Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Notes diverses : l’auteur, la langue littéraire, l’éros, etc
NOTES DIVERSES
1937-1938
L’auteur, la langue littéraire, l’éros, etc.
L’auteur des œuvres de l’esprit, tel que le vise Valéry, n’est pas l’individu tel que le connaît l’état civil. Ce n’est pas le sujet biographique. La production des œuvres de l’esprit suppose un processus mental de type impersonnel. C’est ce qui justifie l’approche générale et non biographique pratiquée dans le cours de poétique. La compréhension du mécanisme de la production des œuvres passe par des analogies, notamment celle avec le fonctionnement d’une machine thermique.
La tentative que nous avons entreprise de nous faire quelque idée de la
production des œuvres de l’esprit peut se concevoir de bien des manières,
dont aucune ne s’impose par elle-même — quoique chacune s’impose ou
finisse par s’imposer à celui qui s’entreprend, parce que c’est 1 lui.
Le tableau devant être fait, le tempérament du peintre intervient. Le
modèle ici est très mal déterminé ; l’éclairage, la pose, etc., sont autant de
libertés, à quoi s’ajoute, comme possibilités de différentes œuvres [phrase
inachevée]
Auteur.
Il y a une confusion dans le vague où ces questions sont généralement
retenues par l’usage, le vocabulaire de l’usage — parfois le sentiment —,
entre l’auteur de l’œuvre et ce qui fait l’œuvre. L’auteur est un mythe
visible, un individu relativement impénétrable. Mais on a beau le connaître, cette connaissance est extérieure, et de cette connaissance l’œuvre ne peut
résulter comme l’opération de cet individu.
(De la biographie. C’est l’auteur nominal. L’auteur est le responsable
extérieur, comme le propriétaire d’un animal est responsable des accidents
causés par sa vache.
Si nous pensons véritablement son opération, Racine n’est plus Racine,
Archimède [n’est plus Archimède], etc. Nous concevons un écart de l’état
de Racine pendant lequel Racine oublie qu’il est Racine et ne pourrait s’en
souvenir sans cesser d’opérer.)
Nous savons seulement que l’œuvre est le produit final d’une
modification de cet être — modification qui intéresse son milieu, qui se
dessine, se développe et se résout, s’achève, replaçant le système vivant
dans un état initial — cependant qu’il se détache de lui, et prend place dans
le milieu, un effet sensible extérieur.
Ce que l’on peut comparer à ce qui se passe dans une de ces machines
thermiques où un fluide élastique sert de transformateur ou d’intermédiaire
entre des formes d’énergie et revient à un état initial, ayant accompli son
cycle. L’agent redevient non-agent.
Il y a donc dans une œuvre une part qui tient à ce type cyclique (il y a
dans les actes et fabrications de l’homme des traits qui tiennent à la nature
cyclique de l’acte musculaire), des bornes comme des périodes. Tout acte
est fermé, s’oppose à l’esprit.
Si je me résous à cette image, c’est que nous ne parlons que par
analogies, et ces analogies sont forcément de l’ordre sensible ou physique.
Nous ne pouvons transmettre à nous-mêmes comme aux autres que par ce
moyen de communication, de communauté, d’échange de signaux, et de
conservation.
Le sensible et le faisable sont les moyens nécessaires de la
transmissibilité.
En somme, la notion d’œuvre est une notion d’action (considérée du
côté de sa production).
Cette action exige une modification particulière, une mise en train, une
coordination, un groupement non permanent dans l’individu-auteur, et nous
devons avant toute chose essayer d’isoler ce système, de l’imaginer et de
noter aussi tous les obstacles que nous trouverons à nous faire cette
représentation — obstacles dont plus d’un sera invincible, comme vous
pouvez le penser.
Nous avons besoin, avant toute chose, d’une sorte de formule d’action,
qui nous permette de suivre un genre d’action si complexe, sans trop nous
écarter de ce que nous considérons comme l’ordre naturel des phénomènes
(si ce sont là des phénomènes).
