Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940

Critique de la philosophie (28 janvier 1938)

VENDREDI 28 JANVIER 1938

 (11e leçon)

 

Critique de la philosophie

 

L’interrogation philosophique est née d’un abus de langage et d’un questionnaire mal employé. Le langage produit en effet ses propres problèmes, de manière indépendante de la réalité. Les mots, en effet, sont « des planches sur lesquelles on peut passer en courant, et alors on passe. Mais si on s’arrête sur la planche, elle casse, et l’abîme est sans fond : on est dans la philosophie ». De même que — c’était le sujet des leçons précédentes — « le musicien cherchait la musique comme le peintre cherchait la peinture », l’un et l’autre explorant les univers sonores et visuels, le philosophe ne fait pas autre chose que d’explorer l’univers des mots, mais non pas, comme il le prétend, notre univers. La production philosophique s’apparente ainsi à celle de l’œuvre d’art : « je n’ai jamais pu considérer la métaphysique autrement que comme un art », confesse Valéry. Cette critique de l’ambition philosophique est habituelle chez lui, mais, dans un passage raturé des notes préparatoires de la leçon, il reconnaît non sans ironie que son propre usage du terme de sensibilité dans le cours de poétique pourrait être soumis, au fond, à une critique similaire : « Remarquons que nous ne faisons

pas autre chose ici, et que [...] j’abuse excessivement du mot 1 sensibilité. »

 

Mesdames, Messieurs,

Je crois que, dans ma dernière leçon, je m’étais arrêté sur les frontières

de la philosophie, considérée au point de vue de la sensibilité, comme tout

ce que je fais en ce moment-ci 2. Et le problème consiste actuellement à

savoir comment nous pouvons raccorder l’être et l’œuvre du philosophe aux

notions que nous avons déjà exposées sur la structure de la sensibilité

généralisée.

Je vous avais dit que la philosophie n’est pas exempte des tribulations

de tous les arts, et qu’elle est elle-même disputée, comme d’autres arts que je vous ai indiqués, les arts que j’ai appelés arts représentatifs, entre la

production par la sensibilité et les nécessités de représenter ce qu’on appelle

en philosophie le monde, le monde et l’être, etc. Et je vous disais qu’on

peut représenter cette situation par celle d’un homme qui fait une carte

géographique, carte qui voudrait bien être claire, être conforme à un modèle

déterminé, être exacte, mais qui pour être exacte — et c’est là la singularité

de cette affaire — doit porter non seulement le tracé, la topographie des

régions observables, mais aussi on doit y désigner les régions qui ne sont

pas dans le modèle, qui sont inobservables, étant ou inexplorées ou

inexplorables. Et cependant il faut bien les figurer pour expliquer — c’est

encore un terme que je mets entre guillemets —, pour organiser, si vous

voulez, l’ensemble des choses observables ; il faut multiplier les choses qui

ne le sont pas. Il faut donc des productions qui ne peuvent se tirer, comme

je vous l’ai déjà expliqué, que de notre pouvoir involontaire ou volontaire,

mais généralement involontaire, notre pouvoir de répondre à une excitation

donnée — exactement comme nous répondons par des images, par une

production d’images plus ou moins intenses et plus ou moins organisées, à

l’absence de ce qui nous manque ; comme nous répondons par une feinte de

boisson à la soif, par un fruit à la faim, etc., ou même, selon mon exemple

favori, par une couleur à une autre.

Et, pour reconnaître ces productions dans ce nouvel ordre de choses,

pour reconnaître leur caractère, pour voir si elles ont ce caractère de

relations intrinsèques que nous avons si souvent invoqué, il nous faut

rechercher, dissimulées sous l’appareil abstrait des livres, et, par

conséquent, essayant de pénétrer dans l’intime du philosophe, il nous faut

essayer de voir si, sous cet appareil abstrait, nous ne trouverons pas des

formations manifestement excitées par des besoins directs de l’être, qui ne

résultent pas de l’analyse pure et simple de conceptions de l’esprit.

Il est répondu à ces productions d’excitation par des solutions que le

philosophe, évidemment, ne pousse pas telles qu’elles sont : il les généralise, il les dissimule sans s’en douter au moyen de concepts, d’idées

abstraites, de mots abstraits plutôt, et c’est ainsi qu’il peut organiser à froid

les conceptions, les idées des images qu’il a conçues à chaud. De plus, nous

devons trouver dans l’organisation même, dans la construction même des

systèmes, des traits qui nous rappelleront beaucoup certains traits que nous

avons déjà relevés dans l’analyse des œuvres d’art.

