Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
L’acte créateur (11 décembre 1937)
SAMEDI 11 DÉCEMBRE 1937
(2e leçon)
L’acte créateur
Dans la deuxième leçon, Valéry précise ce qu’il entend par acte et comment on pourrait distinguer la création artistique et les productions de la nature. La première se caractérise par son inutilité.
Mesdames, Messieurs,
Je reprendrai d’abord quelques-uns des points de la leçon d’hier, qui a
été naturellement très générale et, peut-être, plus rhétorique que je ne
souhaitais ; mais les circonstances l’exigeaient 1.
Je vous rappelle que l’objet de ce cours d’ailleurs n’est pas d’enseigner.
Il est d’éveiller autant que possible vos esprits à certains points sur lesquels
généralement on passe très facilement. Il s’agit en somme non point de vous
rendre certaines choses plus faciles, mais au contraire de vous les rendre
plus difficiles.
Vous vous rappelez que c’est un point très important dans l’éducation de
l’esprit que d’énoncer des problèmes, surtout quand nous sommes beaucoup
plus en mesure de les énoncer que de les résoudre ; mais encore faut-il les
énoncer pour savoir que l’existence, de toute façon, consiste à faire comme
si le problème était résolu, comme si l’esprit n’était pas intervenu dans
l’intervalle, comme si nous pouvions franchir d’un bond toute une quantité
de difficultés que la réflexion nous oblige à introduire, mais que l’action ne
nous oblige pas à introduire.
J’estime que ceci est en somme un des buts principaux de
l’enseignement.
Si j’avais à définir l’enseignement, je dirais qu’il consiste à nous
transformer autant qu’on le peut, à transformer notre esprit et notre corps de
manière à en faire de véritables instruments, plus obéissants à ce qu’on
pourrait appeler nos velléités de supériorité.
Notre supériorité individuelle dépend de la souplesse, de l’obéissance et
de la précision de ces instruments que sont notre esprit et notre corps.
Instruments de quoi ? Instruments de l’instinct, sans doute de l’idée qui
nous vient, du besoin que nous sentons. Plus ce besoin est relevé, plus il est
rare, moins il appartient à l’ordre des besoins ordinaires de l’être, plus il
demande une souplesse, une promptitude et une précision d’instruments
dont je parlais.
Un enseignement qui a pour principe ce principe-là peut s’appeler en
somme un enseignement de dressage et, pour cette fin, il faut par
conséquent ajuster ensemble, combiner ensemble deux attitudes fort
différentes, l’une de réflexion et d’analyse, et l’autre, qui ne peut pas se
borner à cette sorte de considération que l’analyse et l’abstraction nous
donnent, c’est-à-dire en somme la partie purement théorique, mais qui
penche toujours à une pratique. C’est pourquoi, ma vie ayant été partagée
entre des considérations théoriques et des considérations pratiques
— j’entends, dans l’ordre d’un certain art —, je puis puiser dans cette sorte
de réserve les quelques idées que je vais vous exposer.
Hier, par exemple, j’ai été amené à vous montrer comment je considère
ce que j’appelle l’œuvre de l’esprit : que je la considère en acte ; que je la
considère non pas comme un objet mort, comme une pièce anatomique sur
laquelle on peut pratiquer toutes les opérations que l’on veut. C’est encore
une manière de savoir, sans doute, mais qui, à mon avis, est limitée, tandis
que les œuvres de l’esprit quelles qu’elles soient, de n’importe quel
domaine qu’il s’agisse, de science, d’art ou de technique quelconque, ne vivent, n’existent que lorsque l’instrument, l’être vivant du moins, vient s’y
ajuster et en fait quelque chose. Encore une fois, elles n’ont par elles-
mêmes aucune signification.
C’est ainsi, par des réflexions de cette nature, que l’on peut arriver,
lorsqu’on s’occupe d’un art particulier comme la littérature — qui m’est
évidemment le plus familier —, à revoir toutes les idées qu’on a reçues au
cours de l’éducation, par le commerce avec les livres et avec ses
semblables, toutes les idées qui s’appliquent à cet art-là.
Dans tous les arts, vous trouvez par exemple des notions comme celles
de forme, de fond, de style, de composition, etc., qui demandent, si on ne
veut pas accepter tout d’abord la notion vague qu’elles vous présentent, à
être reprises et au besoin retrouvées, ou au besoin abolies. Il y a des idées
de ce genre-là que l’usage nous impose, qui sont introduites dans les mœurs
de notre esprit par cet usage, sans que nous en sentions la nécessité.
C’est la grande affaire. La notion de besoin est à la base de tout, c’est la
notion d’impulsion originale, de besoin direct de notre être. Si une notion se
présente à nous venant de l’extérieur, apportée chez nous, et si cette notion
ne se présente pas comme vivante, comme un aiguillon dont nous ayons
besoin ou qui nous sollicite à l’employer, elle est mauvaise, et vous aurez
beau en chercher des définitions plus ou moins raffinées, elle restera à côté
du mouvement de votre esprit. Vous ne vous en servirez que dans des
applications que j’appellerai secondaires.
Par exemple, il est certain qu’une terminologie des arts donne lieu,
comme vous le savez, à des discussions infinies. On a discuté pendant des
siècles sur le beau, par exemple. On a discuté sur le style. On a discuté sur
le classique et tout ce qui s’ensuit. Eh bien, toutes ces considérations-là
étaient évidemment en quelque sorte artificielles. La sensation propre de
l’individu doit être comme dans toutes les choses notre guide ; notre besoin
doit être en somme notre indicateur.
J’ai donc pris, si vous vous rappelez la leçon d’hier ou du moins
quelques-uns des traits, j’ai donc pris comme base une idée que je serai
amené à étudier assez longuement dans ce cours. Cette idée m’est venue en
observant que les œuvres de l’esprit quelles qu’elles soient — je n’entre pas
encore dans le détail — ont pour nous ce caractère que, en dehors de l’objet
matériel dont j’ai parlé, de l’acte dont je parlais — et il faut entendre ici
d’une façon un peu particulière, car je place l’acte, d’une part, dans le
producteur sous une certaine forme, puis dans le consommateur sous une
autre forme —, entre ses aspects, ces deux mondes, aucune communication
directe : d’un côté production, de l’autre consommation de l’œuvre et
production de valeur.
