Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Structure et puissance des univers sensoriels (15 janvier 1938)
SAMEDI 15 JANVIER 1938
(8e leçon)
Structure et puissance des univers sensoriels
La sensibilité, au sens de Valéry, à savoir nos impressions sensorielles et psychiques, joue un rôle essentiel dans la production intellectuelle, scientifique et artistique. Les intuitions de la physique, par exemple, se fondent sur des notions fournies par la sensibilité. Chacun des différents ordres de la sensibilité (la vue, l’ouïe, le toucher, etc.) fonctionne de manière autonome comme un système organisé et structuré, un « univers » indépendant, et, à tout instant, tout produit de la sensibilité, toute sensation implique de façon sous-jacente l’existence de cet univers et de ses « lois internes ». « Nous sommes plus que l’instant », proclame Valéry, car nous portons sans le savoir une « virtualité sensorielle », dont dépend à chaque moment chacun de nos possibles. De manière plus générale encore, « ce qui est exige ce qui n’est pas », à savoir une structure latente, et, souvent même, « ce qui est engendre ce qui n’est pas ». L’art le plus élevé (ici, la musique est prise en modèle) a ainsi pour fonction d’exploiter les propriétés d’un univers sensoriel donné, en nous faisant participer à l’engendrement successif de ce qui n’est pas par ce qui est.
Telle est l’expérience proprement esthétique, que Valéry décrit avec des mots d’une force et d’une précision admirables : « nous nous trouvons générateurs et engendrés, constructeurs et construits, et comme à la fois les maîtres et les esclaves d’une forme particulière, d’une forme du temps qui est complètement incomparable avec le temps de l’expérience ordinaire, complètement étrangère à ce temps-là, qui est irrésistible, qui nous prend, qui nous emporte et qui n’a rien à voir avec le monde incohérent et significatif de l’expérience ordinaire ».
Cette leçon est à mettre en rapport avec celle du 27 janvier 1945.
Mesdames, Messieurs,
Nous avons dit hier que, quand la sensibilité semble agir sur le monde
extérieur, elle se borne à émouvoir quelques éléments du système moteur,
qui est spécialisé dans cette fonction, et ce système obéit comme il peut et
comme il sait, selon son propre temps et son degré propre de précision, de
puissance mécanique 1. Il ne sait, en somme, que faire une chose : c’est se
tendre et se détendre. Quand on considère un élément musculaire pris à
part, il ne peut évidemment faire que son métier, qui consiste à se raccourcir
ou à s’allonger. Parfois, comme nous l’avons dit, il le fait à vide, parfois il
le fait en charge, et ce fait que ce même muscle peut être excité, que ce
système de muscles, cet ensemble de muscles, peut être excité à se
contracter à vide, sous une impulsion centrifuge, ou au contraire à plein,
c’est-à-dire en charge, est tout à fait important pour la mimique intérieure et
extérieure. Il n’y aurait pas de pantomime possible, et il n’y aurait pas, il
faut le dire, bien des opérations abstraites de l’esprit, sans cette
représentation mimique de l’effort. Et parfois, dans cette gesticulation soit
en charge, soit à vide, le muscle, le système moteur, suit un modèle, essaie
d’imiter une forme de tracé, quelque chose dont il a le modèle intérieur ou
le modèle extérieur présent, et parfois il se borne à dépenser une énergie qui
lui est propre, sans autre condition.
Je vous ai dit aussi que, dans cette expérience successive qui commence
à la naissance, les sensations et les liaisons de sensations ainsi produites
sont des acquisitions qui s’accumulent dans l’esprit et qui se font peu à
peu : l’espace, le temps et le monde extérieur.
Je voudrais vous montrer — vous verrez cela plus en détail dans la
partie du cours où nous examinerons de près l’action et ses moyens ;
actuellement, nous n’envisageons les choses que sous le rapport de la
sensibilité même —, mais je voudrais vous montrer, par un exemple,
comment cette sensibilité, qui est productrice naïve et qui est impuissante,
comme nous l’avons dit, à modifier les rapports mutuels des choses
extérieures, ne consent pas à cette incapacité essentielle de sa nature. Et
alors elle invente, elle produit pour elle-même ou pour l’esprit des images et
même des certitudes — car la certitude est également, à mon point de vue,
un produit de sensibilité —, certitudes qui satisfont les besoins et les
demandes que la sensibilité elle-même a créés ou a subis. D’ailleurs, quand je dis « créés ou subis », ceci se rapporte à ce que je vous ai déjà plusieurs
fois exprimé ici, à savoir que, dans cet ordre de choses, recevoir et donner,
provoquer et subir sont, en somme, fort peu distincts, quand ils le sont.
Eh bien, il y a là un cas très intéressant, très vaste même, comme
application, de réaction contre cette notion de la résistance ou de
l’impassibilité du monde extérieur, par rapport à la sensibilité. Nous
n’avons sur ce monde qu’une action de forme spéciale et très restreinte, et
nous voudrions cependant avoir sur ce monde une action immédiate et
toute-puissante.
Parmi les productions les plus remarquables de cette espèce, il en est
une, directe et généralement naïve — et par naïve j’entends : qui provient
de la sensibilité à peu près pure. Tout ce qui est pur est d’origine sensible
immédiate, et les productions dont je parle appartiennent, vous allez le voir,
à ce domaine.