En ce qui me concerne personnellement, je n’ai jamais pu considérer la

métaphysique autrement que comme un art. Depuis très longtemps, je puis

dire, depuis le commencement de ma vie consciente, et au moment où j’ai

eu connaissance de ce que pouvait être la métaphysique, c’est-à-dire la

philosophie constructive, par opposition à toute une autre philosophie que

nous pourrons appeler provisoirement critique, il m’a semblé toujours y

reconnaître les traits qui caractérisent les grandes œuvres d’art. D’ailleurs,

toute une argumentation est possible à ce sujet, et, par exemple, cet

argument que je trouve assez fort, que, si nous ne considérons pas l’œuvre

philosophique comme œuvre d’art, mais comme autre chose — et nous

verrons de quoi il est question tout à l’heure —, nous sommes exposés à

rejeter comme sans valeur, comme dépourvues désormais de valeur, toutes

les grandes philosophies du passé. Les philosophies du passé, celles que

nous ne pouvons plus accepter pour mille raisons, par exemple, parce que

les découvertes scientifiques les ont ruinées, parce que des objections

suffisantes les ont également détruites, eh bien, ces œuvres-là n’auront par

conséquent aucun intérêt, elles n’ont aucune place dans la vie mentale, si ce

n’est la place qu’y occuperait, par exemple, une symphonie. Et je trouve

que ce caractère, d’ailleurs, dégage entièrement la philosophie d’une foule

de dangers.

L’un de ces dangers — et non le moindre — est peut-être actuellement

le plus frappant en matière de philosophie. Ici, je me hasarde sur un terrain

qui n’est pas le mien, et je vais émettre une opinion extrêmement

hétérodoxe, mais à mon avis la philosophie moderne devrait se séparer de plus en plus de la science, et la raison en est la suivante : c’est que la

philosophie est une construction d’un être déterminé, il est très difficile de

séparer la philosophie du philosophe, je ne crois même pas que ce soit

réellement possible, et, si j’allais jusqu’au bout de ma pensée, je vous dirais

que toute philosophie doit être création individuelle et personnelle ; que

l’homme doit se reconnaître dans son organisation interne, parce que la

philosophie comporte, dans toutes ses réflexions, un élément qui est

intransmissible, et c’est par quoi elle s’oppose nettement, d’une façon

absolue, à la caractéristique principale de la science, qui est la

transmissibilité.

En science, les idées, les démonstrations, voire les définitions n’ont pas

un intérêt majeur, en ce sens que ce n’est pas sur elles que la confiance

accordée à la science, la capitalisation des résultats scientifiques, s’établit.

Sans doute bien des personnes, moi le premier, admirent surtout dans la

science sa partie purement intellectuelle, et c’est le travail de l’esprit qui

nous intéresse. Mais en vérité ce travail de l’esprit doit toujours être

considéré, surtout à partir de l’époque moderne, comme essentiellement

provisoire. En effet, nous avons vu de notre temps, en quelques années, des

transformations extraordinaires dans les vues théoriques ; et nous avons vu

au contraire durer, depuis que la science est véritablement science, tous les

résultats qui peuvent se mettre sous la forme d’une simple formule de

recette, d’une formule d’opération.

Par exemple, en l’an 1800, Volta découvre ou invente la pile électrique.

Avant lui, on n’avait aucune idée du courant électrique. L’électricité, les

grandeurs qu’on mesure en étudiant les courants électriques, la constitution

des machines qui permettent de le produire ont pu varier depuis Volta. Les

fluides, etc., tout cela a changé, a même changé plusieurs fois, et vous savez

avec quelle promptitude, surtout depuis une trentaine d’années, toutes ces

théories ont été bouleversées. Mais il n’en reste pas moins que, si vous

trouvez la formule, la recette qui vous dit : « Prends du cuivre, prends du zinc, prends un acide, prends quelque chose qui sépare ces deux métaux, et

qui interpose de l’acide entre eux, rejoins tout cela par des fils », vous

obtiendrez toujours un courant électrique. Ce résultat sera entièrement

indépendant de la théorie, des noms que vous donnerez aux grandeurs qui

interviennent. Eh bien, c’est cela qui constitue la confiance moderne dans la

science, c’est l’aboutissement à une formule qui doit se vérifier toujours, et

qui d’ailleurs est entièrement transmissible, transmissible au point que vous

savez, au point que n’importe qui est aujourd’hui en possession de mettre

en œuvre des moyens puissants, des moyens dus à la science, mais où la

science est résorbée en quelque sorte dans les procédés mêmes de produire

le phénomène.

Et c’est pourquoi notre science s’est répandue sur le monde entier, à

titre de pratique. Et c’est pourquoi on y attache une importance particulière

et une sorte de solidité inébranlable. Ce n’est pas à la partie théorique, ce

n’est pas à ces admirables calculs, à ces admirables études qu’on demandait

ces découvertes, c’est simplement à la recette, j’allais dire, à la recette de

cuisine, qui permet à n’importe qui, étant donné qu’il a les matériaux

nécessaires, de réaliser le phénomène en question. Voilà le fait

transmissible, avec ses conséquences considérables pour la civilisation, que

vous pouvez imaginer, et qui sont peut-être malheureuses en bien des cas.

Quoi qu’il en soit, ici, séparation très nette. Dans cette voie, le critérium, la

preuve de la science, est par le fait. Dans la voie philosophique, il en est

tout autrement.

