Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Edgar Poe (25 février 1939)
SAMEDI 25 FÉVRIER 1939
(23e leçon)
Edgar Poe
Valéry consacre plusieurs séances du samedi au commentaire de l’œuvre d’Edgar Allan Poe, dans la lignée de laquelle il aime à se situer, à la suite de Baudelaire et de Mallarmé. Poe introduit en effet dans la littérature « l’esprit d’analyse », que les romantiques avaient négligé. Le 14 janvier, dans une leçon sur Poe, Valéry avait parlé de l’importance du plan en matière d’œuvre d’art et de ses dangers : « La fin d’un poème ne doit pas être le point culminant, mais au contraire ramener le lecteur ou
l’auditeur en pente douce à son état normal 1. » La leçon du 25 février, quant à elle, retrace une brève histoire de la poésie française depuis François Villon.
Eurêka. Poe attachait une grande importance à cette œuvre, à la fois
cosmogonie et poème, qui commence par un discours de la méthode et se
termine par une métaphysique 2.
L’influence des idées de Poe, qui se répandent en Europe à partir de
1845, est si considérable, et se fait sentir avec une telle intensité sur certains
écrivains (tels que Baudelaire ou Dostoïevski) que l’on peut dire qu’il
donne un sens nouveau à la littérature. Poe joignait en lui des éléments de
culture assez hétérogènes ; d’une part, élève de l’École polytechnique de
Baltimore (où passa aussi Whistler), il avait une formation scientifique ; de
l’autre, ses lectures l’avaient mis en contact avec le romantisme allemand
des Lumières, et avec tout le e XVIII siècle français, représenté souvent par
des ouvrages oubliés aujourd’hui, tels que conteurs, poètes mineurs, etc. Ne
pas négliger chez Poe l’élément cabaliste (de même que chez Goethe), la magie, telle qu’elle devait hanter, en France, l’esprit d’un Nerval, en
Allemagne, Hoffmann, et bien d’autres. Enfin, l’influence de la poésie
anglaise (Milton, Shelley, etc.).
Poe avait lu tout jeune les deux ouvrages les plus répandus de Laplace
qui l’avaient beaucoup frappé. Le calcul des probabilités intervient
constamment chez lui. Dans Eurêka, il développe l’idée de la nébuleuse (de
Kant), que reprendra plus tard Henri Poincaré 3.
Poe introduit dans la littérature l’esprit d’analyse. À ce propos, il
convient de répéter que pensée réfléchie et pensée intuitive peuvent et
doivent coexister et se coordonner. Le travail littéraire pouvant se
décomposer en plusieurs « temps », on doit faire collaborer ces deux états
de l’esprit, l’état de veille où la précision, la netteté sont portées à leur point
le plus haut, et une autre phase, plus confuse, où peuvent naître
spontanément des éléments mélodiques ou poétiques. Du reste, quand un
poème est long (cf., dans « La Genèse d’un poème », le passage ayant trait
à la « dimension »), ce « bonheur de l’instant » ne saura se soutenir pendant
toute sa durée. Il faut donc toujours aller d’une forme de création à l’autre,
et elles ne s’opposent pas.
L’esprit d’analyse, Poe l’a peut-être outré dans sa « Genèse d’un
poème », forçant après coup la précision de ses intentions. Mais il est
certain qu’il avait réfléchi aux conditions de son « Corbeau » dans une
mesure où aucun romantique ne l’a jamais fait et aurait même considéré
comme attentatoire aux lois de l’inspiration de chercher à le faire.
Cependant, pourquoi refuser au poète l’appoint de tous ses moyens
intellectuels, alors que le musicien, par exemple, est tenu de calculer à
chaque instant l’exécution de son œuvre ? Les facultés combinatoires dont
usent les plus grands musiciens, ce sont celles que Poe introduit dans la
littérature. Elles avaient complètement échappé aux romantiques, et de très
grands poètes, comme Lamartine, venus à une mauvaise époque, sont peut-
être destinés à sombrer dans l’oubli, parce qu’ils ont négligé les conditions physiques de leur œuvre. Victor Hugo se dresse seul parmi eux, mais
surtout dans la partie de sa vie qui est postérieure au romantisme (à partir de
1855 environ) et qui marque la meilleure période de sa production.