Il est évident que cette formule d’action doit être aussi générale que
possible — générale signifiant d’abord que les actions les plus variées
puissent être rapportées à elle — et ensuite qu’elle doit nous suggérer des
questions, des difficultés auxquelles nous n’aurions pas songé sans un cadre
exigeant tiré de l’observation.
*
« Le véritable auteur n’est pas le signataire » : l’individu n’est qu’un instrument de l’œuvre, qui l’utilise pour se réaliser.
Selon le point de vue que nous avons choisi et expliqué, une œuvre doit
s’entendre comme trois 2 choses bien différentes. Elle se prête à trois
considérations, non seulement différentes, mais incompatibles : sa
production, sa description, sa consommation. Ces trois adaptations de la
pensée à la notion d’œuvre ont entre elles des relations diverses et très
variables. Par exemple :
— nombre des mots — peut intervenir dans le producteur ;
— matière ;
— connaissance personnelle de l’auteur peut influencer le consommateur ; — l’ambition personnelle, Institut.
Mais ceci est circonstanciel. Nous ne recherchons que la plus grande
généralité.
Actuellement, et dans cet esprit, nous ne songeons qu’à la production
même. Nous avons essayé de la diviser en deux temps, division non
artificielle puisqu’elle est facilement observable, mais qu’il devient d’autant
plus difficile de suivre que les problèmes deviennent plus complexes. Cf. un
réseau nerveux, la dissection fine, coupes.
Nous avons parlé de sensibilité et de produits immédiats de la
sensibilité, des curieuses relations des sensations entre elles quand elles sont
de même espèce. Mais nous avons réservé la production même de l’œuvre.
Celle-ci est pour nous un élément d’un certain processus fonctionnel. Le
véritable auteur n’est pas le signataire, l’homme à biographie — n’est pas
une personne déterminée.
L’arbre semble auteur de ses fruits. Mais qui ne voit avec les yeux de la
réflexion que ces fruits comme l’arbre sont des objets extérieurs à leur
nature — par notre observation extérieure. Tant que nous les voyons dans
cette extériorité, nous ne voyons pas la puissance de transformation et
d’engendrement qu’ils supposent.
L’arbre n’est pas un arbre, en ceci qu’il n’y a pas plusieurs arbres. En
tant qu’il agit en arbre, fait de l’arbre. Car penser arbre, c’est penser qu’il y
en a plusieurs, c’est le voir de l’extérieur. Donc, c’est un fonctionnement
qui aboutit à cet objet, l’œuvre.
« L’œuvre ou plutôt l’impulsion organisatrice utilise un individu pour se
réaliser. » Ou l’individu se fait instrument.
*
Valéry veut proposer une autre esthétique que l’esthétique classique, historique ou scientifique : une esthétique utile à la consommation de l’art, dont elle augmenterait la jouissance, comme à sa production, puisqu’elle permettrait de mieux créer.
DE L’ART 3
Il y a mille et une manières de penser à l’art et d’en discourir.
L’abondance engendre la disette. Il y a bien une ou plusieurs esthétiques,
auxquelles on oppose ou on applique la question : qu’en peut-il résulter ?
Il y a une esthétique « classique » (« le Beau »). Mais celle-ci se suffit à
elle-même ; et il n’existerait aucune œuvre d’art qu’elle existerait aussi
bien. Elle est d’origine dialectique, spécule sur le langage, prend les faits et
œuvres pour exemples, non pour origine, etc.
Il y a une esthétique « historique » : influences, lexicologie,
origines, etc. Application du pourquoi et du comment : 1º à l’impression et
jouissance des choses des sens, etc., sans qu’elle engendre le désir de les
éprouver encore, et par association à pensée ; 2º à la fabrication.
Il y a une esthétique « scientifique » : étude qui intervient d’un côté ou
de l’autre (production ou consommation).
Sont légitimes, puisqu’elles sont.
Mais je considérerai le sujet de la manière la plus simple et la plus
positive du monde : si je lis quelque chose ayant trait à l’art ou aux arts,
mon espérance intellectuelle est d’y trouver ou bien de quoi augmenter ma
jouissance, m’apprendre à jouir davantage de ce qui est, ou bien à faire ou à
mieux faire ce qui n’est pas. Le reste...