La naïveté est une facilité. C’est une sorte de condition minima qui se
présente devant la sensibilité, et qu’elle résout sans peine, précisément
parce qu’elle n’a aucun effort extérieur à produire. La facilité se produit
quand nous n’avons devant nous aucune résistance et que nous sentons le
moins le recours à nos forces sensibles. Car nous faisons, même à
l’extérieur, une quantité d’actions qui ne demandent aucun effort, qui sont
parfaitement insensibles, tandis que, dans la résistance que nous trouvons,
nous éprouvons alors, par cette résistance, l’existence d’une dépense de
notre part.
Eh bien, dans ce cas de la sensibilité, dans le cas où la sensibilité
s’excite elle-même, nous imaginons alors sans aucune restriction et en
obéissant aux formes mêmes de la sensibilité excitée, et nous formons des
combinaisons imaginaires qui violent les lois naturelles. Toutes les lois
connues sont violées alors par nous. Nous pensons que des corps peuvent
s’élever sans aucune machine, que des communications à distance peuvent
s’établir, que des désirs quelconques se réalisent. Et alors nous croyons même souvent que l’intensité intérieurement ressentie de nos désirs, de nos
vœux, de nos haines — très spécialement de nos haines —, que l’intensité
de toutes ces formations intérieures, que leur solennité, à laquelle nous
adaptons des formes, que leur répétition, que la sensation présente de notre
amour ou de notre haine, la précision mentale de ces images, qui d’ailleurs
se reproduisent conformément aux fonctions fondamentales de la
sensibilité, qui se réexcitent — comme je vous l’ai expliqué quand j’ai parlé
de l’infini esthétique —, qui se réexcitent elles-mêmes par leur fausse
satisfaction — le cas est important —, eh bien, que tous ces efforts internes
doivent suffire à ramener la réalisation externe.
Toute magie s’analyse ainsi, en modifications physiques qui seraient
produites par des moyens de sensibilité directe. Vous sentez, sans besoin
d’y insister, toute l’importance personnelle et toute l’importance sociale de
ces fabrications intimes. En somme, le développement de ce que je vous dis
est en chacun de vous. Et il arrive, dans certains cas bien connus, sur
lesquels je n’ai pas à insister, que ces formations, ces choses forgées et ces
efforts faits pour que la réalisation suive la fabrication mentale, ont été
souvent le thème de discussions critiques généralement violentes. Tout ce
qui est violent provient toujours d’une incertitude. Plus d’un des prodiges
dont je parle, et qui est allégué par l’histoire, par exemple, est donné par les
uns comme représentant exactement un fait, c’est-à-dire un fait qui fut réel,
un fait qu’on eût pu photographier et qui fut en opposition avec ce que j’ai
nommé les lois connues, les lois banalement connues de la nature.
D’ailleurs, il peut y avoir là-dessus des difficultés spéciales, car il est clair
que, s’il y a seulement cent ans et même moins on avait parlé, comme d’un
fait qu’on pouvait attester, d’une communication à distance, il est certain
qu’on l’aurait nié en toute certitude, et que de nos jours, au contraire, nous
savons, par les progrès récents, qu’on peut obtenir dans certains cas et par
des moyens spéciaux des communications de cette nature.
Eh bien, dans beaucoup d’esprits, il est clair que beaucoup de
phénomènes ainsi allégués, que nous n’avions jamais pu reproduire, sont
considérés comme des faits certains. Alors les uns repoussent l’authenticité
de ces faits, de la réalité de ces faits, qu’ils disent absolument impossibles,
physiquement impossibles, en contradiction avec nos lois naturelles, et à
quoi les premiers répondent : « Oui, mais qu’est-ce que c’est que ces lois ?
Ce sont des lois inductives, et, par conséquent, elles se résument en de
simples comprimés statistiques. »
Je n’ai pas à intervenir dans ces questions qui ne me regardent pas, et
qui sont d’ailleurs des questions d’espèce. Mais je dirai seulement, en me
tenant dans les limites de mon sujet, que la critique de ces affirmations et la
critique de ces négations pourraient peut-être s’établir tout autrement dans
un esprit tout autre. Car, en général, les discussions qui portent sur ces
points-là sont, comme on dit en mauvais langage, tendancieuses. Les uns
cherchent le vrai là où ils désirent qu’il soit ; et les autres, par les mêmes
raisons, le repoussent. Eh bien, on pourrait faire autre chose, on pourrait
examiner autrement ces questions-là. On pourrait s’appliquer seulement à
rechercher dans la description, quand on l’a, dans la description la plus
précise des faits allégués, quand on peut avoir un document, si on retrouve
dans cette description, en admettant qu’elle soit exacte, les traits
caractéristiques des formations de la sensibilité, la signature de la fonction
formatrice simple de la sensibilité. Et il faudrait nécessairement avoir relevé
avec attention tous ces caractères dans d’autres cas, dans les cas où on
connaît, en somme, ce qu’on peut appeler le dessous des cartes, et si on
avait fait ce travail, si on avait procédé à l’analyse de la sensibilité comme
celle que j’essaie de pratiquer devant vous, peut-être trouverait-on dans les
textes allégués les traces de l’intervention d’une sensibilité qui a modifié ou
qui a même créé le fait allégué. Et on mettrait ainsi en lumière la structure
du processus imaginatif dans tel ou tel cas. Et même on se mettrait ainsi
peut-être en état, en possession, de pouvoir envisager dans leur ensemble les caractères — je n’ose pas dire les lois, c’est un mot très dangereux — de
cette structure, de cette formation si remarquable.
