Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940

Les faux problèmes de la mythologie littéraire (2 décembre 1938)

VENDREDI 2 DÉCEMBRE 1938

 (1re leçon)

 

Les faux problèmes de la mythologie littéraire

 

Le cours de poétique vise à remettre en ordre des conceptions littéraires usuelles passablement incohérentes et de nature presque mythologique. Valéry, pour ce faire, est conduit à se prendre lui-même comme sujet d’expérience.

 

Ceux d’entre vous qui ont suivi mes leçons de l’exercice précédent ont,

je l’espère, quelque idée de mon dessein 1.

J’essaie de mettre en évidence les problèmes et les difficultés auxquels

l’existence des œuvres de l’esprit peut donner naissance, dès que l’on

s’aperçoit ou bien de l’insuffisance de précision des notions couramment

employées pour décrire la production de ces œuvres, ou de l’incohérence

remarquable de ces notions, et en particulier le désordre d’idées dont les

unes tiennent à la métaphore, presque à la mythologie la plus primitive, les

autres sont d’origine technique, mais d’une technique tout empirique, les

autres sont des résidus de théories plus ou moins disparues dont le

vocabulaire a laissé quelques vestiges. Exemples.

Il suffit de lire une critique quelconque. Il me suffit de me relire pour

que je relève les traits de ce désordre. Peut-être est-il inévitable ? Peut-être

est-il essentiel à la vie même de l’esprit ? Mais le désordre admet tout, par

définition. Il peut donc admettre aussi une tentative d’intervenir contre lui.

L’ordre même, et à plus forte raison une tentative d’ordre, peut toujours être

considéré comme un élément d’un désordre.

Mais je dois [phrase inachevée]

 

*

 

Si l’esprit ne pouvait agir sur soi-même, s’il ne se divisait contre soi-

même, s’il ne possédait des vertus antagonistes, il serait incapable

d’œuvres : il serait réduit à produire des productions de l’instant, des

produits de sensibilité 2. Mais il semble bien qu’il n’ait aucun pouvoir direct

sur soi-même.

D’ailleurs, ceci n’est pas moins vrai de la production de nos actes

physiques : sans l’antagonisme musculaire, notre système moteur serait

bien impuissant. Mais nous pouvons soulever lentement ou promptement un

poids ; tirer sur les deux bouts d’un fil, etc. Tout ceci divise notre effort.

Mais cette division coïncide avec un accroissement de conscience. La

conscience de soi résulte d’une résistance opposée, soit à l’autodestruction

de l’acte, soit à l’instabilité mentale et aux produits de sensibilité pure.

Je m’excuse d’employer le terme « esprit », que je n’entends pas très

bien ; mais d’abord je ne m’arrête pas sur lui ; ensuite, je ne saurais m’en

passer. On pourrait, sans doute, remplacer ce terme par une lettre, ou plutôt

par autant de lettres qu’il faudrait ; car nous lui donnons autant de sens

différents (c’est-à-dire qu’un système de combinaisons probables se

dessine) que le reste de la phrase formée ou que la circonstance de son

emploi le veut. En général, ce mot intervient dans un contraste : on l’oppose

au corps, à la matière, au monde extérieur, à un semblable ; tantôt c’est une

vitesse et une justesse de réaction ; tantôt une intention, une tendance ;

tantôt une valeur ; tantôt une probabilité ou une possibilité, etc. On pourrait

donc convenir de désigner dans chaque cas distinct, par une lettre, ce qu’il

faudrait pour former avec le second membre du contraste une expression

complète...

 

*

Le point de départ, l’idée initiale de cette manière de voir les œuvres de

l’esprit a été d’une simplicité, et presque d’une ingénuité aussi élémentaire

qu’elle pouvait l’être 3. J’ai simplement observé ce qui était observable, et je

n’ai pas observé ce qui ne l’était pas. Je n’ai pas observé que des œuvres

puissent être considérées à l’écart de l’action qui les produit ou de la

modification qu’elles produisent ; et que (pour nous en tenir à la

production) cette action, si je tentais de me la préciser ou si je l’exécutais

moi-même, n’était point suffisamment dessinée à mon regard. Si je me

bornais à l’attribuer à un personnage enrichi de toutes ses qualités

extérieures (biographie) ou décrit en termes psychologiques purement

juxtaposés, et d’ailleurs rarement cohérents, je pensais au contraire que

cette notion familière et traditionnelle d’un personnage responsable me

masquait (plus qu’elle ne me la révélait) ce qui me semblait la voie qui

devait me conduire aux véritables problèmes, aux difficultés réelles de la

question. J’allais donc à une transformation du problème lui-même. C’est-à-

dire à une transformation de l’idée d’auteur.