Mais autre « esthétique » : raccord des choses de l’art — production et
consommation — au fonctionnement de la vie : 1º individuelle, organique ;
2º sociale ; 3º [phrase inachevée]. Ceci est la division de mon sujet.
Il s’agit en somme de l’effet ou de l’action de certaines fabrications
humaines sur certains individus.
Ces produits sont ou des objets matériels, ou des actes et enchaînements
d’actes, ou des sommations d’impressions produites par ces enchaînements
ou leur succession.
SYSTÈME. POÏÉTIQUE. PHASES.
IMPLEXES. SURPRISE, ETC. 4
L’idée fondamentale étant « transformation ≠ conservation », j’ai
cherché de tout temps les « équations de condition » de la transformation de
l’être en lui-même.
Ce même a des degrés. Le minimum absolu de l’identité est ce que je
nomme le moi pur, qui est une propriété cardinale de la connaissance. C’est
un effet fonctionnel. Ce moi pur peut se comparer au centre de masses d’un
système matériel. Il répond à toute sensibilité. Il est le premier éveillé et le
dernier résorbé. Il repousse également tout, car rien n’est lui. C’est le
principe d’équinégation ou équirépulsion.
La transformation de l’être en soi-même dépend du degré d’être ou de
moi considéré, du système d’attributs qui définissent tel degré. « Revenir à
soi » a mille interprétations. On retrouve ses forces, un souvenir, une
volonté, etc.
Chaque « fonction » simple ou composée a son retour nécessaire à une
valeur, de laquelle elle a été écartée par une excitation. Cette excitation, si
elle est suffisamment intense, peut se qualifier « d’événement ».
Tous les « événements » tendent à se distribuer d’eux-mêmes selon trois
espèces auxquelles correspondront trois « implexes » ou domaines de
première localisation : le mon-corps, le mon-monde, le mon-esprit.
Grâce à l’équirépulsion du moi pur, je puis penser mon-esprit lui-même
comme une fonction : avoir une idée de lui, constater qu’il répond à mon
besoin, etc., compter sur lui ou non...
L’implexe en général est le nom que je donne à toutes les formes de
retour ou réponses qui peuvent se produire à partir d’un état donné sous le
coup d’une excitation ou événement donné. Exemple : un souvenir, un
mouvement simple (c’est-à-dire qui n’exige pas une modification préalable
de mécanisme, un montage). Mais les modifications possibles ou montages
eux-mêmes sont aussi des implexes d’ordre supérieur, ou plutôt les
supposent.
Phase est cet « état donné », qui est défini par ses implexes propres ou
capacité de réponses (quelconques) sans recours à des modifications d’ordre
supérieur (c’est-à-dire à plus de connexions...). C’est l’ensemble des
possibilités immédiates — de « plus courts chemins ».
Toutefois, il est des phases dans lesquelles figure l’interdiction des plus
courts chemins, en ce sens qu’elles comprennent des résistances et
conservations spéciales dans leur montage.
Entre un « événement » quelconque et sa résolution par retour existe
une sorte de distance due à la phase. La résolution peut exiger un
changement de phase-adaptation, accommodation avant action exacte. Et il
y a une inertie de phase.
Ici, on peut concevoir l’effet surprise.
L’INSTANTANÉ 5
L’effet littéraire est par essence instantané = ne tend pas à
modifications extérieures, ni durables (c’est-à-dire comparables à des
extérieures).
D’où l’idée de jeu, amusement, passe-temps. D’où la tentative de
certains de donner valeur sérieuse : 6 castigare mores, et corrélativement,
celle d’utiliser l’appât amusant des lettres à des fins « sérieuses ».
Effets momentanés = amusement. Cf. amour et mariage.
Qui cherche la durée s’éloigne de l’amusement, et donc de la sensibilité.
Toutefois, un produit de sensibilité pure peut être comme le produit
d’une sorte de nécessité intrinsèque.