Et si j’en parle avec assez de netteté actuellement, c’est qu’il m’est
arrivé, dans deux circonstances, de pouvoir reconnaître l’opération même
de la sensibilité dans deux récits donnés comme réels. Sous les apparences
de ces récits réels, j’ai reconnu le processus de formation. Les récits étaient
visiblement authentiques, en ce sens que les personnes dans la bouche
desquelles on a recueilli ces récits, ou même le récit lui-même provenant de
leurs propres mains, étaient certainement d’une entière bonne foi, ce qui
m’était également démontré, en même temps que je pouvais mettre en doute
l’authenticité de ce qu’elles avaient vu ou cru voir, ou cru entendre. Je
pouvais être sûr qu’elles n’avaient pas imité la loi de sensibilité qui, malgré
elles, sous leur plume, dans leurs paroles, venait montrer ses caractères
absolument subjectifs.
Dans l’un de ces cas, j’ai pu identifier le même type de construction
inconsciente dans deux rapports de faits, dans deux histoires racontées de
provenances entièrement différentes, et même ces deux récits avaient été
recueillis en deux points très éloignés du globe. Il y avait là une rencontre
tout à fait remarquable, tout à fait improbable ; on retrouvait pourtant le
même squelette, la même chaîne de récit en deux points très différents du
globe, à deux époques très différentes, différentes de deux ou trois cents
ans, l’une presque contemporaine, l’autre déjà très ancienne, et on pouvait
ainsi se dire : voilà deux récits parfaitement authentiques, puisque je n’ai
aucune raison de suspecter la bonne foi de celui qui les a écrits — au
contraire, j’aperçois son être vivant dans son récit —, et d’autre part
j’aperçois en même temps, parce que je vois le développement du récit ainsi
acquis, j’aperçois en même temps que c’est une formation d’origine
intérieure entière. Il n’y a pas d’objectivité.
D’ailleurs, vous savez à quel point toutes ces questions sont
passionnantes. Je ne peux pas entrer dans la voie des anecdotes : c’est une voie où la sensibilité nous contraint d’entrer, mais nous ne la suivrons pas
jusque-là. En tout cas, vous n’avez qu’à penser à tout ce que nous avons
comme récits de diverses natures : les diverses mythologies, l’histoire dans
ses parties fabuleuses, qui ne sont pas toutes très anciennes — il y en a
même d’histoire moderne qui ont ce caractère, évidemment fabuleux —, les
contes qu’on trouve un peu partout, les légendes, sont tous justiciables, à
mon avis, d’une analyse ou de preuves fondées sur les propriétés
caractéristiques de la sensibilité productrice. Et alors on trouvera assez
facilement, avec un peu d’habitude, que les faits ou les allégations de faits
qui sont racontés sont des réponses naïves, par une voie qui est souvent une
voie du minimum d’invention, malgré tout, même dans les contes les plus
compliqués qui répondent à je ne sais quel besoin. Si on trouve le besoin
— quelquefois, ce besoin est caractérisé par l’envie de venir à l’appui d’une
doctrine ou de faire valoir un fait historique, qui, lui, est véritablement
attesté —, eh bien, on trouve le besoin, et la création se fait instantanément
sous vos yeux.
Et ne croyez pas que le domaine des sciences soit à l’écart de ces
formations, que du moins il s’en prive. Au contraire, dans la gestation
continuelle de la science, il se fait une production incessante qui répond au
besoin de concevoir, au besoin de comprendre, comme on dit. Et ce sont,
chose curieuse, les sciences les plus exactes — qui sont celles, d’ailleurs, où
on a le plus de droits et le plus de tentations et le plus de pouvoir de
s’écarter et de l’action extérieure et de la représentation immédiate de
l’extérieur — qui sont, sous ce rapport, les plus intéressantes.
Il est remarquable, par exemple, que la science mathématique, science
exacte par excellence, est une science où on peut assister à la génération de
formes par la simple répétition. Ici, par ce simple fait de la répétition, qui
est un fait capital en toutes ces matières, on voit se construire de véritables
formes, qui sont émanées directement de la sensibilité, quoique du moins,
par la suite, elles soient justifiées par un appareil logique. Mais l’appareil logique, à lui seul, ne suffit pas du tout à constater une science exacte, et on
pourrait donner à quelqu’un les axiomes, les définitions initiales, il n’est pas
sûr qu’il retrouverait la chaîne des déductions qui constituent le bâtiment, le
monument de la science en question. Il y faut autre chose. Ici intervient ce
qu’on appelle l’intuition. Je n’insiste pas aujourd’hui, c’est un mot que je
trouve assez délicat à employer, d’ailleurs. Les mathématiciens eux-mêmes
distinguent l’intuition naïve, l’intuition raffinée, et c’est une question
absolument spéciale dans laquelle je n’entrerai pas.
En physique, le rôle des formations complémentaires est immense, et
d’ailleurs non seulement immense, mais constamment renouvelé. Il est
provisoire, naturellement provisoire, car une science moderne est
essentiellement provisoire. Elle s’établit, elle se fonde, elle se consolide par
un pouvoir d’action extérieure qui est sa partie positive, mais tout ce qui est
théorie n’y joue qu’un rôle parfaitement provisoire, un rôle ou de recherche,
ou d’exposition, ou de démonstration. Tout le reste est littérature 2, et on
peut dire que la formule d’une science moderne dans cet ordre-là consiste
en ceci : « Je sais ce que je puis. » Le reste est absolument muable. Il se
peut que, dans dix ans, dans vingt ans, dans cinquante ans, la plupart de la
terminologie de la physique actuelle, et même des grandeurs qu’elle
considère, soit abandonnée, qu’on ait changé complètement de langage et
des images qui accompagnent cette physique actuelle, mais il n’en restera
pas moins que le fait d’obtenir tel résultat dans un laboratoire, dans telles
conditions, est absolument acquis définitivement. Un certain jour, un
physicien a assemblé des disques de métal et des disques d’étoffe imbibés
d’acide ; il a obtenu pour la première fois dans le monde un courant
électrique fait par l’homme. Depuis les noms ont changé, la théorie définie
a été transformée, les calculs ont été modifiés et ont changé. Il n’en reste
pas moins que, sur la table de laboratoire, le physicien peut toujours faire un
courant électrique suivant la recette de Volta.