Quand on considère ainsi les choses, on trouve des deux côtés deux
ordres de difficultés qui se ressemblent aussi. Des deux côtés, s’agissant de
choses naturellement de l’esprit, par conséquent, de choses qui n’ont pas de
détermination extérieure nette, nous nous trouvons en présence de notions
qui nous arrêtent ; nous trouvons l’indétermination ; nous trouvons
l’arbitraire ; nous trouvons le doute sur la valeur et l’existence ou
l’inexistence de ces valeurs chez le consommateur, par exemple, liées à
l’individu. Nous savons très bien que la valeur d’une œuvre d’art est ce que
l’on veut, que la décision de l’artiste qui a engendré l’œuvre d’art est
également, presque toujours, du moins dans une grande partie de sa
production, l’objet d’hésitations, de doutes, qui ont à la fois pour origine la
dispersion naturelle de l’esprit — car l’œuvre considérable, l’œuvre
demande d’être approfondie longuement. L’artiste s’arrête, il doute de soi-
même, il considère une pluralité de possibilités à chaque instant. De plus,
pour l’artiste en particulier — je parle ici de l’artiste plus que du savant —,
l’état initial, l’état profond, l’état qui est à l’origine de tout ce travail, de
toutes ces modifications internes, eh bien ! cet état est indéfinissable.
J’ai considéré — je vous l’ai dit hier — qu’« indéfinissable » était un
des éléments de définition de cet état.
Ne prenez pas ceci pour une négation. Quand j’entends indéfinissable
actuellement, dans ce que je dis, indéfinissable n’est pas une négation ;
c’est une valeur positive. Vous n’avez qu’à vous représenter, par exemple,
que quand vous dites : « Cette chose est verte, cette chose est bleue, cette
chose est rouge », vous désignez un objet. Tout le monde se comprend.
Vous me comprenez quand je dis cela. Je voudrais que vous preniez le
terme indéfinissable que j’emploie maintenant, et qui est une négation
apparente, comme un véritable élément positif, un élément positif qui
apparaît toujours dans notre langage lorsque nous avons affaire à un certain
ordre d’émotions ou d’inspirations.
À côté d’indéfinissable, le langage, qui est assez riche dans cet ordre, a
par exemple les mots : ineffable, indescriptible, inexprimable. Nous avons
là toute une série de négations qui, pour la langue, ne sont que des
applications positives de sa faculté de nier et qu’on jugera suffisantes dans
bien des cas pour déterminer un état inférieur.
Si nous disons indéfinissable, ou inexprimable, ou ineffable, c’est que
nous faisons allusion à un état qu’il n’est pas pour nous possible de
retrouver par la voie d’actes déterminés. Je désigne au contraire une chose
indéfinissable — je désigne tout un programme d’actes qui me permettront
d’aller, en me mouvant ou en agissant, trouver, saisir, toucher, voir,
percevoir la chose dont il s’agit. Il y a là une construction d’actes uniformes
uniques qui, à partir d’une certaine impression, me conduira à l’objet
désigné ; mais il y a toute une série de choses qui sont en deçà du moment,
des actes en deçà de l’action elle-même, et qui précisément constituent cette
catégorie de l’indéfinissable.
Si j’ai parlé du bleu, du rouge, du vert, c’est que toutes les sensations
sont dans ce cas. Les sensations sont en nous les origines absolues que nous
n’avons aucun moyen de reconstruire par un système d’actes. C’est
pourquoi elles sont indéfinissables.
Par exemple, nous pouvons dans certains cas désigner la manière dont
nous rencontrerions la sensation, mais ce n’est pas là exactement la
reconstruire. Il y a cependant un cas particulier très remarquable — dont, je
crois, je parlerai beaucoup peut-être dans la prochaine leçon, quand je
parlerai des productions de la sensibilité —, un cas très remarquable dans
lequel précisément la sensibilité elle-même nous donne une autre
sensation ; mais ce n’est pas encore le lieu d’en parler.
Donc, pour en revenir à ce que je disais, notre esprit en tant que
producteur ou consommateur et créateur de valeurs est ce qui confère à
l’objet, à l’œuvre, sa véritable existence, en dehors de quoi l’œuvre est un
fait matériel.
Lorsque je me suis trouvé en présence du problème de rassembler
devant un auditoire l’ensemble d’idées qui me sont venues, ensemble en
somme assez divergent sur ces questions-là, j’ai cherché quelle serait la
ligne de conduite à suivre, la ligne d’exposition à suivre pour arriver
— sans être obligé à revenir trop souvent sur mes pas, ou bien sans
m’exposer à oublier trop de choses essentielles —, pour exposer cet
ensemble d’idées, d’énoncés de problèmes, et je me disais hier qu’à la
réflexion, c’est précisément une idée d’acte qui m’a séduit, qui m’a paru le
plus propre à cette exposition.
En effet, comme je l’ai expliqué également hier, c’est l’indétermination
intérieure, les possibilités innombrables qui s’offrent à nous dans l’ordre où
nous ne sommes pas dominés par un besoin direct signalé par l’organisme,
comme c’est l’ordre des choses de l’esprit. Il arrive un moment, à la
production d’œuvres, il arrive fatalement un moment où nous sortons de
l’indétermination pour rentrer dans le contact avec l’objet matériel qui a fait
cette œuvre. Cela alors ne souffre aucune espèce d’indétermination. Si je
trace avec la plume ou avec le pinceau quelque chose, ce trait que je
pourrais évidemment effacer dans quelques cas, cette parole que je
prononce en ce moment même, est un acte extérieur qui par ce fait est un acte soustrait ipso facto à la détermination de l’esprit. Donc, il y a un point
solide, une liaison très nette, qui nous permet de considérer l’œuvre de
l’esprit comme le résultat d’une transformation quelconque, que nous
verrons plus tard, mais qui aboutit nécessairement à un acte unique et
parfaitement déterminé.
En somme notre esprit, sans cesse ou très souvent du moins, car après
tout sans cesse ou très souvent...