Donc, en philosophie, nous nous trouvons en présence uniquement de

constructions de l’esprit, de combinaisons verbales, avec une signification

assez variable, puisqu’il n’y a aucun critérium de la compréhension que

nous avons du texte du philosophe. Le savant a ce critérium qui est

l’expérience, qui est l’observation de l’appareil, et sa science est toujours

menacée dans sa partie théorique, par le fait du lendemain.

On peut dire que la science actuelle, surtout depuis quelques années, est

visiblement en équilibre stationnaire, ou plutôt en équilibre mobile, avec la

puissance, la précision, la perfection de ses moyens. À chaque instant, un

moyen nouveau intervient, qui d’ailleurs a été créé par une sorte d’effet de

ses propres travaux antérieurs. Et la science est à chaque instant en équilibre

avec ses moyens. Il n’y aurait pas, par exemple, une science développée au

point de vue, je suppose, électronique, si on n’avait pas inventé la chambre

de Wilson 3, ou un moyen de ce genre.

En philosophie, rien de pareil, une thèse peut s’élever contre une thèse,

une doctrine contre une doctrine. Par conséquent, c’est le travail propre de

l’esprit qui est seul en jeu. C’est l’intérêt de ce travail qui, après tout, doit

nous guider pour le classer.

Eh bien, ce travail est d’un immense intérêt, mais cet intérêt dépend,

comme dans les choses d’art, pour une grande part, pour une immense part,

de son consommateur. C’est ici le consommateur qui intervient au premier

chef, et qui donne valeur ou non à ces produits philosophiques. Il peut

arriver qu’il n’en donne aucune. Il n’y a aucun inconvénient à ignorer ou à

nier toute philosophie, aucun. Il y a de grands avantages, évidemment, à la

connaître, à la pratiquer, à la développer, mais il n’y a aucun inconvénient

majeur à l’ignorer. Et même on peut trouver des esprits de très grande

valeur, des esprits d’artistes et même de savants, qui ignorent délibérément

tout point de vue métaphysique.

La personnalité même, d’ailleurs, du philosophe doit nous retenir et

nous intéresser quelque peu, puisque, comme je vous l’ai dit, ici le rôle

personnel est capital.

Il y a évidemment, dans le philosophe, et par tradition très ancienne, un

mélange de personnages assez curieux. On trouverait évidemment, à

l’analyse chimique, dans un véritable philosophe, des éléments qui tiennent

du poète, des éléments qui tiennent du savant, des éléments qui tiennent du

moraliste, des éléments qui tiennent du mystique, des éléments qui tiennent même du prêtre, et même du législateur. Vous trouverez toujours, dans un

philosophe, des éléments analogues, dans un grand philosophe, bien

entendu, et dans un philosophe original il y a toujours cette tendance-là,

accompagnée d’un trait que j’appellerai presque passionnel, d’un trait

affectif remarquable, qui n’est autre que la volonté de puissance

intellectuelle.

C’est, en somme, le dessein, qui est en lui, de tout résoudre et de tout

ramener à soi-même, à sa monarchie, par voie intérieure ; les observations

extérieures lui servent, elles l’excitent ; au besoin, il les prend comme

exemples, il les analyse pour en faire des supports de sa doctrine, mais sa

doctrine c’est lui, et c’est lui en tant qu’il conçoit un pouvoir intellectuel

souverain, et ce pouvoir ayant portée sur tout, vue sur tout, main sur tout.

La philosophie est en somme un désir, une prétention, si vous voulez,

un art aussi de prendre quelque chose, de résoudre quelque chose par la

seule réflexion sur les données présentes à l’esprit, par une sorte de

combinaison interne d’exploitation des possibilités mentales pures, sans

aucune considération en général des conséquences pratiques, des utilités ou

des inutilités, et sans aucune limitation à un but déterminé extérieurement.

Quelquefois, on donne au philosophe le nom plus simple de penseur,

c’est un peu ridicule, mais enfin qui s’applique quelquefois. Le penseur est

celui qui remet de la pensée dans la pensée, celui qui introduit de la pensée,

qui en ajoute et qui en met là où elle ne s’impose pas à la plupart. Il admet

la pensée, il l’accueille, et il la cultive pour elle-même. Et, par conséquent,

il est lui-même la créature réciproque de ce besoin et de cette production

d’activité spéciale. Le général, chez lui, l’universel, chez lui, admettant que

ce terme ait un sens bien précis, est une fonction particulière de son

individu. En somme, de même que l’amour, qui est né d’une fonction

physiologique, a été développé, comme vous le savez, par les arts à travers

les âges, il est devenu tout un domaine d’activité, d’idolâtrie, de passion et

de création, ainsi ce qui était nécessaire, en fait de combinaisons mentales imposées par la vie même, en fait de raisonnement, par exemple, en fait de

création d’entités, de signes, en fait de création de solutions ou de décisions,

a été dépassé chez certains êtres et est devenu tout un domaine d’activité

extrêmement développé.

D’ailleurs, dans les deux cas, et dans tous les cas semblables, ce n’est

pas le seul exemple de développement ainsi spécial d’une chose au début

particulière et restreinte à la vie pratique ; tout un domaine d’activité, par

exemple, a été développé, et ce qui était au début un besoin, ayant une fin,

ayant une application qui se restreignait à la solution du cas particulier

présenté, même l’amour, est devenu une sorte de préoccupation dominante

et, en somme, la fin d’un être.