Le reste est précisément cette partie de formation mentale, qui est très
variable. Par exemple, il y a une cinquantaine d’années, tous les physiciens
— enfin, la plupart des physiciens, pas tous, car il y avait une école un peu
différente —, mais beaucoup de physiciens étaient des mécanistes, et ils ne
pouvaient se représenter les phénomènes, quels qu’ils soient, que par
l’intermédiaire d’une série de mécanismes. Il y a, par exemple, un essai
d’électricité de Maxwell qu’il a abandonné pour faire autre chose qui est
curieux, parce qu’il meuble l’espace avec des engrenages extrêmement
compliqués pour rendre compte de l’action des courants sur les courants et
des courants sur les [blanc]. Tout ceci est abandonné. Cela n’empêche que
cela a servi la science, que les résultats ont été acquis. Les résultats mis de
côté, le reste est image.
J’avais pensé, à ce moment-là, qu’il y aurait eu précisément à se tourner
du côté des imaginations et des formations de la sensibilité, qui dominent
les formations imaginaires, pour voir en quelque sorte dans son ensemble
tout ce que la physique pouvait espérer. Naturellement, je me trompais, je
ne pouvais pas deviner que quelque temps après tout serait changé. Mais, il
y a quarante ans, on pouvait concevoir, à l’époque de Maxwell — tous les
grands physiciens de cette époque-là —, on pouvait concevoir que la
physique se réduirait un jour ou l’autre à une science des images combinée
avec une science des recettes et des calculs.
En politique, tout ceci joue un rôle immense, sur lequel je ne veux pas
insister. La production des idées en politique est une fonction de sensibilité
grossière, extrêmement grossière, comme tout ce qui est politique puisque,
en somme, il s’agit de traiter sur des masses. Et vous savez avec quelle
facilité les peuples sont séduits par des noms ou par des images, et il y a une
condition naturelle, humaine, sur laquelle il n’y a rien à dire, et contre
laquelle il n’y a, au fond, rien à faire.
Mais, pour revenir à ce monde extérieur et pour revenir aussi sur un
point qui touche à la science, je voudrais faire une remarque avant de passer à un autre sujet, qui a son intérêt : le savant qui s’occupe du monde
extérieur, soit à ce degré — comment dirais-je ? — d’évanouissement que
le monde extérieur prend dans son esprit quand il fait de la géométrie, où il
le réduit à des symboles de mouvements, qui sont des lignes ou des
points, etc., ou bien que ce soit d’une façon plus concrète, comme le fait le
chimiste ou le physicien —, dès que le savant pense le monde extérieur, non
pas tant qu’il le perçoit, mais tant qu’il le pense, dès que je pense corps
solide, par exemple, système matériel, eh bien, je fournis, moi, ce qu’il faut
à ce corps pour être un corps solide. Je fournis sa solidité. Et c’est parce que
je la fournis que je puis la définir.
Ce n’est pas parce que je la constate, parce que je constate que ce corps
me résiste, qu’il a une certaine infaillibilité, mais c’est parce que je refais ce
corps dans mon esprit, et parce que je me demande : comment est-ce que je
traduirais l’impression de solidité dans mon imagination ? Comment est-ce
que j’obligerais mon imagination à conserver un corps solide qui ne se
déforme pas ? Eh bien, j’imaginerai alors que ce corps solide est fait d’une
quantité de points, qu’entre ces points il y a des distances, que ces distances
sont invariables, et j’acquerrai ainsi, en fournissant de mon propre chef
cette analyse du corps solide, qui est purement imaginative — je me
fournirai le modèle dont j’ai besoin pour raisonner sur lui, car avant de
raisonner il faut faire les définitions. C’est par là que j’obtiendrai la voie qui
conduit aux définitions précises.
En somme, je transporte l’idée primitive, l’idée première de ce corps,
l’idée ingénue, immédiate, je la transporte dans un autre domaine, dans un
autre état, où il n’est plus que l’ombre de lui-même, et c’est moi qui lui
fournis — et non pas gratuitement, car je paie en attention ce que je lui
donne — je paie en tension musculaire, qui s’appellera aussi attention, je
paie cette rigidité, cette conservation dont j’ai besoin pour définir. Et alors
je sais à quoi je le destine, je sais qu’il va jouer un rôle dans un
raisonnement. Je sais ce que je désire et ce à quoi il doit satisfaire.
Voyez-vous comme la sensibilité intervient à chaque instant dans cette
démarche, qui sera voilée, ensuite, sous forme abstraite ? Et j’ai répondu
par là, en la complétant ainsi, à quelques lacunes, à quelques inégalités, et
par conséquent j’ai répondu à cette production d’inégalité de questions, qui
est une production de sensibilité, par une autre production de sensibilité, qui
a été cette espèce d’imagination particulière que je me suis faite. Ainsi,
notre sensibilité peut s’opposer à elle-même et peut se diviser contre elle-
même. Voilà, à peu près, ce que j’avais à vous dire sur ce point.