L’auteur qui m’intéresse et que je nomme le véritable auteur s’observe

dans un état qui exclut tout ce qui n’entre pas dans son opération.

J’ai essayé, me prenant moi-même pour sujet d’expériences — ou plutôt

non pas moi-même comme personne qualifiée et portant des attributs

observables dans tous les états, mais au contraire comme système de

sensibilité et d’action capable d’une multiplicité de configurations et de

fonctionnements très différents —, de me faire une idée de la

transformation qui aboutit à un ouvrage.

Ceci revient à admettre qu’il est possible de refaire, et à essayer de

refaire quelque chose que l’on a déjà faite, ou qui ressemble à quelque

chose déjà faite. C’est là une sorte de postulat. Si ce postulat se trouve mis

en échec, s’il est niable raisonnablement, la tentative échoue ; mais elle

nous apprend quelque chose par l’échec même. Observez que si elle semble

bien réussir, ce succès nous rapproche d’une acquisition scientifique. Science est ce que je sais refaire et puis refaire. Ici, il s’agirait de refaire

consciemment ce que l’on fait comme on l’a pu. « Consciemment », c’est-

à-dire non comme par une voie unique qui ne dépendrait que de ses points

extrêmes : ce qui est engendrant ce qu’il faut, sans intermédiaire perçu ;

mais au contraire, la conscience de soi va de carrefour au carrefour, d’arrêt

en arrêt ; elle limite l’impulsion à sa détente prévue.

Donc, finalement la valeur d’une recherche sur la production des

œuvres de l’esprit est suspendue à cette condition : que l’on puisse refaire

l’opération productrice au moyen d’un système producteur différent du

système primitif, et en différant par l’observation qui modifie celui-ci. Je

puis refaire un mouvement en le différant de phase en phase. Or, toutes les

fois que nous prononçons les mots inspiration, intuition, génie, etc., nous

reconnaissons simplement l’impossibilité d’une répétition de l’opération

dont il s’agit, rendue sensible à l’opérateur.

 

*

 

Dans ce brouillon de la leçon, Valéry insiste sur la nécessité de penser la littérature avec des notions qui lui soient appropriées. Du point de vue de la poétique, Balzac et Eugène Sue constituent des objets d’un intérêt équivalent, sans qu’il soit besoin de les distinguer par des jugements de valeur. Fondamentalement, en dépit de leurs positions différentes dans le canon, les deux écrivains suivent des mécanismes de production quasiment « indiscernables ».

 

En général, les œuvres de l’esprit donnent lieu à des questions ou à des

problèmes qu’elles font naître, une à une, et de ces cas particuliers on essaie

de tirer soit une esthétique, soit une heuristique, soit une épistémologie

— mots barbares 4.

J’ai tenté de mon côté une entreprise toute différente. J’ai considéré

cette production dans sa généralité la plus entière et l’ai tenue pour une

réaction normale ou, plutôt, d’un type normal de l’organisation humaine,

parvenue à un certain niveau de complexité. La valeur des œuvres n’entre

pas ici en ligne de compte. Ceci revient à refaire ce qui a été fait une fois,

mais consciemment.

L’espèce même de ces productions — tableau, poème — n’apparaît pas

encore. Il est bien probable que les primitifs qui dessinaient ou gravaient

dans les grottes ne s’inquiétaient pas s’ils faisaient de l’art ou de la science.