Je m’arrête sur ce point un instant. On peut dire toujours de l’esprit qu’il
s’occupe sans cesse à quelque chose, car lorsqu’il ne s’occupe pas à
quelque chose, il n’est pas, et sans cesse il doit être considéré comme en
voie d’organisation de quelque situation. Un instant de l’esprit, ce que nous
appelons un instant, peut être regardé comme un système de devenir
nécessairement incohérent ou incomplet, instable. Il y a une perpétuelle
excitation indéterminée, une diversité hétérogène constante, contre laquelle
nous réagissons et par conséquent à laquelle nous essayons de nous opposer
à ce que nous sommes. L’immense majorité de ces événements qui nous
arrivent à chaque instant, que nous percevons à moitié, est négligée par
nous ; elle est résorbée ; elle est en quelque sorte compensée à chaque
instant par notre organisme. À ce qui est retenu par lui, on lui fait un sort,
une suite plus ou moins précaire, dont l’association d’idées, les gestes
quelconques, une action indifférente... Mais lorsque nous retenons quelque
chose, que ce quelque chose s’impose à nous, il fait naître ce besoin dont je
parlais ; alors l’organisme se transforme sans que nous nous en doutions. Il
se fait une organisation plus ou moins complexe, mais adaptée à ce qui va
se produire. Elle cesse, elle se défait comme elle est venue, mais en somme
elle constitue, remarquez-le bien, une sorte d’écart au régime que l’on peut
appeler normal, ou moyen, ou plus fréquent de notre organisation vitale.
Nous étions en somme soumis à ce que l’on pourrait appeler, en faisant
une image, un régime de scintillation, qui est à courtes périodes. Nous
échangeons à chaque instant un mot avec quelqu’un, des petits gestes, des idées sans importance. C’est là un régime presque normal. En quelque
sorte, dépolarisés, nous vibrons dans tous les sens ; mais, d’autre part, il se
produit des événements qui éveillent en nous ce besoin d’être réparés,
beaucoup plus organisés et beaucoup plus adaptés, et alors une
transformation interne se fait, soit dans l’ordre de l’action extérieure
immédiate, soit dans l’ordre de l’action... Il se fait une sorte de construction
qui dure plus ou moins longtemps, qui est plus ou moins pénible, existant
par elle-même, mais qui va constituer un ensemble de ces moments
quelconques de notre organisation, qui va constituer quelque chose de très
particulier, une construction véritable. Il y aura alors pour résultat une
action organisée.
Nous sommes en proie à chaque instant à de petits actes indifférents
dans tous les sens. Par instants, nous sommes au contraire le théâtre d’une
modification, d’une véritable construction, et à un certain point de vue, par
exemple, vous pouvez observer très facilement qu’il y a deux sortes de
temps d’une durée très différente — du moins, c’est ce que je pense. Il y a
ce que j’appelle le temps de montage, par allusion à une machine, et le
temps d’exécution.
Prenez un exemple extrêmement simple : deux hommes dans la même
attitude physique sont tous les deux assis ou couchés, mais l’un sait que
dans un instant, à un appel, à un signal, il devra faire tel acte. L’autre n’en
sait rien. Vous produisez le signal. Celui qui est prêt intérieurement se
dresse. L’autre a besoin d’un certain temps un peu plus long pour
s’organiser. Il y a par conséquent dans ces deux cas une différence cachée,
une différence infime de structure qui s’est produite.
De même pour l’attention. Vous êtes attentifs à quelque chose. Vous
vous attendez à comprendre, à saisir quelque chose, soit qu’il vienne de
l’extérieur, soit qu’il vienne de nous-mêmes. Votre situation interne est
profondément différente.
Nous ne savons pas naturellement quelle est cette structure infime.
Nous savons très bien ses effets. Nous savons très bien que, par exemple, un
texte lu dans une disposition quelconque de l’esprit ne sera pas compris
avec une disposition un peu différente.
Dans ce cas, au contraire, l’événement se produit ; notre esprit est
transformé comme il le fallait par la lecture.
Si on regarde d’autre part l’esprit lui-même, si on observe quelques-
unes de ces organisations momentanées dont je parlais, on trouve que cet
écart dans l’organisation, dans la machine montée, se défait toujours ou
presque toujours accidentellement ; que c’est lorsqu’un acte déterminé est à
son terme que l’attention succombe. D’autre part, du côté, par exemple, des
producteurs, l’artiste lui-même distingue dans son œuvre l’achèvement
extérieur de l’achèvement intérieur. On peut dire en un certain sens que
dans bien des cas l’œuvre n’est jamais achevée intérieurement. Un artiste
— j’entends un artiste digne de ce nom — aura toujours la tentation très
violente de reprendre l’œuvre, même l’œuvre publiée, même l’œuvre
exposée, et d’y revenir, de la corriger. Il sent qu’il n’a pas épuisé
matériellement sur cette œuvre tout ce que spirituellement il sent encore de
possible. Le possible demeure en quelque sorte à l’état inaltérable dans sa
pensée, et quand il disparaît, quand il se libère, c’est fini, c’est assez, ce
n’est pas du tout l’esprit — comment dirais-je ? — l’esprit supérieur qui est
en jeu ; c’est la fatigue, c’est l’ennui, ce sont des formes inférieures qui
s’attaquent à cette construction qui avait été une première fois montée.
En somme, si je disais toute ma pensée, je dirais que l’esprit par soi-
même n’a pas de quoi en finir à quoi que ce soit ; il a besoin d’autre chose,
de l’acte extérieur, de l’objet matériel sur lequel il va s’attaquer, auquel il
s’attaque, sur lequel il va essayer de transporter non pas ce qui est, mais
tout le contraire de ce qu’il est. Il transportera sur l’œuvre une composition,
une causalité, une finalité et — comment dirais-je ? — une durée qu’il ne
possède pas, car à chaque instant il est instable, et il se sent incohérent ; en somme — ou plutôt à un point de vue un peu différent, puisque j’ai pris le
type de l’action —, l’action est considérée par moi comme le terme extrême
chez le producteur, l’action qui crée l’œuvre est considérée comme le terme
extrême chez le producteur de son opération. L’origine, c’est le besoin, c’est
l’aiguillon qui peut être extrêmement divers — nous y reviendrons un jour
ou l’autre. La diversité extrême est l’occasion du point de départ.
Comme je vous le dis, dans l’intervalle se trouvent tous ces éléments où
l’arbitraire, l’indéterminé, l’indéfinissable sont évidemment des choses qui
sont présentes à nous.