Pour résumer l’ensemble de ces quelques propos, je répète que nous
pouvons discerner, dans la plupart de nos actes intellectuels, les racines
sensibles dont je parlais. Ce que tout à l’heure je disais — je parlais d’un
récit d’apparence réelle que je soumettais à la critique par la sensibilité —,
eh bien, toutes les fois que nous pouvons discerner soit des modulations,
soit des enchaînements, soit des symétries du type sensibilité, nous pouvons
suspecter les réalités.
Quand l’œil agit, la chose vue est son produit, et inversement : quand,
dans un acte ou dans un ouvrage qui nous semble inspiré, comme on dit,
nous distinguons des traits qui s’opposent à ceux de la sensibilité ; quand
dans un poème qu’on a dit inspiré — l’auteur a écrit cela sous l’inspiration,
c’est un jet —, si je distingue au contraire les traits par lesquels nous luttons
contre la sensibilité, que nous verrons plus tard au moment de l’action et de
la production des œuvres, et non plus des productions de l’esprit —, eh
bien, dans ces cas-là nous apercevons dans ce poème inspiré quelquefois les
traces d’une construction, d’une reprise. Rien que le nombre des parties
d’une œuvre, l’étendue d’une œuvre, signifie certainement que la sensibilité
n’y a pas joué tout le rôle qu’elle pouvait jouer, qu’autre chose est
intervenu, parce que la sensibilité n’a pas une durée extraordinaire, elle ne
peut pas construire. Les choses ayant une solidité continue, il faut qu’elle
s’y reprenne, qu’elle y revienne, et dans l’intervalle de ces retours se
produisent ces effets purement intellectuels dont je vous parlerai plus tard.
Nous avons encore autre chose sur ce chapitre infini de la sensibilité.
Nous allons voir ceci : que tous ces traits remarquables nous ont permis de
soupçonner, dans notre activité essentielle et essentiellement variable, des
traits plus remarquables que d’autres. Nous apercevons, par exemple, des
sécantes, des correspondances, des formes de passage continu ou
discontinu, et des possibilités de classement, qui s’opposent aux apparences
courantes, aux apparences accidentelles de notre vie ressentie ou
consciente.
En somme, la sensibilité en chacun de nous est comme un corps de
troupe qui serait accumulé sur les remparts d’une ville assiégée, distribué
sur tous les points d’une enceinte et opposé à l’ennemi extérieur, mais
opposé aussi à un ennemi intérieur, à une ville en révolte, ville qui est
d’ailleurs divisée contre elle-même. La sensibilité, en quelque sorte, a
un caractère périphérique — je parle par image : à l’extérieur, les
excitations extérieures et les réactions qui se produisent, et, d’autre part, les
réactions intérieures, qui se produisent aussi en réponse aux actions venant
de l’intérieur.
Eh bien, dans le cours naturel de la vie, toutes ces actions extérieures ou
autres, qui sont relativement extérieures par rapport à notre sensibilité
— les unes proviennent de l’intérieur de notre corps, les autres proviennent
du monde extérieur —, sont quelconques. Elles sont ce qu’elles sont. Nos
sens reçoivent ce qui leur a été imposé, offert par les circonstances, et le
hasard, comme l’on dit — nous reviendrons un jour sur ce mot —, nous
présente à chaque regard, à chaque admission de bruit par notre oreille, et
dans toute occasion que nous avons de contact avec les choses, le hasard
nous présente les sensations les plus incohérentes. C’est son métier. Notre
sensibilité est en quelque sorte omnivore. Elle l’est de même que notre
esprit qui, de son côté, produit des réponses quelconques à chaque instant et
sous n’importe quelle circonstance. Et il faut bien qu’il en soit ainsi.
Mais il n’en est pas toujours ainsi, et c’est fort heureux. S’il en était
toujours ainsi, si nous étions toujours les jouets de l’instant même
— demandes et réponses immédiates —, nous serions réduits à ne vivre que
dans l’instant. Et d’ailleurs c’est là ce que nous faisons généralement, c’est
là ce que nous faisons quand notre activité sensible, vitale, se borne à ne
donner à notre sensation ou à quelque production analogue qu’une valeur
nulle ou quasi nulle, ou bien autre chose qu’une valeur de signe — c’est
assez différent. C’est-à-dire qu’il y a deux cas, n’est-ce pas ? Tantôt ce qui
nous parvient, ce qui nous touche, est par nous presque non perçu, ou bien
est perçu, puis rejeté instantanément dans l’instant même ; ou bien il arrive
que la sensation qui nous parvient est perçue, mais est rejetée parce qu’elle
est transformée en autre chose. Elle est substituée par autre chose. Elle peut
avoir une immense importance, mais non pas comme sensation, comme
signe. Elle est alors substituée par une idée, par un souvenir, par une
signification quelconque, qui peut avoir une immense importance, la
sensation elle-même étant absolument annulée.
Et nous observerons alors que la production psychique en question est
une relation entre le signe, qui n’est rien, le mot qui est prononcé, qui est
oublié aussitôt, en général, et puis les conséquences intimes du mot. Or,
entre le signe et le sens, il n’y a aucune relation, aucune relation autre que le
fait. C’est un fait. Si on prononce tel mot, telle phrase, j’ai compris, ou je
n’ai pas compris, mais enfin j’annule ce qui m’a été dit, automatiquement,
et je le remplace par une signification. Je vois quelque chose, je pense à
quelque chose, ou je fais quelque chose, et ce quelque chose est toujours
aussi différent que vous voudrez du signe qui a servi d’origine, qui a servi
d’excitateur. De là tout le langage, bien entendu. Alors le lien qui existe
entre ce signe et le sens qu’il a pris dans mon esprit, si j’ai pu donner un
sens, ce lien est purement associatif.