POÉTIQUE 7
LANGUE LITTÉRAIRE
Le principe est le suivant : tout langage d’intention non réelle subit un
changement virtuel (comme changement de réglage ou d’accommodation, de préparation, avec économie de temps de réaction pour vision nette, etc.)
qui modifie les possibilités.
Il y a donc un écart plus ou moins sensible au premier abord entre les
langages dans leurs relations avec le réel. De plus, des combinaisons. Un
langage du type non réel peut être employé avec intention d’action réelle :
apologues. Un langage tout réel de forme peut être employé avec valeur de
non réel : roman « moderne ».
Et encore, chose importante : il existe un domaine du non réel, non
actuel, mais qui suppose une intention de dominer le réel par un réel de
second ordre, par exemple, plus général ou plus « profond », comme un réel
exprimé après réflexion, ou simplification, ou révélation. Plus abstrait, plus
parfait, mais non arbitraire (dans l’intention).
L’emploi de la mythologie peut être dû à l’intention de supprimer
comme inutile à l’effet cherché toute une partie du réel arbitraire, laquelle
joue un rôle essentiel dans les arts d’imitation (roman, etc.) et dans tous les
cas où l’élément choisi est de ceux qui peindraient aussi bien un réel.
POÉTIQUE. LITTÉRATURE 8
Voir dans une page une construction et action de machine vivante — et
sentir l’opération des forces mentales sur les pièces de mécanisme
linguistique. Le style est alors sensible, et il est fait d’une composition de
vertus antagonistes : d’une part, il accepte la langue et lui cède et, de
l’autre, il la viole avec bonheur.
L’exécution d’une œuvre, si on la réduisait aux actes décisifs en faisant
abstraction des tâtonnements, des reprises, etc., serait comparable à une
danse et fornication, à cause de la particulière combinaison des organes et
actes ordinaires liés par un lien complexe (convention et phase
accommodée à...), et à un seuil, limite, vers lequel, etc.
POÉTIQUE 9
PROBLÈME DE LA POÉSIE
Je suppose qu’à partir du langage ordinaire, considéré comme une
fonction, un système de possibilités, qui répond par des actes d’un certain
genre à des excitations diverses (d’où toute une étude à faire sur la
formation de cet organisme fonctionnel, sa structure, son excitabilité, ses
effets tantôt immédiats, tantôt calculés, etc.), on veuille faire une
application de cette « faculté » (qui est d’abord expédiente, transitive,
circonstancielle ou accidentelle) qui produise un état ou phase — peut-être
en faisant imiter par X l’état qui produirait cette expression — et que l’on
cherche à donner à un discours des caractères opposés à son emploi
habituel, c’est-à-dire valeur propre, suite de transformations au lieu de
substitutions, unité sensible, conservation d’état, enchaînement des actes-
figures, comme une danse, etc., ce qui exige transformation de l’attente et
toutes les modifications par lesquelles on puisse atteindre ce résultat.
D’où l’énoncé général : que peut-on modifier du langage : 1º qui
conserve les caractères et conventions fondamentales ou principes (comme
celui-ci, il y a un sens, donc possibilité de trouver ou donner un sens : ce
qui est perçu ne suffit pas, etc.) ; 2º qui diminue certaines exigences ou
propriétés usuelles ; 3º qui augmente certaines conditions, en observant que
cette augmentation ou introduction définit un domaine : celui de la
« poésie », par exemple, que nous recherchons (ce pourrait être autre
chose) ?
Sur quoi peut porter cette entreprise de modifications du statut d’une
fonction ? Problème assez comparable à celui-ci : sur quoi porte la
modification de la conscience dans le rêve ?
*
L’imagination au sens courant du terme est une combinaison de
mémoire et de production de la sensibilité 10. Exemples : contes fantastiques,
ornements imitatifs.
Ce sont des produits impurs, mais très puissants, car ils composent, ils
ajoutent la valeur mythique et représentative à la valeur d’énergie
sensorielle.