Dans ce milieu, cette réserve devient possibilité, volonté, et va se créer,
se chercher pour arriver jusqu’à nous. Donc, dans le producteur comme
dans le consommateur, toute œuvre doit être considérée comme une
transformation qui a une transformation pour objet. C’est, je crois, l’idée la
plus générale que nous pouvons nous en faire. Quelqu’un transforme
quelque chose en vue de modifier quelqu’un ; mais je me référerai toujours
à ce type général de l’acte dont je vous ai parlé.
Pour ceci, il ne faudra pas craindre de faire de nombreuses divisions et
subdivisions, comme il sied, et de regarder successivement à divers effets,
avec une croissante précision, tout ce que l’œuvre humaine et l’action
humaine peuvent nous donner.
À première vue, nous trouvons avant tout l’action générale de l’homme,
l’acte, c’est-à-dire l’intervention après la motilité, qui est l’autre versant de
notre être. Donc, le premier versant, le commencement, l’éternel
commencement de nous est la sensibilité ; à l’autre versant, il y a toujours
un schème de motilité. Voilà le schème général, voilà la ligne générale.
Si nous envisageons la production, nous trouvons d’abord l’être humain
en général, ce que l’homme fait en général, n’importe quoi : la construction
d’une maison, d’une table, l’organisation des affaires. Tout ceci se place
d’abord devant nous. Puis à côté de cette œuvre humaine...
Remarquez bien, ici je m’arrête un instant ; c’est un point sur lequel
j’attire votre attention comme un de ces problèmes insensibles, invisibles,
que je suis obligé de faire venir à la surface de nos esprits — un problème
qu’une sensation presque ridiculement simple s’est posé souvent, que j’ai
essayé de traiter plusieurs fois. Je n’ose pas dire que j’y ai absolument
réussi.
Je vous dirai que j’y ai pensé. Je ne puis pas dire que je suis satisfait. Le
problème suivant est un problème de naïveté — je tiens beaucoup à la
naïveté dans les problèmes.
Qu’est-ce qui nous prouve qu’un objet a été fait par l’homme 2 ? C’est
une question qu’on ne se pose pas. Évidemment, on pense bien qu’une
carafe, une maison, une machine à écrire sont faites par l’homme. Supposez
que nous ne le sachions pas. Il y a des cas où nous pouvons en douter ; par
exemple, il arrivera à mon savant collègue, M. l’abbé Breuil 3, de trouver un
silex ; il pourra se demander : ce silex est-il l’œuvre de l’homme qui l’a
ainsi taillé pour en faire un couteau ou une hache ? Est-il un fragment
arraché à une roche par un accident quelconque ?
Ce doute est assez rare ; mais enfin, il faut l’inventer s’il n’existe pas. Je
ne veux pas passer un seul point de ma démarche sans m’assurer de ce que
j’ai laissé derrière moi, avant d’arriver à l’œuvre de l’art ou de l’esprit en
général.
Je me dis : comment cela s’est-il fait ? Il y a un cas où l’œuvre humaine,
surtout l’œuvre d’art, tend à se rapprocher de l’œuvre de ce que nous
appelons la nature sans trop savoir ce que nous disons ; par exemple, il y a
des objets comme les coquilles, qui sont comparables à des œuvres d’art
avec leur grâce, le plaisir qu’elles nous font à voir ou à manier, qui ne sont
cependant pas une œuvre de l’homme, même pas une œuvre du tout ;
quelque chose dans la nature — par certains caractères, par des symétries,
par exemple, par des arrangements qui ont l’air de supposer je ne sais quelle
pensée directrice qui a organisé les formes — qui nous fait songer invinciblement à une opération de l’esprit humain. Mais au contraire l’objet
vulgaire, banal, nous savons d’avance qu’il est fait par un homme, nous
savons qu’il a un sens humain, une fin pour l’homme, qu’il sert à quelque
chose.
C’est un problème beaucoup plus difficile qu’on ne pense à première
vue. Je ne veux pas le traiter aujourd’hui. Je me borne à parler de cette
catégorie de problèmes. Sa fécondité va naître du fait qu’elle nous met en
présence de la nécessité de créer, nous à ce moment-là, sur un point auquel
nous n’attachons aucune importance.
Nous sommes obligés de nous dire : si je ne savais pas que cet objet est
de l’homme, si un sauvage trouve une machine à écrire, qu’est-ce qu’il
pourrait en penser ? Qu’est-ce qu’il pourrait imaginer pour supposer à cet
objet une fin quelconque et surtout un mode de construction ?
Là, on arrive facilement à ces considérations très incertaines que je
donnerai un jour ou l’autre parce qu’elles me paraissent avoir quelque
importance ; parce que, même devant l’œuvre que nous savons la plus
humaine, il faut toujours se demander quel chemin a conduit à la produire.
À côté de l’œuvre humaine et du problème de savoir qui l’a faite
— d’où sort-elle ? à quoi rime-t-elle ? — et de nous poser toutes les
questions fondamentales, élémentaires de notre esprit, qui sont toujours des
questions de finalité et de fait — pourquoi ? comment ? —, puis
d’attribution — par qui ? —, vous savez quelle place métaphysique est celle
de ce questionnaire : la fin, l’idée. « Comment est-ce fait ? avec quel
moyen ? » est une idée parallèle à la première.
Or, dans tout ce domaine-là, quand il s’agit d’œuvres de l’esprit, je vous
ai montré que ce sera un acte défini dans l’intérieur, en quelque sorte, de
l’opération du producteur ; nous ne savons plus poser la question du
pourquoi et du comment. Nous sommes avant le pourquoi et le comment.
Par conséquent, jusqu’à un certain point et dans certains cas, d’une
façon très pressante, nous nous trouvons en présence de quelque chose qui nous fait penser à cette question naturelle, ingénue, qui fait des produits
naturels devant lesquels nous pensons précisément à un produit de l’art.
