus d’une manière. (Les constitutions sont des formules de

fonctionnement.)

Il en est de même de l’œuvre collective de base, par excellence : le

langage.

 

POLITIQUE 3

Mon idée se résume ainsi : elle me semble des plus naturelles, c’est-à-

dire dictée par l’observation et non par un désir. Description : je considère

le pays de la politique comme pour en faire le plan ou la carte, et non pour

imaginer des constructions. La plupart croient que cette représentation

existe. Ils ont leurs idées, mais impures, mêlées de souvenirs, d’impression

de leur vie, mêlées d’histoire. Ils introduisent des croyances diverses. Ils

imaginent donc, c’est-à-dire qu’ils « produisent ».

Cette description ne peut être faite que dans un système : « moi » ou

observateur.

Politique : action verbale sur quantité d’individus indistincts (cf.

propagande religieuse, publicité, campagne pour hygiène) en vue de les

rendre conformes à un modèle de système d’individus tels que le minimum

de parole obtiendra le maximum d’action conforme de leur part. Cette

action verbale doit viser et créer une sensibilité et une motricité ou énergie.

Elle s’accompagne de promesses, menaces, contre luttes.

Idée de l’homme.

 

POÉTIQUE ET POLITIQUE 4

 

Envisager le problème dans toute sa généralité. Les rapports des

hommes entre eux. Ce sujet (comme tous) est nécessairement une

production-formation dans un. Et ceci s’exprime par une sorte de

contradiction : semblable = dissemblable. Semblable résulte de l’imitation

possible : compréhension, contagion et donc prévisions. Dissemblable

résulte de l’extériorité : je te vois, et je ne me vois pas. Je suis toujours au

centre de ma vue et en relation réciproque avec ce que je touche. Tu

t’éloignes, tu disparais, mais non moi, mais mains, etc.

L’acte identique simultané, le fait et le vu, font le langage, et par lui le

nombre des identifications augmente. Je te fais un peu plus moi, et

réciproquement. Nous nous répondons. Ce «  nous » est capital. Un pluriel

de moi. Ils + moi = nous. Il y a un nom pour ce groupe remarquable.

Les mauvais rapports peuvent être antérieurs au langage, et plus

probablement que les bons. L’homme est un animal inconnu à l’homme.

Attractions et répulsions. Rôle de la sexualité et de ses produits. Maternité.

Collaboration : a) contre ; b) pour. Groupes : famille ; tribu ; nomades

(chasseurs, pasteurs, marins, pillards) ; fixes (cultivateurs). Organisation :

chefs. Rôle du discours, des débats. Abstractions primitives, mythes, dieux.

 

POLITIQUE. POUVOIR 5 RÉACTION DU POUVOIR SUR CELUI QUI LE POSSÈDE

 

La possession du pouvoir comporte une spéculation sur les autres. Une

idée des autres, et de l’autre, qui en fait des moyens. Il s’agit de faire

quelque chose des autres. Il faut donc les considérer comme matière

d’action, c’est-à-dire leur retirer partie de leurs facultés ou propriétés, ou les

ignorer ; et leur laisser ou parfois leur attribuer certaines propriétés

— souvent négatives. On compte sur l’inertie, ou la crédulité ou

l’excitabilité des autres, etc.

Mais cette optique modifie en retour l’observateur-agent et le place

extra omnes alios 6. Il se fait immortel s’il envoie l’autre à la mort.

Ici, degrés de symétrie, inversions.

 

RÉSUMÉ D’HISTOIRE 7

 

L’égalité, jadis « idéal de droits civiques et politiques », est devenue « un idéal de conditions matérielles ».

 

Toute la transformation politique depuis 1848 tend à ordonner l’univers

des croyances et conventions implicites, fiduciaires, selon le type de l’usine

industrielle modèle, usine qui serait productrice et produit. L’homme en

série, faisant des hommes semblables à lui à la chaîne : condition, valeurs,

manières, divertissements, mœurs, manières de penser (?) 8, de sentir, de

réagir identiques — avec un minimum d’exceptés, juste ce qu’il faut pour

que l’usine fonctionne.

En 1848, rupture, fissure de l’idée type Révolution 1789-1793.

L’industrie devient l’énorme séduction. Les idéaux deviennent programme.

Il y a des techniques de la Révolution. Diminution du type citoyen et liberté.

L’égalité n’est plus un idéal de droits civiques et politiques, mais un idéal

de conditions matérielles.

Tout ce qui est individuel est mauvais. Formes communes. L’État,

croyance commune.

Une croyance (commune) équivaut à un être dans la mesure où

l’existence sensible de cet être ou de cette chose ferait, fait produire à

quelqu’un de cette communauté des actes sensibles conformes à cette

existence. Toute la mimique est observée. Il faut et il suffit que la conduite

de tous observe certaines formes, restrictions, et que tous fassent telles

choses physiquement possibles ou évitent telles autres physiquement

possibles pour que, si un nom est donné pour signe à cet ensemble commun

de comportements, ce nom commande comme un sujet, substantif, des

verbes d’action.

 

1. NAF 19095, f. 19. Dactylographie, intitulée « Cours du 26 janvier ». Il ne peut s’agir que de 1940. Ces documents, comme les suivants, ont été classés par la Bibliothèque nationale de France avec le cours de 1945. Il est possible en effet que Valéry les ait utilisés pour le cours du 6 janvier 1945, portant sur la puissance de la parole.

2. NAF 19095, f. 21. Dactylographie avec ajouts autographes.

3. NAF 19095, f. 22. Dactylographie avec ajouts autographes.

4. NAF 19095, f. 25. Dactylographie.

5. NAF 19095, f. 30. Dactylographie avec ajouts autographes.

6. Latin : hors de tous les autres.

7. NAF 19095, f. 106-107. Manuscrit autographe.

8. Le point d’interrogation est de Valéry.

 

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