POÉTIQUE 11
La généralisation du cycle Éros donne le schème le plus complet de
l’activité poïétique, de ses conditions, de ses phases, de son caractère
d’écart du fonctionnement continuel ; du « formel », du « significatif », de
« l’accidentel » qu’elle comporte ; de la division du travail (mâle et femelle,
auteur et patient) ; de leur distinction profonde ; du rôle et des interventions
du sensitif, de l’affectif et du psychisme.
Distinction du désir, de ses créations immédiates, et de l’exécution.
États naissants ; terrain caché ; développements intérieurs.
Excitation primitive, diffuse : croyances qui en découlent ; choses
apprises. Idoles ; formation de valeurs. Ambitions de divers ordres.
Imitation par admiration. Contagion. « Beauté » ressentie et « beauté
apprise ».
Tendance à l’action : l’impulsion d’auteur.
Excitation particulière : sujets, moments. Lumière singulière.
Satisfactions incomplètes : autofécondation ; gestation.
Période d’action (l’exécution) : tâtonnements, expériences.
Détachement de l’homme technique : l’exécutant. Division des fonctions.
Nuits obscures.
Idée plus ou moins efficiente du but, des moyens. Prévisions.
Achèvement : ses diverses formes et conditions. Convergence ou non.
Repentirs.
POÉTIQUE. 12 IN ACTU
Qu’est-ce qui distingue fonctionnellement un livre d’histoire d’un livre
de philosophie ou d’économie, ou d’un conte ? (Parce que nous les distinguons très vite, il n’en suit pas que nous sachions comment.) Il y a
d’abord des caractères « objectifs », mais encore moyennant des
conventions. On fera la liste des mots employés ; leur classification ; leurs
fréquences.
Ensuite, le mode de les lire, la clef des attentions de forme diverse. Par
exemple, s’attendre à telle facilité ou difficulté (comme dans l’action
physique, on se dispose, se roidit, etc.). Croire (pour l’histoire) ; ne pas
croire, pour la philosophie. Prendre égard au son, exclure le réel, pour la
poésie.
En somme, permissions et interdictions a priori. Et non conscientes,
sans quoi... Faute de quoi, nous sortons des conventions implicites
traditionnelles à nos risques et périls. L’histoire se fait conte ; la poésie,
absurdité.
Mais il y a des domaines où cette conscience est non destructive, mais
féconde. Prendre conscience d’un automatisme purement acquis
= nouveauté possible. 13 Géométrie.
POÉTIQUE. ŒUVRES 14
Les œuvres n’existent qu’en acte. Ce n’est qu’en acte qu’on peut les
observer, c’est-à-dire en production ou consommation.
Or, à côté des œuvres, il y a des productions non cataloguées :
— paysages, etc. (consommation) ;
— rêves, idées, créations psychologiques diverses, qui s’en distinguent
infiniment peu, puisque la différence est décroissante.
Il y a transformation possible de ceci en œuvres, c’est-à-dire objets.
Mais il y a des caractères objectifs des œuvres. Par exemple, nombre
des mots (épithètes) de couleur, surface d’un tableau, et les proportions du
rectangle. Et des caractères mixtes : conditions données, nombre de pages 15.
POÉTIQUE 16
On peut considérer les œuvres comme des sujets anatomiques ; on peut
les regarder dans leurs abords et les circonstances quelconques, comme la
vie (c’est-à-dire la « biographie des auteurs », mais l’auteur n’est pas un
« homme », mais un système particulier...). D’où, d’un côté, critique,
stylistique, métrique ; de l’autre, historique, bibliographique, etc.
Mais on peut les considérer comme fonctionnement, état d’une
transformation. Il s’agit de la concevoir. Ses conditions. C’est le faire qui
est au premier plan.
On a beau : 1º compter les tours d’une spire, etc. ; 2º suivre le
mollusque dans ses tours ; ces observations objectives et incontestables sont
sans résultat quant à la génération de la coquille... Il faut forger d’autres
notions que les reçues pour mesurer les problèmes en unités de nous.
Observer nos 17 pouvoirs , car c’est en eux que gît le comprendre — id est :
le imaginer refaire. Donc analyse de l’acte.