Nous avons peut-être l’occasion, en examinant ce qui se passe dans l’esprit
d’un poète ou d’un créateur quelconque, des moments, des aspects qui nous
feront songer à une sorte de production, de formation toute naturelle, en
particulier dans certains arts où on trouve, à l’état élémentaire, tout à fait
naissant, l’appoint ou la formation naturelle, comme celle d’une fleur ou
d’une coquille peut se rapprocher de la production qui se fait non pas tant
dans un cerveau humain, mais dans un organisme combiné à un cerveau
humain — par exemple, les œuvres ornementales élémentaires, les
ornements géométriques, les ornements que font presque distraitement des
populations primitives et qu’elles font beaucoup mieux que des populations
beaucoup plus civilisées, le fait de tracer un rinceau, de décorer un toit, une
étoffe, presque automatiquement, un tapis, etc. —, tout ceci est le processus
qui nous rappelle énormément le processus de formation des objets naturels
comme les coquilles ou les fleurs, ou les dispositions naturelles comme les
stries qui se font sur le sable quand la mer se retire.
Il y a une construction qui obéit à des lois extrêmement simples, mais
qui par son rapprochement, son ensemble, nous donne l’idée d’une
décoration. Je crois que dans l’intime de la production quelle qu’elle soit,
mais de la production une fois réalisée (nous devons être placés parmi les
produits les plus élevés de l’esprit humain), se trouvent des formations de
cet ordre que nous ne savons attribuer ni au hasard, ni à une fonction simple
d’organisme, ni à des actes organisés, qui sont cependant — qui viennent
prendre leur place dans des œuvres qui sont des actes très organisés. Par
exemple, dans la musique, dans la production naturelle des rythmes et
même dans des sciences extrêmement raffinées comme dans les
mathématiques, vous trouverez ce qu’on appelle des intuitions généralisées
— je ne sais pas pourquoi, parce que l’intuition signifie chose qu’on voit, et
la vue n’est pas essentielle ici —, vous trouverez de ces productions directes de l’organisation humaine qui ne sont pas encore une production
organisée, mais qui sont tout de même le germe de productions organisées
et qui rappellent extrêmement ce que la nature produit par le simple jeu de
ses forces.
Mais avant d’aborder cette étude, qui sera celle que j’appelle produit ou
production de la sensibilité, et qui, à mon avis, doit précéder celle de
l’œuvre organisée — car j’estime que la production directe de l’esprit et de
la sensibilité est antérieure à la production des œuvres, c’est encore autre
chose, mais enfin, elle suppose elle-même cette première production plus
intérieure, plus profonde, sous-jacente en quelque sorte, que je vous
exposerai bientôt — mais je veux, comment dirais-je ? nettoyer pour écarter
tout un ensemble d’idées qui peuvent se présenter, de petits problèmes —,
je voudrais, puisque en somme l’origine même de ce cours est la
production, et en particulier la production des choses d’art, faire
aujourd’hui, pour terminer cette leçon, un aperçu plus net de la notion
même d’art.
J’anticipe en vérité sur le cours, mais je ne puis m’avancer et prendre
l’origine à partir de la sensibilité jusqu’à l’œuvre humaine sans avoir en
quelque sorte déblayé le terrain en indiquant comment je puis séparer dans
cette activité dont je m’occupe certains éléments qui ne doivent plus entrer
en ligne de compte, en particulier l’idée d’utilité et d’inutilité — idée qui se
rattache à celle de valeur, que j’ai hier esquissée devant vous. Les œuvres
n’existent qu’en acte ; l’acte est donné ou suppose la valeur. L’idée d’utilité
est une idée que j’appellerai économique, très voisine, dont je m’en vais
essayer de donner aujourd’hui un exposé sommaire.
Il faut pour cela revenir à la notion d’art, parce que l’idée d’art en
général s’oppose à l’idée d’utilité. Ceci montre que l’œuvre d’art est une
œuvre en soi inutile, au sens précis d’utilité, et que c’est une catégorie tout
à fait à part. Je vais montrer que si elle est à part, tout de même, elle est en
correspondance étroite avec l’idée ordinaire d’utilité et d’inutilité.
Quant au mot lui-même — j’aime beaucoup en venir à l’origine, au
point de vue verbal —, le mot art a signifié d’abord tout simplement
manière de faire, et rien de plus. Cette acception du mot art a disparu
entièrement de l’usage. Plus tard, ce terme d’art comme manière de faire se
rattache très facilement, au point de vue philologique ou linguistique, à la
notion d’articulation des membres qui agissent ; par conséquent, l’idée elle-
même, expression physique dont j’ai parlé, est déjà visée dans le mot même
art qui aura une application si étendue — vous trouverez cela dans
l’éducation et dans tous les termes qui s’y rattachent. Ce terme se réduit peu
à peu ; au lieu de désigner n’importe quelle manière de faire, il a désigné
seulement dans l’action volontaire ou dans l’action qui a été instituée par la
volonté — quand une manière de faire suppose chez l’agent, chez celui qui
agit, une préparation — une éducation, une connaissance ou du moins une
attention très spéciale, et que, en somme, le résultat qu’il pouvait atteindre
ainsi, il pouvait l’atteindre autrement, mais d’une façon moins heureuse.
Nous disons, par exemple, de la médecine qu’elle est un art parce
qu’elle n’est pas un système d’actes absolument déterminés, parce qu’il y a
une manière de faire qui appartient à la personne du médecin, qui fait qu’on
est bon ou mauvais médecin, qui nous fait regarder le médecin comme
agissant d’après une préparation, une éducation tout à fait spéciale. On
aurait pu avoir affaire à un autre médecin ; celui-là est le médecin qu’on a
choisi. On parlera de l’art médical.
On dira : l’art de l’éducation ; l’art de la conduite de la vie ; l’art de
raisonner ; l’art de penser, comme dit Port-Royal, est l’art de conduire un
raisonnement suivant les règles logiques. On pouvait raisonner autrement ;
il y a une manière particulièrement recommandée qui suppose toute une
préparation, une éducation spéciale : c’est l’art de la logique.
Il y a un art de marcher. Il paraît qu’il y a un art de respirer. Il y a des
arts à condition qu’on les considère comme un choix supposant une
préparation ou une connaissance spéciale. Alors, lorsque dans cette catégorie, l’art de la médecine, etc., on introduit l’idée de supériorité, on
personnalise encore davantage la notion d’art ; on arrive à la notion de la
qualité ou de la valeur — c’est toujours la valeur que nous retrouvons — de
la manière de faire, qui s’introduit naturellement. On parlera de l’art d’un
tel, l’art du Titien, l’art de Rembrandt, l’art de Beethoven. Alors ici
l’individu apparaît. Non seulement la connaissance peut s’acquérir
n’importe où, n’importe comment ; la somme distribuée appartient à
beaucoup d’individus ; ici, c’est singulier, il n’y a qu’un Titien, qu’un
Rembrandt, qu’un Beethoven. Mais alors ce nouveau langage — l’art du
Titien, l’art de Victor Hugo — que nous employons introduit une confusion
remarquable.