On pourrait dire, en réunissant les divers attributs que j’ai donnés au

philosophe, ce prêtre, ce poète, ce savant, ce législateur, cet homme qui

pense devant toute chose et à la moindre occasion, qui... — car c’est là le

point important que j’oubliais : c’est que chez lui, comme chez le

passionné, le retour de l’esprit philosophique, le retour de l’esprit d’enquête

et de solution est immédiat et se propose à partir de n’importe quel incident.

Il y a là un point capital. Beaucoup de gens font leur philosophie dans des

occasions solennelles, un événement grave qui les frappe, une mort, par

exemple, surtout les frappe, et alors ils font leur philosophie locale et

momentanée. Mais, chez le philosophe, le moindre incident devient le

germe, le commencement, le germe cristallin d’un développement qui va ou

rejoindre son système ou commencer de le créer. Ainsi donc, nous avons là

un exemple extrêmement simple de formation par sensibilité. Cette

sensibilité est en quelque sorte hyperesthésiée chez certains, et ce sont

ceux-là qui sont les philosophes prédestinés, avec ce goût, que je vous ai

indiqué tout à l’heure, de tout résoudre, de tout ramener à des solutions par

voie interne.

J’essaie maintenant de mettre au jour, dans l’opération du philosophe,

les traits qui rattachent cette opération à nos remarques générales, à nos observations sur la sensibilité. Je vous ai montré tout à l’heure, ou plutôt il

y a, je crois, deux leçons 4, je vous ai montré comment le musicien ou le

peintre cherchait la musique : le musicien cherchait la musique comme le

peintre cherchait la peinture, comme le poète cherchait la poésie toute sa

vie, ce qui veut dire qu’il sentait, en quelque sorte, dans chaque œuvre, en

présence de chaque œuvre, soit en production, soit au moment où il la

subissait lui-même, l’ensemble des possibilités, ce que j’ai appelé l’univers

des couleurs, l’univers des sons, l’univers des significations. Et, par

conséquent, chacun de ces êtres, devant ce système, prend une physionomie

particulière, qui doit le raccorder virtuellement à la sensibilité des êtres sur

lesquels il se propose d’agir.

Quant au philosophe, j’ai essayé de vous le définir, parce que je ne puis

procéder qu’en essayant de me demander à moi-même et de vous dire ce

que j’entends par philosophe. Et naturellement, ce qui serait très grave, ce

serait la faute dans laquelle je tomberais, et dans laquelle peut-être je

tombe, ce serait de définir mon philosophe de façon telle que ma tâche en

devienne trop facile et que je puisse déduire de ma définition ce que j’essaie

d’établir — c’est ce qu’ils appelleraient eux-mêmes un cercle vicieux.

Enfin, comment s’y prendre ? Si on veut essayer de se demander ce

qu’est la philosophie, vous savez qu’on trouve des réponses qui sont

généralement peu satisfaisantes. Je veux dire qu’elles peuvent être

extrêmement bonnes, extrêmement intéressantes, extrêmement séduisantes

pour l’esprit, chacune, mais il y en a plusieurs. Si elle satisfait notre goût

artistique d’une bonne définition, notre goût de voir une formule qui nous

intéresse, elle peut satisfaire moins notre curiosité totale.

La réponse n’aura pas entièrement comblé notre désir, et je crois en

effet qu’il n’est pas très possible de substituer à ce terme, comme à bien

d’autres, une formule déterminée. Ce terme-là, comme tous les termes

possibles de la langue qui n’est pas la langue de l’usage, a une histoire. Il a

un casier judiciaire, c’est-à-dire qu’il a été employé depuis des siècles par bien des gens qui ne pouvaient pas s’entendre entre eux, car ils n’avaient

aucun moyen extérieur de s’entendre entre eux. Par conséquent, c’est par

des à-peu-près qu’on arrive dans ces cas-là, et ces à-peu-près sont toujours

variables. Ils n’arrivent jamais à une solution stable.

Je cite toujours comme exemple celui-ci : celui d’un enfant qui voit

deux hommes se battre, dont l’un met l’autre par terre, et le vainqueur dit à

l’autre : « Tu vois bien que j’avais raison. » Et l’enfant dit : « Avoir raison,

c’est mettre quelqu’un par terre. » Une deuxième fois, il entend sa mère dire

à son père : « Il pleut, tu ferais bien de prendre ton parapluie. » Et le père

dit : « Tu as raison. » Alors cela fait deux acceptions du mot raison, et vous

arrivez à une chose composite de l’ensemble du mot raison, et vous

essaierez d’y attacher une importance quand on vous fera une dissertation

sur le mot raison. Tout cela, le parapluie, la lutte, viendra au fond de la

scène. Et ce mot raison, qui n’a pas de définition précise, pourra faire

l’objet d’une certaine dissertation, mais ça n’empêchera pas qu’il ne sera

jamais défini, et il ne peut pas l’être.