POÉTIQUE. FABRICATION 18
Le travail de l’esprit est contre ces caractères de l’esprit qui ne sont que
ceux de la sensibilité (ou modification instantanée toujours « antérieure » :
formations, similitudes, d’où figures, identifications partielles,
contrastes, etc.) ; contre l’instantané, contre le nombre restreint et petit des
variables, contre la durée et le plus court chemin, contre l’« intuition »
naïve, contre l’instabilité.
Mais, et ceci montre la curieuse complexité de ces phénomènes, ce
travail peut se donner pour but de décrire ou de représenter, reproduire ce
qu’il a pour fonction de réprimer. Racine : songe 19. Il se mettra à exciter le
désordre, à détruire, lui constructeur. C’est en quoi il est intelligent. Il est
une fonction non monotone.
Et il devra s’exprimer parfois par une formule paradoxale, comme
attendre l’inattendu, ce qui est une attitude fréquente chez le poète.
POÏÉTIQUE 20
Les œuvres de l’esprit (spéculatives) peuvent se diviser en deux classes
par le raisonnement suivant.
Les unes sont celles qu’on peut concevoir les produits d’une
construction, c’est-à-dire conduites de leur invention à leur projet et de là à
leur réalisation, par une opération du type calcul (opération qui se
commande de proche en proche et qui met en œuvre des actions successives
bien déterminées), c’est-à-dire sans rien qui exige le recours à l’éventuel, au
type tirage au sort, attente de l’imprévu favorable, et qui espère, peut
obtenir des résultats imprévus, voire hors de toute prévision. Les autres, au
contraire.
L’œuvre d’art passe en général pour être celle qui ne peut être le résultat
d’une sorte de calcul. Tirer les conséquences des observations : ce serait
une sorte de définition négative.
Remarque : on peut donc envisager deux espèces de plaisirs de la
production des œuvres, plaisirs antagonistes : ou bien celui de tirer de soi ce
qu’on ne savait pas contenir, ou bien celui d’éprouver la satisfaction de faire
coïncider le pouvoir avec le vouloir, l’accompli avec le désiré.
« Il me plaît d’avoir fait ce que j’ai fait pour qu’il me plût. » Ou bien :
« Cette œuvre me plaît, et je me plais de l’avoir faite. »
(Application à l’amour.)
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Page de brouillon du cours (« Types. La voix. Le langage appris est ce qui manque à la détermination : suppression des mots comme méthode. Mais leur manque à l’esprit est arrêt : recherche. [...] Le temps est l’action possible »), 1938-1939.
1. NAF 19096, f. 2-4. Manuscrit autographe.
2. NAF 19096, f. 9-10. Manuscrit autographe.
3. NAF 19088, f. 231. Dactylographie avec ajouts autographes.
4. NAF 19089, f. 114. Dactylographie.
5. NAF 19089, f. 70. Dactylographie avec ajouts autographes.
6. Latin : corriger les mœurs. Devise latine de la comédie et de la satire : castigat ridendo mores (elle corrige les mœurs par le rire).
7. NAF 19089, f. 140. Dactylographie avec ajouts autographes.
8. NAF 19089, f. 141. Manuscrit autographe.
9. NAF 19089, f. 142. Dactylographie.
10. NAF 19089, f. 109. Dactylographie.
11. NAF 19089, f. 165. Dactylographie.
12. Latin : en acte. NAF 19089, f. 166. Dactylographie avec ajouts autographes.
13. Allusion aux géométries non euclidiennes, qui remettent en question les axiomes conventionnels.
14. NAF 19089, f. 167. Manuscrit autographe.
15. L’œuvre de Valéry obéit souvent aux exigences formelles d’une commande. Le dialogue Eupalinos ou l’architecte (1921) devait ainsi contenir 115 800 signes.
16. NAF 19089, f. 175. Dactylographie.
17. Latin : c’est-à-dire.
18. NAF 19089, f. 179. Dactylographie avec ajouts autographes.
19. Songe d’Athalie (Jean Racine, Athalie, II, 5).
20. NAF 19090, f. 11. Dactylographie. Extrait probable des Cahiers.
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