Il confond deux caractères très différents attribués à la personne
singulière que nous avons désignée, à l’auteur de l’action. L’un de ces
caractères est l’habitude native, le don, l’habitude singulière et personnelle,
la propriété absolument personnelle et intransmissible de l’individu
considéré ; l’autre consiste dans son savoir, dans ce qui est en lui
d’expressible et de transmissible. Par exemple, si un grand savant vous fait
un cours, il y a en lui ce qu’il nous transmet, et il y a en lui ce qu’il ne nous
transmet pas, ce qui est en lui personnellement, ce qu’il peut créer ; par
conséquent, il y a en lui ce qu’il peut vous transmettre, sa science à l’état
fait, fini, presque extérieure à lui, étrangère à lui.
Alors vous voyez qu’une distinction importante s’introduit : c’est la
distinction que tout art peut s’apprendre, par définition ; c’est une manière
de faire, une chose extérieure, mais non pas tout l’art. Il faut distinguer
entre ce qui provient entièrement — comme l’art de l’équitation, par
exemple — des préceptes, des principes, des exercices, et de ce qui
appartiendra à un homme déterminé comme était le grand écuyer [...] 4.
Cependant, quoique la distinction soit bien connue, nous faisons tout le
temps la confusion de ces deux caractères parce que, en vérité, elle est
facile à énoncer, impossible presque à démêler dans l’observation de chaque cas particulier. Nous ne pouvons pas séparer dans Titien le grand peintre
unique et le remarquable peintre exécutant qu’il était, et dont les procédés
peut-être sont imitables. Chacun aurait pu transmettre les secrets de la
peinture vénitienne, qui impliquait toute une série de techniques, de
procédés spéciaux ; mais il était Titien. Le tableau de Titien ne nous permet
pas de distinguer. Nous confondons l’art qui peut s’apprendre — les
procédés, les couches successives de peinture, la peinture vénitienne, les
glacis et tout ce qui s’ensuit — nous les confondons avec l’homme seul et
unique qui a pu produire les tableaux.
Toute acquisition exige donc au moins un minimum d’aptitudes ; mais
l’aptitude la mieux marquée, la plus unique dans une personne, reste sans
valeur s’il n’y a pas la partie qu’on lui transmet. On peut dire qu’il y a des
gens qui certainement, ayant reçu l’éducation voulue ou placés dans des
circonstances nécessaires, auraient fait de grands savants ou de grands
artistes. Ils avaient tout ce qu’il faut que la nature donne pour l’être, et
même, ils pouvaient ignorer eux-mêmes — le cas s’est produit de
révélations, que l’opération a révélé qu’ils étaient des mathématiciens ou
des musiciens ou des prodiges. Il leur faut par conséquent des circonstances
extérieures ou un milieu favorable, ou les deux, pour éveiller en eux ces
ressources qui étaient à l’état brut, à l’état inclus, à l’état inconnu de celui
même qui les possédait.
En résumé, l’art dans ce sens-là est la qualité, la manière de faire qui a
été — entre l’objet, qui suppose l’inégalité des modes d’opération, et
l’inégalité des résultats obtenus, qui est la conséquence de l’inégalité des
agents — l’inégalité que je vous ai indiquée, en séparant dans chacun ce
qu’il sait et ce qu’il ne sait pas, ce qu’il peut et ce qu’il ne peut pas.
Maintenant, cette notion de l’art n’est pas complète ; il faut y adjoindre
de nouvelles considérations parfaites d’harmonie.
Nous sommes restés dans un domaine général. Ce que j’ai dit du peintre
pouvait s’appliquer à un grand médecin ou à un mathématicien. Il faut arriver, pour dégager, à préciser comment ce mot est venu à désigner ce que
nous voulons dire quand nous parlons d’œuvre d’art. Alors nous ne parlons
plus d’œuvre de mathématicien ou de mathématiques ; nous parlons de
peinture, de sculpture, de musique, ou de littérature, ou d’architecture.
Nous distinguons encore aujourd’hui les deux sens de ce terme d’une
façon assez curieuse par un passage fort simple : nous distinguons l’œuvre
d’art qui peut être une fabrication ou une opération quelconque, de l’œuvre
d’art qui est celle dont nous allons nous occuper, qui a pour but grosso
modo une jouissance à produire chez un consommateur quelconque.
Alors, comme tout à l’heure j’ai posé la question « À quoi connaissons-
nous qu’une œuvre est une œuvre humaine ? », nous aurons une autre
question : à quoi connaissons-nous qu’une œuvre est une œuvre d’art ou
qu’un ensemble d’actes est conçu en vue de l’art ? (Car il y a des systèmes
d’actes. Une danse, un ballet est évidemment une œuvre d’art, du moins
dans certains cas. Ce ballet n’est pas un objet matériel ; c’est un système
d’actes sensibles.)
Le caractère le plus évident, le plus grossier, le plus généralement
visible de l’œuvre d’art, c’est ce que j’ai appelé l’inutilité. Il faut être plus
précis encore : nous dirons inutilité à condition de nous en tenir aux
précisions suivantes. Comme je l’ai déjà indiqué, la plupart des impressions
que nous recevons de nos sens ne jouent aucun rôle dans le fonctionnement
essentiel de nos grandes fonctions vitales.
Nous voyons une quantité d’objets, et certainement je ne pourrais
calculer la proportion des choses qui nous servent à mieux vivre, parmi les
impressions de nos sens — on peut dire infiniment petites —, sans doute les
impressions extérieures inutiles dont je parle et qui sont celles qui n’entrent
pas dans le service de nos fonctions essentielles, qui apportent quelquefois
le trouble. Par exemple, je vois la lumière inutilement : vous voyez de la
lumière dans la rue, à l’Exposition 5 ; elle est beaucoup trop violente pour
mes yeux, elle me fatigue les yeux. Par conséquent, elle apporte une gêne dans mes fonctions vitales. Il y en a au contraire qui jouent un rôle sous
forme de signes. Mais tout de même il est facile de constater que les
excitations extérieures que nous recevons sont dans une proportion
fantastique innombrables, sont complètement inutiles, et nous y opposons
une indifférence complète, absolue, ou des réponses absolument
insignifiantes. Par exemple, il est clair que l’œil d’un animal voit les astres
comme nous ; il n’en fait absolument rien. Ces astres — je crois, du moins
j’espère — lui sont complètement indifférents : il n’en tire pas une
astronomie, une cosmographie.