Entre parenthèses, une observation très simple, qui vous fera saisir à
quel point le rôle de l’instant est grand, et l’est immensément dans le phénomène de langage que je viens d’effleurer et qui sera plus tard l’objet
de toute une autre étude. Prenez un mot quelconque, une phrase courte de
préférence, et, ayant constaté dans une première expérience, l’expérience
ordinaire, que ce mot est substitué, à peine produit, par une signification ou
par une ombre de signification, suivant l’importance que vous lui donnez,
reprenez ce mot, répétez-le à la suite, sans interrompre, et vous verrez ce
mot perdre peu à peu sa signification, devenir un son bizarre, une suite de
bruits bizarres, qui n’a plus de rapport avec l’image qu’il avait produite, et
qui se réduit, par conséquent, à une sensation, aussi insignifiante que vous
voudrez, mais une sensation. Par conséquent, la simple répétition, à la suite,
d’un mot lui enlève rapidement son sens presque aussitôt, le dépouille, du
moins coupe ce lien qui l’unissait à une signification, et vous le montre sous
sa forme purement sensorielle. Cela vous montre que, si l’élément temps
n’intervient pas dans le langage, si un temps très court n’est pas le temps
pendant lequel se produisent et le signe et le sens, la signification tombe, et
toute l’organisation significative intérieure qui est celle dont le langage est
fait disparaît. Elle est en quelque sorte abolie.
Ce fait est remarquable parce qu’il nous expliquera que, dans bien des
cas, notre compréhension est suspendue à ce temps et que, lorsque les
sensations-signes s’accumulent, que le débit est trop rapide ou beaucoup
trop lent, ou que le nombre des éléments significatifs qui doivent être joints
pour former un élément compris est trop grand, quand la phrase est
beaucoup trop longue et trop compliquée, nous perdons pied : nous
entendons bien la phrase, mais ne comprenons plus. Il n’y a plus de réponse
de notre esprit ; la sensibilité seule répond qu’elle entend quelque chose.
Ainsi, il y a un lien purement associatif, lien qui est acquis, qui est
généralement conventionnel, et qui ne résulte pas de l’impression causée
par la sensation elle-même : il faut que ce lien ait été créé dans le passé
pour que le langage puisse exister. Et alors, conséquence d’importance
littéraire, du moins pour la poésie, c’est que, dans ce cas de langage, il n’est pas possible facilement, il n’est pas possible naturellement d’envisager, de
créer un univers du langage comme il y a un univers des sons et un univers
des couleurs. Il n’est pas possible d’organiser les mots, du moins les mots
pris de la manière dont l’usage les prend et s’en sert, de les organiser
comme j’ai organisé hier sur le tableau le système des couleurs, de les
disposer de cette façon-là, de façon à construire un univers des couleurs,
pour que nous ayons toutes les combinaisons ou toutes les valeurs
possibles. Cela n’est pas possible.
Pourquoi ? Parce que précisément, d’abord, le caractère du langage est
l’instant même. En second lieu, parce que son caractère essentiel est
conventionnel, et que, par conséquent, la question de temps intervenant,
comme je viens de vous le dire, dans la convention — si le temps n’est pas
assez bref entre le signe et le sens, la convention tombe, et nous avons un
ensemble complètement incohérent qui ne peut pas se classer, ou qui peut se
classer par rapport à des considérations musicales, mais tout ce qui tenait au
sens a disparu. Un des grands efforts de la poésie est d’essayer cette chose
paradoxale de faire avec le groupe complexe signe et sens, que j’ai assimilé
à la variable complète des géomètres, de faire avec cela quelque chose qui
puisse, en même temps qu’il signifie, avoir cependant son existence dans un
groupe, son ordre dans un groupe de rythmes et de sons.
Nous avons montré que ces systèmes, ces univers sensoriels
— j’appelle ainsi univers un système de relations intrinsèques —, existent
en nous à l’état latent. Il n’en est pas de même pour le langage, puisque le
langage est appris et que les circonstances fortuites dont je parlais en
général ne laissent pas se manifester ces propriétés structurales profondes
de la sensibilité. Et justement nous sommes interrompus à chaque instant
par les impressions que nous recevons par nos besoins immédiats et,
comme je vous l’ai dit, pour les couleurs, il n’arrive pas souvent que nous
soyons frappés par ce fait que notre œil répond quelque chose : il reçoit,
semble-t-il, il ne produit pas. Pour le faire produire, il faut un accident, comme une intensité de couleur très prononcée, et alors nous répondons par
la couleur complémentaire. Mais en général ceci ne se produit pas : il faut
un cas particulier, une sorte d’incident de sensibilité, pour que nous ayons
cette connaissance. De même pour les sons : s’il n’y avait pas de musique
constituée, si certains êtres doués n’avaient pas isolé les sons, ils seraient
confondus pour nous avec l’ensemble des bruits, et nous n’aurions pas
construit un univers ordonné de tous les sons possibles.
Mais que prouve donc cette découverte que nous avons faite à la faveur
de quelques incidents, à savoir que derrière chaque sensation il y a d’autres
sensations, à savoir qu’une sensation donnée n’est qu’une partie d’un
système, qui a son ordre et qui a ses lois internes ? Eh bien, nous pouvons
dire qu’il existe toute une virtualité sensorielle. Je vous ai dit, je crois bien,
qu’un être vivant ne peut pas être défini, ne peut pas être décrit par un
système de caractère instantané, et encore moins dans ce cas-là peut-il se
différencier de nous. Nous ne pouvons penser être vivant et, en somme,
nous penser nous-mêmes, sans que nous produisions aussitôt à l’appui, à
côté, au secours de cette première idée, des notions ou des images qui sont
incompatibles avec ce premier aspect, avec l’aspect pur et simple, présenté
par cet être ou par nous-mêmes, dans l’instant même. Nous sommes plus
que l’instant.