Quant au philosophe, eh bien, il y a un moyen héroïque, qui consistera à

voir tout simplement de quoi il s’occupe. C’est le seul moyen objectif que

j’ai trouvé de me faire une idée un peu précise de la philosophie : c’est de

considérer de quoi elle s’occupe.

Je vous ai dit déjà que je distinguais, entre les philosophes, ceux qui

font ce que j’ai appelé de la philosophie constructive, par conséquent, ceux

dont la pensée directement s’attache à construire, à établir toute une série de

notions et de relations entre notions qui, pour eux, doivent recouvrir le

monde. D’autres, au contraire, sont des philosophes critiques qui

s’attacheront à attaquer cette construction, à être en quelque sorte des

parasites, au sens le moins fâcheux du mot, d’ailleurs, mais au sens

biologique du terme de cette construction, et qui vivront de la critiquer ou

de la développer. Je ne vais m’intéresser qu’aux premiers, les seconds

faisant partie d’une étude ultérieure, que nous ferons quand nous ferons l’étude des œuvres elles-mêmes, et non pas des productions immédiates de

l’esprit.

Comment faire ? Il y a un moyen très simple, que je crois assez bon,

puisque je vous le donne : cela consiste à prendre une grammaire française

et à chercher au chapitre des adverbes, où vous trouverez une table des

adverbes interrogatifs, et des pronoms également interrogatifs. Par

exemple : qui, quoi, que, quand, où, pourquoi, comment, de quelle manière,

jusqu’à quand, depuis quand, etc. Vous pouvez retrouver facilement toute la

philosophie en plaçant ces articles, ces formes, si vous voulez, ces mots,

devant n’importe quelle proposition que vous voudrez, et vous verrez, en

essayant cela de toutes les façons, que vous serez conduits à sortir, dans un

certain nombre de cas sur cent, de l’expérience vérifiable, et que vous serez

obligés ou de renoncer à la question ou d’inventer. Inventer : ceci parce que

je vous ai conseillé de faire attention, mais très souvent vous inventerez

sans y faire attention ; vous n’en serez pas moins philosophes.

Ces questions elles-mêmes, en effet, ces questions grammaticales sont

nées de nos rapports, de nos relations courantes, utiles, avec les objets et

avec les êtres, êtres qui sont bien déterminés, êtres très particuliers, objets

bien déterminés et bien particuliers, qui sont suffisamment définis. Et dans

ces rapports familiers et pratiques, rapports finis, rapports mort-nés, puisque

c’est l’acte qui les domine, que nous avons introduits à titre d’expérience,

que nous avons utilisés pour notre usage instantané ou borné, certains mots,

certains mots que ces questions précisément ont pour fonction de nous

rappeler ou de mettre en cause, par exemple, le mot cause lui-même, le mot

réalité, par exemple, le mot être, le mot but, le mot vérité, le mot matière, le

mot esprit, etc., le mot savoir, si vous voulez, le mot vie, le mot temps, tout

cela fait partie, en premier lieu, de la vie courante, de l’usage courant, et ils

n’ont aucune espèce d’extension en dehors de cela.

La question de réalité ne se pose pas du tout dans la vie courante. Nous

savons très bien que telle chose est réelle, que telle autre ne l’est pas, et, s’il y a un doute, le doute est soluble. De même pour la cause ; de même pour

l’existence. Tout cela est parfaitement simple et clair, et particulièrement,

par exemple, pour le mot temps  : il n’y a aucune difficulté. Ce mot, qui

ouvre de telles perspectives non seulement au philosophe, mais à quelques

savants — ce gouffre peut être exagéré, quant à la profondeur —, eh bien,

la vie courante nous l’offre sous mille espèces, et nous n’avons aucune

difficulté à dire qu’il faut tant de temps pour aller de Paris à Marseille,

moins de temps pour aller à Lyon, qu’il est temps de faire son cours au

Collège de France, qu’on n’a pas le temps de faire ceci, etc. Tout cela est

excessivement clair, et on dit également : « Le temps passe », et cela paraît

également fort clair. Mais voilà, par conséquent, des termes avec lesquels

peut s’ajuster le questionnaire en question, le questionnaire qui porte les

adverbes de temps ou de lieu, ou de causalité ; et personne ici ne trouve de

difficulté, de difficulté finie, parce que toutes ces difficultés, qui pourraient

se dresser à beaucoup d’usages courants de ces termes, ont une solution que

nous concevons très bien.