Le bruit également nous sollicite à chaque instant ; les bruits sont
insignifiants en grande quantité, nous gênent souvent, mais enfin nous ne
donnons aucune suite à ces bruits, autre que de les repousser, de leur fermer
notre attention.
La plus grande partie de nos sensations est inutile au fonctionnement
vital. Quant à celles qui nous servent à quelque chose — par exemple,
d’avoir une nourriture que nous avons cherchée, nous diriger quand nous
allons vers un objet qui nous intéresse —, toutes celles-là sont
purement [blanc]. Nous les acceptons ; elles n’ont rien de passager ; nous
ne nous arrêtons jamais sur elles dans le cas général. Nous les échangeons
tout de suite contre des représentations, contre des décisions, des idées.
Nous prenons un livre, par exemple. L’attention est portée sur ce qui
résultera de la lecture. Il arrivera très souvent que nous ne ferons attention
ni au papier, ni à la pâte du livre, ni à la façon dont il est imprimé. Notre but
à nous est de nous instruire ou d’apprendre quelque chose, non de peser
tous ces éléments que l’on considérera comme nuls et non avenus. Le livre
pourra être différent de forme, peu importe, nous le traversons d’un trait.
Cette quantité d’impressions intermédiaires sera pour nous absolument
réduite à zéro. Nous avons donc une notion de l’inutilité dans ce sens.
Par exemple, dans cette salle, il y a une foule d’impressions que
personne ne perçoit, qui sont des faits incontestables : je suis à soixante-quinze centimètres de ce verre. C’est un fait absolument certain ; il n’a
aucune espèce d’intérêt. Par conséquent, nous vivons dans une quantité de
choses qui sont par nous absolument annulées, résorbées, supprimées,
autant que possible.
D’autre part, à côté de ces événements inutiles qui, eux, sont compris
dans le domaine général de nos sensations, de nos perceptions, il y a un
autre domaine qui appartient non plus à ce que j’ai appelé le versant de la
sensibilité, mais au versant émotif. Ce sont nos actes, dont un si grand
nombre sont des actes absolument gratuits et arbitraires. De même que nous
recevons plus de sensations qu’il n’est nécessaire, nous possédons aussi
plus de combinaisons de nos organes moteurs et de nos autres organes qu’il
n’en est besoin strictement parlant.
Par exemple, je puis remuer ma main d’une façon quelconque, faire
jouer les muscles du visage, entre autres choses, dessiner une figure, ce qui
ne sert absolument à rien tant que je n’aurai pas utilisé la propriété de tracer
un cercle. Je puis faire jouer n’importe quel muscle, marcher à une cadence,
ce qui ne sert à rien jusqu’au jour où j’aurai inventé le service militaire.
Nous pouvons en particulier disposer de nos forces pour façonner une
matière indépendamment de toute intention pratique, et ensuite rejeter,
abandonner cette matière que nous avons faite. Cette fabrication et ce rejet
sont au regard de nos besoins vitaux identiquement nuls. Je puis prendre un
couteau.
Ces actes sont absolument nuls. Je n’en ai aucun besoin. Je suis donc
doté très richement, beaucoup plus qu’il est nécessaire.
Chez les animaux, on peut dire — c’est mon opinion, elle est
extrêmement aventureuse, car après tout, je ne sais pas ce qu’ils pensent ou
ce qu’ils ne pensent pas —, en somme, on peut dire que chez l’animal rien
n’est inutile 6 : lorsqu’il joue, il [blanc] à jouer. Chez l’homme, c’est plus
douteux ; nous faisons un tas de choses que l’on ne peut pas faire expliquer,
que les besoins de l’énergie, de la défense, n’expliquent pas très clairement.
On peut faire correspondre à chaque individu un thème remarquable de
son existence constitué par l’ensemble de ses sensations inutiles et de ses
actes arbitraires.
Je dirais que l’invention de l’art a consisté à essayer de conférer, aux
unes, les sensations inutiles, une sorte d’utilité, et aux autres, les actes
arbitraires, une sorte de nécessité. On peut à ce point de vue examiner tout
le processus de l’existence de l’œuvre d’art, de ses aventures, de sa
production et de sa consommation, en considérant qu’il y a une sorte de
répit en quelque sorte à l’actif, une notion fondamentale d’utilité et de
nécessité dont je vous ai entretenus tout à l’heure.
Je continuerai ces explications vendredi prochain.
*
La revue de poésie Yggdrasill, fondée par Guy Lavaud et Raymond Schwab en 1936, accorda une place toute particulière au cours de poétique donné par Valéry au Collège de France. Le 25 décembre 1937, elle publia in extenso la leçon inaugurale du 10 décembre précédent. Dans les numéros suivants, elle donna un résumé détaillé des 17 leçons suivantes, jusqu’à celle du 19 février 1938. Ces résumés, dus à Georges Le Breton, fournissent un témoignage précieux de la première année de cours de Valéry. Le dernier résumé parut dans le numéro du 25 février 1939, et la revue cessa de paraître en avril 1940. On trouvera ici les résumés placés à la date des séances concernées, à moins qu’ils ne fassent double emploi avec une sténographie existante de la leçon. Le résumé du 11 décembre 1937 était précédé d’une introduction qui explicitait l’intention de la revue et annonçait la publication prochaine du cours de poétique aux Éditions de la NRF — publication dont le présent volume n’est finalement que la réalisation longtemps différée. Nous reproduisons également cette introduction ci-après, en préambule au résumé du deuxième cours.
Nous avons été heureux de pouvoir donner, le 25 décembre, la leçon
d’ouverture en son développement 7. Mais ensuite nous ne pouvions
évidemment prétendre à publier, dans chacun de nos numéros, le
texte entier des huit leçons mensuelles, qui eussent, chaque fois,
exigé soixante de nos pages. Du moins sommes-nous assurés, grâce
à la notation de notre collaborateur Georges Le Breton, d’en
présenter généralement la substance et, le plus souvent possible, la
forme originale elle-même. Ce n’était pas, on le concevra, œuvre
aisée que de conserver toutes les énonciations importantes nées au
hasard de la parole, et néanmoins de marquer une ligne continue.