Nous prêtons à cet être tout ce qu’il lui faut pour nous le rendre plus
présent que le présent observé et observable, plus indépendant des
circonstances présentes, des circonstances présentes et actuelles. Et, en un
mot, c’est beaucoup plus son possible, relativement à nous-mêmes, quand il
s’agit de nous-mêmes, que nous produisons pour le penser. Nous ne
pouvons pas nous réduire à une photographie de nous-mêmes ou de
personne, nous ne pouvons pas nous réduire à une description, comme on
décrit un objet par ses mesures et ses références quelconques, pas du tout, il
nous faut plus que cela. Et cela dépend d’une virtualité que nous portons en
nous, sur laquelle d’ailleurs je crois avoir déjà parlé. Nous ne pensons en somme en nous-mêmes, très particulièrement nous-mêmes, que sous le
rapport de notre possible ou de notre impossible. Et quand nous pensons
aux hommes ou à tout être vivant, c’est toujours sous ce rapport que nous
apprécions ce qu’il est et ce qu’il fait.
Par exemple, quand nous lisons l’histoire, nous ne pouvons guère la lire
sans introduire à chaque instant, à peine nous arrêtons la lecture pour y
penser, ce que j’appellerai, ce que j’appelle quelquefois le signe historique,
c’est-à-dire l’éventualité, c’est-à-dire la possibilité. Nous demandons à
chaque instant : « Si telle chose n’avait pas eu lieu, si un tel eût fait ceci ou
cela... » Et c’est ainsi que nous jugeons tous les hommes, et en particulier
les hommes politiques : « Que se serait-il passé ? » Nous ne pouvons pas,
par conséquent, considérer les choses de cet ordre sans introduire cette
notion virtuelle qui, elle, résume, par un mot que j’ai choisi ainsi et sous
lequel il ne faudrait voir pas autre chose que ce que je vous en dis, qui
résume ces fonctions de sensibilité dont je vous ai parlé.
En parlant de virtualité, je sais et je ne suis pas sans me douter que
j’effleure une des questions les plus difficiles, les plus dangereuses, les plus
célèbres de la métaphysique ; et je ne saurais la traiter, évidemment, dans
toute son étendue et dans sa profondeur. Mais je constate seulement que,
d’une façon positive, sans rechercher autre chose, je suis obligé, dans une
simple revue des effets de la sensibilité, en me fondant, comme vous l’avez
vu, sur des observations parfaitement constantes, banales, ordinaires, sans
vouloir raffiner sur ce que je dis — je suis obligé de poser nécessairement
devant ce problème, que je dégage tout naturellement de l’observation, le
problème du virtuel, et en somme de dire que ce qui est exige ce qui n’est
pas, comme d’ailleurs nous avons plusieurs fois dit qu’il l’engendrait. Ce
qui est exige ce qui n’est pas, et ce qui n’est pas tend à se produire. Ce qui
est engendre ce qui n’est pas, comme le vert appelle le rouge et
réciproquement, comme un accord de musique en appelle un autre.
Je ne vous dirai pas, évidemment, en suivant le langage de l’École 3, que
le rouge est du vert en puissance, ou que le vert est du rouge en puissance.
C’est une manière de parler très connue, en philosophie scolastique surtout.
Je n’ai pas le droit de l’employer, mais l’École va plus loin, beaucoup plus
loin que moi. Elle dit, par exemple : « Un corps chaud est un corps froid en
puissance ; un corps froid est un corps chaud en puissance, et
réciproquement. »
Eh bien, ceci excède mes pouvoirs, qui ne sont fondés, eux, que sur mes
observations. Je dirais même que la formule de l’École me paraît trop
spéculative, parce qu’elle exprime une possibilité réelle. Il est vrai qu’un
corps chaud peut devenir froid et inversement : ce sont des qualités
possibles qui peuvent s’ajuster aux corps, si on admet une analyse par
qualités. Cette possibilité est intéressante, elle existe, mais à mon avis elle
n’a pas grande conséquence, et elle ne se réalise que par accident, tandis
que, dans celle que j’ai indiquée, dans ma virtualité rouge-vert, ma
virtualité complémentaire dont j’use et abuse peut-être un peu ici, je vois
une propriété intrinsèque et organique qui se met en jeu, une propriété sur
laquelle nous pouvons compter, qui n’est pas à la dépendance d’un accident
fortuit. Un corps chaud peut être refroidi par hasard, il se refroidit d’ailleurs
tout seul, un corps froid peut être réchauffé ou non, mais la rétine ébranlée,
elle, continue son processus pour passer dans ses diverses possibilités et
pour revenir au raisonnable, à la suite de mouvements ondulatoires qui vont
du rouge aux couleurs complémentaires, en décroissant.
Eh bien, une propriété sur laquelle nous pouvons compter, que nous
connaissons d’une façon aussi immédiate, aussi expérimentale, nous
pouvons en faire quelque chose, ce que j’ai déjà indiqué, nous pouvons
construire avec elle, et construire avec ses propriétés ce que j’appelle
l’univers, c’est-à-dire des systèmes de relations, de modifications sensibles.
Et ces univers ont une immense importance, car ils vont devenir le domaine
de quelque activité spéciale, le domaine privilégié d’une activité qui sans eux n’existerait pas, ne serait pas concevable ; une fois mis en lumière,
organisés, ils vont devenir des domaines et des moyens de quelque art.