Vers 1860, le Parnasse va se trouver en réaction contre cette méthode
relâchée et chercher à appliquer la technique, dont l’influence de Poe
commence à répandre la notion. Leconte de Lisle et Baudelaire lanceront de
semblables anathèmes contre Musset. Malheureusement, le Parnasse avait
encore en commun avec ses prédécesseurs romantiques une certaine
insuffisance intellectuelle : la banalité des idées, ou même leur absence
totale, les caractérise souvent. Un Théophile Gautier, auquel sa nature de
peintre ouvrait peut-être des horizons plus larges, apporte en ces années des
éléments incontestablement neufs.
À l’époque où se situe l’influence d’Edgar Poe, une autre influence se
fait sentir sur les écrivains : celle de la musique. La diffusion de l’œuvre de
Berlioz, celle des grands Allemands, ramène les littérateurs au culte de la
musique, que les romantiques avaient à peu près ignorée. Stéphane
Mallarmé va chaque dimanche aux concerts Lamoureux, et c’est une sorte
de rite religieux que le concert, célébré comme un acte d’adoration
littéraire. (L’Illustration avait publié dès 1855 l’article d’un inconnu sur
Tannhäuser, article antérieur à celui de Baudelaire.)
Ce synchronisme entre les influences de la musique et celle des idées de
Poe est très important. C’est vers 1860 que cette influence de Poe atteint
Mallarmé, l’époque même où, dans Le Parnasse contemporain, l’œuvre de
Mallarmé commence à se faire jour. Ce qui se passe alors n’est pas aussi
visible qu’un phénomène ; c’est une sorte de processus caché, souterrain,
qui fait circuler à travers des groupes plus qu’à travers des individus, un
réseau d’influences : l’influence de Poe, filtrée à travers les deux
individualités les plus marquantes sur lesquelles elle s’exerce, Mallarmé et
Villiers de l’Isle-Adam.
À partir de 1870, et jusqu’en 1887 ou 88, toute une catégorie de jeunes
gens vont développer ces germes intellectuels ainsi déposés : la collusion
littérature-poésie-science-musique-peinture-théories politiques, qui aboutira
vers 1885 au mouvement qu’on a appelé symbolisme. Ces « porteurs de
germes », les agents pathogènes qui vont de l’origine jusqu’à l’éclosion du
mouvement, ce sont des hommes dont les œuvres sont rares ou peu
connues, mais dont les individualités étaient curieuses : Charles Henry,
auteur d’ouvrages scientifiques très discutés, Fénéon, bien d’autres... Ils ont
généralisé une culture par laquelle la poésie dépasse l’étroitesse habituelle
de son cadre. Il y a symbiose de tous éléments, et le souci intellectuel prend
place dans les esprits au même titre que les dons poétiques. Ces traits
marquent encore fortement la deuxième génération symboliste pour ne
s’affaiblir que vers 1900.
Ainsi, trois influences synchroniques : celle de Poe, celle de la musique
(« notre bien », disait Mallarmé), celle de la science pure.
Ce qui devient essentiel, c’est la « construction d’une tête poétique ».
L’intérêt se déplace de l’œuvre vers l’auteur.
Et justement, du point de vue de la personnalité de l’auteur, il serait très
intéressant de faire revivre toute la poésie française le long d’un fil tenu par
un seul homme dont on suivrait les incarnations successives depuis Villon
jusqu’aux temps actuels. Personne n’a suivi la tradition de Villon, ses
découvertes de langage par lesquelles il redonne vie à l’ancienne forme de
la ballade.
Au e XVI siècle, tout ce qu’on tente est extraordinaire ; c’est le temps de
toutes les curiosités, de tous les essais prosodiques. Le poème à forme fixe
se développe, en particulier le sonnet qui, d’origine française (ou limousine)
nous revient par l’Italie. Une antiquité « scolaire » ressuscite, et Ronsard est
un scholar, un érudit qui sait le grec à merveille et possède tous les dons,
hormis celui de continuer ce fil français créé par le poète de Louis XI 4.
1. D’après le témoignage d’Agathe Rouart-Valéry, « Introduction biographique », Œ1, p. 64.
2. NAF 19091, f. 45-48. Dactylographie. Notes prises par Lucienne Julien Cain. Voir « Au sujet d’Eurêka » (1921, Œ1, p. 854-867 ; LP1, p. 769-784).
3. Kant, après Swedenborg, développa l’hypothèse, toujours dominante aujourd’hui, selon laquelle le système solaire se forma à partir d’une nébuleuse effondrée sur elle-même.
4. À savoir, François Villon.
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