Nous voulons croire que nous offrons pourtant à nos lecteurs un
document d’un intérêt d’autant plus précieux que le poète se réserve
de revenir sur le « premier état » de sa pensée pour une gravure
définitive : de ce qui aura d’abord été, pour partie, une
improvisation, il se promet de tirer un livre soumis à toutes les
rigueurs de contrôle, de composition et d’expression qui lui sont
propres. Cet ouvrage à venir doit paraître aux Éditions de la NRF
— ce que nous présentons ici n’est, en comparaison, que comme un
film de la genèse d’une doctrine.
Pour l’artiste, l’état initial et profond est indéfinissable. Le terme
« indéfinissable » a ici une valeur positive. C’est un élément positif qui
apparaît lorsque nous sommes en présence de certaines émotions. Est
indéfinissable l’état qu’il n’est pas pour nous possible de retrouver par
certains actes donnés. Des choses sont au-delà de l’acte. Elles constituent la
catégorie de l’indéfinissable.
L’œuvre ne souffre pas l’indétermination. La parole, en tant qu’acte, est
soustraite à l’indétermination de l’esprit. L’esprit est perpétuelle
sollicitation désordonnée. Nous existons par opposition, et par opposition à
cet état désordonné.
L’on pourrait parler d’un régime de scintillation à courte période de
l’esprit, d’un temps de montage et d’un temps d’exécution.
L’œuvre de l’artiste n’est jamais achevée intérieurement. Toujours
l’artiste connaîtra l’envie de reprendre son œuvre, même publiée. Toujours
le possible existe en son état. L’artiste abandonne l’œuvre par dégoût et par
ennui. L’esprit n’a jamais de quoi finir avec quelque chose.
L’esprit transporte sur l’œuvre, non ce qu’il est, mais le contraire de ce
qu’il est. L’esprit est instabilité, incohérence.
Toute œuvre est une transformation de quelque chose qui a une
transformation de quelqu’un pour objet 8.
Ici surgit un problème de naïveté : qu’est-ce qui nous prouve qu’un
objet a été fait par l’homme ? Le doute peut naître en face d’un éclat de
silex. D’autre part, la vue d’une coquille nous fait invinciblement songer à
une opération de l’esprit. L’idée de finalité entraîne l’idée de quelqu’un.
Dans l’œuvre du producteur, nous sommes avant le « pourquoi ? » et le
« comment ? », comme dans l’opération de la nature. Il y a des formations
naturelles dans l’esprit de l’artiste. Songeons aux ornements géométriques
des populations primitives. Ce processus rappelle celui des fleurs ou de ces
traces que la mer, en son reflux, abandonne sur le sable. Dans l’intime de la
production se rencontrent des formations de cet ordre. La production
naturelle des rythmes est l’une de ces productions directes de l’organisation
humaine qui sont le germe des productions organisées.
Nous parlerons des productions de la sensibilité qui ressemblent à celles
de la nature.
Le mot « art » a d’abord signifié : manière de faire. Remarquons que ce
mot se rattache à celui d’« articulation ». Tout art peut s’apprendre par
définition, mais non pas tout l’art. Or, nous confondons ces deux notions. Il
y a eu Titien le peintre unique et aussi ses procédés en tant que
transmissibles.
L’art est, en ce sens favorable 9, la qualité de la manière de faire qui
suppose l’inégalité des œuvres obtenues et celle des agents.
La plupart des sensations reçues ne jouent aucun rôle dans le
comportement vital, dans le service de nos fonctions essentielles. Ainsi sont
inutiles le plus grand nombre des excitations extérieures. Est inutile ce que
nous avons rejeté.
En outre, j’accomplis quantité d’actes arbitraires. À chaque individu
correspond tout un domaine constitué par l’ensemble de ses sensations
inutiles et de ses actes arbitraires. L’art rend ces sensations utiles et ces
actes nécessaires. Il y a reprise de l’utilité à l’octave supérieure.
1. NAF 19088, f. 193-220. Dactylographie avec corrections allographes, transcrivant une sténographie complète de la leçon par Gabriel Reddé.
2. C’est la question que formule L’Homme et la Coquille (1937, Œ1, p. 886-907 ; LP3, p. 726-748).
3. Abbé Henri Breuil, titulaire de la chaire de Préhistoire au Collège de France.
4. Le nom de l’écuyer cité par Valéry a été laissé en blanc par le sténographe. Il s’agissait probablement du maître d’équitation François Baucher (1796-1873), en qui l’écrivain trouvait le modèle de tout dressage et d’une utilisation parfaitement maîtrisée des forces (C1, p. 353 et 356). Valéry avait lu sa Méthode d’équitation (1842) ainsi que les souvenirs du général Alexis-François L’Hotte, Un officier de cavalerie (1905), où est évoquée cette grande personnalité de l’art équestre. Voir la conversation du 7 janvier 1920 rapportée par Charles Du Bos dans son Journal, 1920-1925, Paris, Buchet-Chastel, 2002, p. 12.
5. Allusion à l’Exposition universelle qui se tint à Paris, au palais de Chaillot, du 25 mai au 25 novembre 1937, et venait donc de se terminer au moment où parle Valéry.
6. Voir L’Idée fixe (1932, Œ2, p. 219 ; LP2, p. 81) : « Les bêtes ne peuvent rien faire d’inutile. » Voir aussi ibid., Œ2, p. 230 et LP2, p. 108 ; « Philosophie de la danse » (1936, Œ1, p. 1392 ; LP2, p. 924) ; Alphabet (posthume, LP2, p. 1061) ; Mélange (1939, Œ1, p. 328 ; LP3, p. 71) ; Tel quel (1943, Œ2, p. 602 ; LP3, p. 447).
7 e . NAF 19088, f. 225. Yggdrasill , 2 année, nº 10 [21], 25 janvier 1938, p. 153. Tiré à part annoté par Valéry.
8. « De quelque chose » et « de quelqu’un » sont des ajouts de la main de Valéry.
9. « Favorable » est un ajout de la main de Valéry.
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