Remarquez bien : ces relations ne sont pas conventionnelles et ne
dépendent pas de tel ou tel langage ; elles sont, par rapport à l’imagination
ordinaire, un peu comme ces faits solides, ces faits, ces recettes que la
science, dont je vous parlais tout à l’heure, met à part et conserve, tandis
qu’elle peut se passer des théories adventices. Cet univers, par exemple,
celui des sons ou celui des couleurs, forme un système de relations non
conventionnelles, et on peut dire qu’en un certain sens l’ensemble de ces
relations sensorielles sont par elles-mêmes. Elles sont nous-mêmes, et elles
apparaissent, si nous essayons de nous concevoir nous-mêmes à l’état pur,
c’est-à-dire à l’état où nous avons exclu toute connaissance apprise, à l’état
où nous ne savons rien que ce que nous sommes, et en particulier que nous
sommes cela, où nous ne retenons rien d’acquis, rien qui soit de mémoire,
rien qui soit de convention.
Essayez un instant de faire évanouir ces connaissances très précieuses,
et vous vous trouverez en présence d’un ensemble de ces univers
sensoriels : couleurs, sons, etc. Touchez tout ce qui s’ensuit, qui, lui-même,
est groupé sans que nous sachions comment, qui se meut parallèlement à
lui-même, puisque le son, par exemple, et la couleur, ou la lumière, le
toucher, etc., sont en quelque sorte parallèles à eux-mêmes, ils sont sans
communication directe : nous ne savons pas exprimer un son avec des
couleurs ni une couleur avec un son. Il est extraordinaire que nous puissions
vivre dans cette sorte d’incohérence essentielle, avec des transversales qui
sont des expériences motrices en général, mais nous avons des univers
parallèles et très différents entre eux, incommunicables entre eux
directement. Cependant, c’est à quoi nous nous réduisons, à ces ensembles-
là, aux excitations qui les font apparaître ou disparaître, qui les substituent
les uns aux autres.
Je reviens maintenant aux choses d’art : il faut observer que c’est vers
cet état, que j’ai appelé antérieur à toute connaissance, état impersonnel
— car nous ne savons même plus qui nous sommes comme personnages de
la société, nous ne savons plus notre nom, notre histoire ; nous sommes
réduits, je vous dis, à cet état en quelque sorte primitif —, c’est vers cet
état, mais vers toute la jouissance de cet état, dans lequel la connaissance et
la sensation se trouvent en relations presque directes, et en quelque sorte
transformables l’une dans l’autre, dans cet état presque indivisible de nous-
mêmes que les plus belles choses, que les moments les plus rares et les plus
précieux de notre vie nous portent, nous arrivent, comme on dit.
Et, en particulier, la musique la plus élevée, la musique du caractère le
plus noble nous donne l’illusion de posséder tout un univers séparé : un
univers musical nous est donné par la musique, qui nous en offre, en
quelque sorte, un aspect ou un fragment. Ce qui parvient à notre oreille
n’est pas suffisant en soi et doit être complété — par quoi ? Par le sentiment
de l’existence, par l’assistance totale d’une sorte de royaume étrange, qui
est le royaume du son, un royaume qui est complet en lui-même, qui se
suffit à soi-même et qui existe par soi-même, et qui ne signifie rien que lui-
même. Il ne signifie absolument rien d’extérieur, mais il se signifie lui-
même, d’un point à l’autre.
En somme, on pourrait dire, pour employer une expression excessive,
trop significative, que ce système, ce royaume, ce domaine est content de
soi-même, comme nous sommes contents de lui. Et c’est là, à ce moment-
là, dans ces instants, sous ces impressions, sous la main du puissant qui
guide tout cela, que le système entier du son se fait pressentir. Sans doute
nous ne le connaissons pas entièrement, mais les combinaisons entendues
nous présagent, en quelque sorte, nous ravissent, une prodigieuse
multiplicité en puissance, toute une possibilité latente. Et, je vous le répète,
possibilité qui, si elle se développait, ce qui est impossible d’ailleurs,
développerait l’idée d’un système qui se suffit à soi-même. Et alors nous devenons nous-mêmes comme la matière plastique, qui est pétrie par
l’ouvrage qui s’exécute. L’œuvre nous pétrit, en quelque sorte. Elle nous
fait ressentir en nous-mêmes les sensations d’une transformation de nature
et de qualité incomparables, et nous nous trouvons à mesure ou plutôt de
mesure en mesure — puisqu’il s’agit de musique —, nous nous trouvons
générateurs et engendrés, constructeurs et construits, et comme à la fois les
maîtres et les esclaves d’une forme particulière, d’une forme du temps qui
est complètement incomparable avec le temps de l’expérience ordinaire,
complètement étrangère à ce temps-là, qui est irrésistible, qui nous prend,
qui nous emporte et qui n’a rien à voir avec le monde incohérent et
significatif de l’expérience ordinaire. En somme, toute la musique possible
est en quelque sorte désignée en puissance par le cas particulier de l’œuvre
que nous entendons. Le morceau que nous entendons nous domine, mais
toute la musique en constitue la profondeur.
Je continuerai ces explications la prochaine fois.
1. Archives Gallimard. Dactylographie transcrivant une sténographie complète de la leçon par Fernande Sergent. Des brouillons de la leçon figurent en NAF 19088, f. 56-57, 60-61 et 173-175.
2. Paul Verlaine, « Art poétique » (1874).
3. L’École scolastique médiévale, d’inspiration aristotélicienne et thomiste.
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