Tout le monde sait fort bien que la cause de tel fait est tel acte accompli

par quelqu’un. Et ce quelqu’un avait tel dessein, il avait telle fin, il avait tel

besoin à satisfaire. Et ici il y a réciprocité dans ce cas pratique, dans ce cas

immédiat, dans ce cas courant, dans ce cas qui est origine première, étant de

la cause, il y a réciprocité entre l’intervention de la question et la production

de la réponse, ou plutôt il y a homogénéité, si je puis dire ainsi. Je veux dire

que question et réponse sont du domaine de l’observation immédiate, de

l’observation ordinaire, possible. Nous savons que, pour toute question de

ce genre-là, qui emploie ces mots, il y a une réponse définitive, une réponse

décisive qui peut exister et que la question même implique. Elle implique

que la réponse n’est, en somme, qu’un choix qui sera fait par l’expérience,

un choix, une désignation entre une pluralité de notions que nous

possédons. Il y aura un choix d’une de ces possibilités, d’une de ces

solutions, sans aucune autre modification de nos idées. Nos idées resteront intactes. Leur combinaison changera simplement, parce que toutes ces

idées, du niveau dont je parle actuellement, sont des idées qui se réfèrent à

l’expérience immédiate.

Mais voilà, c’est ici que le philosophe va montrer son caractère. Quand

je dis que toutes ces questions sont d’expérience immédiate, quand je dis

qu’elles sont finies, quand je dis qu’elles sont bornées, c’est qu’elles ont un

terme qui lui échappe. Nous discutons, par exemple, s’il pleut ou non. Il n’y

a qu’à aller voir, et c’est fini, la question est absolument tranchée. Dans tous

les cas possibles de l’ordre pratique, il y a une solution, quelquefois nous ne

la connaissons pas, on recherche l’auteur d’un crime, mais on sait qu’il y a

un auteur. On pense qu’il a eu un but pour commettre ce crime, mais on ne

sait pas ce but, ça ne fait rien, nous sommes tranquilles sur ce point-là, du

moins : nous savons que tout cela est fini, qu’il y a une réponse réelle,

observable quelque part, ou qui le serait si telle circonstance également

réelle se produisait.

Mais ici, le philosophe interviendra, et, s’il s’attarde par malheur sur les

termes mêmes de la question, si, au lieu de penser à la solution donnée par

le fait, il commence par adresser son questionnaire, par le régler en quelque

sorte, par régler son analyse aux termes mêmes, alors il est perdu, je veux

dire que la philosophie commence.

Il ne faut pas s’attarder sur les termes, car tout se modifie aussitôt qu’on

s’arrête sur eux. Il m’est arrivé de comparer les mots à des planches sur

lesquelles on peut passer en courant, et alors on passe. Mais si on s’arrête

sur la planche, elle casse, et l’abîme est sans fond : on est dans la

philosophie. Tout se modifie, dès que le loisir de penser intervient, dès que

l’arrêt se produit sur une notion. Quand ce temps de loisir est donné, alors

interviennent des développements illimités, dans une sorte d’enceinte,

enceinte ou système isolé, qui a ses modifications propres, et ses

modifications propres, nous les connaissons un peu.

Je vous ai parlé beaucoup de complémentaires, eh bien, l’œil qui

s’attarde sur des objets cesse de les voir comme objets. Il les voit comme

taches. Les objets perdent leur signification, et ce que j’ai appelé l’univers

des couleurs prend en quelque sorte le dessus, prend le pas sur l’univers des

significations. Les effets de la lumière sur la rétine l’emportent sur la

propagation des perceptions vers les idées, et vous risquez, si vous vous

attardez, de devenir peintres.

C’est là aussi ce qui peut arriver à celui qui va s’attardant sur ces

éléments de question dont je parlais. Il risque de devenir philosophe. Et

alors de ces humbles notions courantes, vulgaires, banales et sans aucune

difficulté par elles-mêmes, dont je parlais tout à l’heure, voilà qu’il va tirer,

quand il les met en quelque sorte au point, à son point de vue, sous le verre

en quelque sorte de son microscope mental, il va en tirer des effets d’abus,

des exagérations de développement, de valeur, et ces exagérations vont

devenir étrangement fécondes.

Alors, vous le verrez, de la cause, par exemple, cette cause dont je

parlais tout à l’heure, cette fameuse cause, il va tirer la causalité, et ce n’est

pas une petite affaire. Il va tirer de la chose la réalité, et vous savez ce qu’il

va en faire : il va tirer du simple but la finalité, et vous savez également

toutes les discussions qui peuvent sortir de là. Vous savez tout ce que ces

prodigieuses extensions ont produit, ont proliféré, ont engendré de

systèmes, de thèses, de doctrines, naturellement adverses.

En d’autres termes, l’application du questionnaire, cette application

presque — comment dirais-je ? — systématique, et même, je dois le dire,

systématique du questionnaire à quoi que ce soit, sans limite, sans limite,

car là il n’y a pas de limite, à toute proposition, à toute expérience donnée,

et aussi aux termes mêmes qui décriraient ces expériences données, produit

ce travail extraordinaire, en supposant, en faisant supposer, comme

hypothèse fondamentale et peut-être généralement non explicite chez le

philosophe, que toute question, quelle qu’elle soit, a un sens, doit avoir un sens, et ç’a été là l’origine de cette génération immense d’idées doctrines et

de termes.

Ainsi appliquez ce questionnaire à tout, placez-le comme vous voudrez,

placez-en toutes les questions, si vous voulez, les unes tomberont

évidemment comme trop difficiles ou trop insignifiantes, mais enfin placez

ce questionnaire devant le mot vie, devant le mot homme, sans trop vous

demander, d’ailleurs, si vous avez une idée très nette de ces termes — ça va

venir, cela —, si vous en avez une idée très nette en dehors des cas où vous

l’avez justement saisi dans un cas particulier, dans une affaire particulière,

où vous vous en servez dans une opération limitée et véritable, placez donc

ces questions : comment, pourquoi, depuis quand, qui a fait ceci, devant

tous ces mots : « Qui a fait la vie ? Pourquoi la vie ? Pourquoi l’homme ?

Qu’est-ce que l’homme ? Etc. » Placez-les aussi devant le mot tout, après

l’avoir très curieusement déguisé sous le mot univers, et vous trouverez de

quoi vous amuser longtemps. Vous obtiendrez une excitation remarquable si

vous êtes, d’ailleurs, sensibilisés à cela, une excitation remarquable à

laquelle les réponses ne manqueront jamais.

Et ces réponses, si vous avez observé un peu la philosophie,

s’obtiennent toujours soit par création de termes nouveaux, soit par

altération de termes, de ces termes existants, de ces humbles termes

existants. Dans les deux cas, on passe nécessairement, partout, à

l’indéfinissable. Dans les deux cas, on passe dans cette zone

d’indéfinissable, de laquelle je crois que j’ai parlé dans ma première leçon 5.

En effet, on ne peut définir une chose qu’en montrant cette chose ou bien en

effectuant devant quelqu’un un certain acte. Toutes les définitions de la

mathématique, par exemple, qui sont des définitions généralement célèbres,

et celles auxquelles on pense presque toujours, sont toujours des définitions

qui, à part les premiers mots, qu’on considère comme évidents par eux-

mêmes, comme le mot d’ensemble, par exemple, sont au fond des actes,

nous apprennent à faire un acte que, d’ailleurs, nous savions faire, comme de joindre deux points par une ligne ou de faire une opération arithmétique

qui, elle, se décompose également dans l’acte d’ajouter, par exemple, un

élément à un autre. Là, il y a un acte ou bien il y a un objet qu’on vous

montre.

Mais, dans le domaine dans lequel nous sommes actuellement, il n’y a

ni acte ni objet à montrer. Les actes et les objets nous circonscriraient, ils

stériliseraient notre philosophie instantanément. Il faut donc que j’aie ce qui

n’existe pas à ma disposition, c’est-à-dire des mots à créer, ou des mots à

modifier profondément, des mots à élargir extrêmement, pour que je puisse

former des propositions, ce qui est mon but.

Si, par hasard, il arrivait que le philosophe puisse définir, sa philosophie

serait instantanément abolie, en état d’inhibition ; il rentrerait dans le

domaine des choses vérifiables de l’ordre pratique. Et ici je ferai une

remarque qui me paraît assez intéressante, puisque je la fais : c’est qu’une

question dans l’ordre pratique peut demeurer sans réponse, comme je vous

l’ai dit, mais enfin nous sommes tranquilles, nous savons qu’il y en a une, et

que cette réponse consiste dans une détermination dont nous possédons

toute la gamme à l’état possible. Nous avons tout ce qu’il faut pour

répondre dans notre pensée. Il n’y aura qu’un choix, que l’événement,

comme je vous l’ai dit, donnera, mais il ne nous manque que les moyens de

choisir — tandis qu’une question du genre philosophique a toujours une

multiplicité de réponses. Elle ne reste jamais sans réponse. Il y a toujours

plusieurs réponses, une quantité de réponses ; et cette multiplicité résulte de

ce fait, ou plutôt de cette circonstance, que les réponses du premier genre

sont formées par nous, en sachant qu’un certain fait nous donnera tort ou

raison, au besoin, tandis que les réponses du second genre sont forgées par

notre esprit sans qu’il puisse raisonnablement espérer qu’un certain fait

confirmera ou infirmera son opinion. Sans quoi je crois que la discussion

cesserait très vite.

Exemple : on discute encore souvent sur l’origine de la vie. Il y a trois

ou quatre hypothèses, on peut former très facilement au tableau les

combinaisons possibles. Au fond, c’est la première chose à faire. Je ne crois

pas qu’on le fasse souvent, mais au fond il n’y a pas beaucoup de

combinaisons, depuis ceux qui voient un acte de création, les autres qui

voient une formation physico-chimique, les troisièmes y verront un apport

— il est vrai que ce n’est que reculer la question —, une théorie qui veut

que la vie ait été apportée sur la terre par une sorte de germe, un aérolithe

— moi, je veux bien, cela m’est égal, et il faudra rechercher la formation

cosmique de l’aérolithe pour retrouver le problème. Mais enfin la réponse

est extrêmement simple, il n’y a qu’à dire : « Nous ne savons pas. » Et si un

jour, dans un laboratoire voisin, un de mes collègues vous apporte de la vie

dans un flacon, eh bien, vous direz : « On peut faire de la vie », c’est tout. Il

n’y a pas d’autre réponse, car comment voulez-vous, par n’importe quelle

combinaison mentale, arriver à un résultat qui ait une vérification

quelconque autre que celle-là ?

Donc, toute la discussion s’effondre. Mais avant de s’effondrer, quel

plaisir elle a pu nous donner, et quelle œuvre d’art en matière... !

Certainement, nous n’en serons pas plus avancés, au point de vue

vulgaire, au point de vue de cette table, pas du tout ; mais, je vous le répète,

il n’y a pas d’autre solution que celle-là, et, s’il n’y avait pas celle-là, il n’y

en aurait aucune. Nous avons toujours liberté de fabriquer ce que nous

voudrons. En effet, comment raisonne-t-on ? Par la logique. Il est clair que

la logique n’a aucune espèce de valeur en soi-même, la plus correcte

dépend rigoureusement des définitions. Or, nos définitions elles-mêmes ne

peuvent être, nous l’avons vu. Pour qu’elles soient quelque chose, des

conventions qui ont à l’extérieur une manière d’être comprises, pour que

nous fassions une convention, il faut que vous sachiez de quoi il est

question, et moi-même avec moi-même, pour m’assurer de cette

permanence de ma définition, qui seule fait la logique, car la logique n’est au fond pas autre chose qu’une spéculation sur la conservation des

définitions, sur la permanence des systèmes de notation. Dans ce cas, si

nous n’avons rien de ce genre, il n’y a rien à faire.

Et voilà, dans cet exemple très simple de l’origine de la vie, que nous

voyons, d’une part, une formation, une prolifération possible, et très

intéressante par soi-même, d’hypothèses et de déductions, etc., ou

intuitions, si vous voulez, pour employer un mot que je n’aime guère, mais

enfin de l’intuition, si vous voulez. Mais ceci restera toujours suspendu à ce

terrible inconnu : mais si monsieur le professeur du laboratoire d’à côté

apportait la vie dans un flacon ? Et cela, personne ne peut dire le contraire,

nous n’en savons rien.

Il y a encore d’autres discussions possibles de ce genre. Par exemple, il

est assez curieux de voir continuer encore aujourd’hui à discuter sur la

matière et l’esprit, et sur leur opposition, et vous allez voir — je ne sais pas

si j’aurai le temps de vous dire cela aujourd’hui, je ne pense pas — à quel

point cette discussion me sera précieuse à moi, comme exemple d’une

production de sensibilité. Car, au fond, il n’y a là-dedans exactement qu’une

excitation de contraste. Le contraste sera un de nos sujets prochains, et son

rôle dans la sensibilité.

Eh bien, cette discussion sur la matière et l’esprit devient aujourd’hui à

peu près absurde dans tout son ensemble, parce qu’elle supposait que l’on

savait ce qu’est la matière et que l’on savait ce qu’est l’esprit. Je ne parle

pas de l’esprit, je ne sais pas ce que c’est. Quant à la matière, je ne sais pas

non plus ce que c’est, mais je sais que ce n’est pas ce qu’on pensait quand

on discutait. Pourquoi ? Parce qu’elle s’évanouit aujourd’hui, parce qu’on

la remplace par des quantités d’énergie, par des charges électriques, par un

tas d’histoires qui n’ont plus du tout un caractère inerte. On disait :

« Comment voulez-vous que la matière pense ? C’est une chose inerte, ça

ne bouge pas, il faut donner un coup de poing... » Leibniz trouvait que, si

on entrait dans un moulin — pour lui, c’était une machine compliquée, nous avons bien dépassé ce stade —, enfin, un moulin avec une roue dentée, on

aurait beau se tourner partout, on ne verrait pas de cas de conscience 6. Bien

entendu, je crois qu’on n’en verrait nulle part ailleurs. Mais si on lui avait

dit : « Mais chaque fragment de cette roue dentée et de ce levier, ou de ce

cordage, qui sert à la machine, qu’est-ce qu’il est pour vous ? », il aurait

répondu : « C’est une masse inerte, c’est une masse que je puis mesurer,

que je puis mettre ici, etc. » Attention ! Cette masse, d’ailleurs, a une

histoire : vous ne savez pas à quelle époque cette masse n’a pas été

émissive de choses bien curieuses, comme un morceau de radium qui émet

une énergie, qui émet de la chaleur, etc. Vous n’en savez absolument rien, ni

moi non plus, mais nous commençons à voir que ce mot matière n’a pas du

tout les qualités exigées d’une matière qui n’a rien fait dans le monde.

 

1. NAF 19088, f. 230.

2. Archives Gallimard. Dactylographie transcrivant une sténographie complète de la leçon par Fernande Sergent. Des notes préparatoires figurent en NAF 19088, f. 227-230.

3. La chambre à brouillard, inventée en 1912 par le physicien britannique Charles Wilson, permet de visualiser le passage de particules.

4. Leçon du 21 janvier 1938.

5. Leçons des 10 et 11 décembre 1937, p. 87 et 131.

6. Leibniz utilisait l’argument du moulin pour montrer que « la perception, et ce qui en dépend, est inexplicable par des raisons mécaniques » (Monadologie, § 17).

 

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