Lorsque nous pensons ordinairement à ces œuvres de l’esprit, deux

notions nous sont familières, immédiates, et nous ne nous doutons même

pas qu’elles masquent, dès qu’elles se présentent à nos esprits, ce que je

crois l’essentiel de la question — son essence même. Nous pensons, dès

que nous pensons à quelque œuvre — nous pensons à un certain auteur et à

une certaine valeur. L’auteur est un personnage qui nous est plus ou moins

connu ; nous croyons alors que tout ce qui se rapporte à lui a rapport à son

œuvre — et nous aidera à la mieux comprendre. (Mais comprendre une

œuvre ou quoi que ce soit ce n’est autre chose que de le refaire. C’est là la

limite de la compréhension.)

De là, tout le travail d’histoire littéraire. Mais nous avons beau

connaître dans le détail le plus complet la vie, les lectures, les mœurs d’un

auteur, tout ceci ne nous donne aucune idée sur l’opération même de sa

production. La plupart des détails dont je parle s’ajoutent sans nécessité, se

juxtaposent plutôt. Cette connaissance n’accroît en rien notre propre.

Quant aux jugements de valeur, sans parler de leur valeur à eux-mêmes,

il est à remarquer qu’ils distinguent entre les œuvres avant que nous ayons

une idée de toute œuvre possible. (Nous distinguons Balzac d’Eugène Sue,

mais nous ne pensons point qu’il y a peut-être un moment où ils sont

indiscernables : ils se ressemblent beaucoup dans la plupart des petits

intervalles de temps.)

Rien de plus naturel. Mais ce qui est ou semble le plus naturel par

l’usage, nous devons le considérer ici comme l’œuvre d’une très ancienne

habitude (exemple : la coexistence du monde optique et du monde auditif),

laquelle nous dissimule ce qui paraîtrait peut-être, s’imposerait peut-être au

regard d’un observateur qui n’aurait pas appris à ne pas voir les obstacles,

ce qui est une manière comme une autre de les franchir. Dans les lettres et dans les arts, surtout, le jugement de valeur nous impose une vue des choses

curieusement incomplète. C’est une vue panoramique qui ne montrerait que

les sommets au-dessus de deux mille mètres d’altitude.

Dans les sciences, la nature même de la production s’oppose à une

simplification si grossière. Ici, le produit de l’esprit doit être transmissible,

et les résultats, vérifiables en tous points et en tous lieux, doivent

finalement s’agglomérer, car l’œuvre est commune. Ici, la personne

s’évanouit rapidement dans l’ensemble de la création positive : la valeur de

l’œuvre individuelle est nécessairement confondue au capital des

acquisitions définitives.

(Nous disons production, et nous entendons ce mot au sens de produit.

Je l’entends au sens de l’opération de laquelle résulte ce produit. C’est de

l’analyse de cette opération que je voudrais tirer les notions fondamentales

et les relations de condition au moyen desquelles l’idée d’œuvre me

semblerait plus précise et plus [phrase inachevée]. Mais c’est là une tâche

peut-être insurmontable et un dessein tout chimérique. Mais toutes les

entreprises téméraires ne sont pas sans fruit, et il en est dont l’insuccès

même a son intérêt. Comment s’y prendre ? J’ai dit que je voulais procéder

d’abord en recherchant la plus grande généralité. J’ai considéré l’œuvre en

acte, et non comme un objet éloigné de toute source de vie.)

Mais une autre sorte de simplification s’introduit et s’impose. Celle-ci

est nécessaire. Elle permet de construire l’édifice scientifique sans devoir

regarder à chaque instant à ses fondements. Toute science déclare — ou

plutôt essaie de déclarer — et croit déclarer une fois pour toutes ses

définitions et ses conventions. Il arrive bien que cette assise se trouve

parfois ébranlée et qu’il faille revenir à la base, refaire une proposition qui

parut longtemps évidente « par elle-même ». Parfois, il faut toucher aux

notions les plus anciennement associées à la pensée même, et dont il

semblait que la pensée ne pût se passer pour être ! Mais ces révisions, d’ailleurs si fructueuses, doivent toujours se borner à ce qu’il faut et qui

suffit pour l’objet particulier de la science considérée.

Si, dans les arts et les lettres, on est accoutumé à penser aux œuvres

comme à des entités suffisamment définies par un objet et par un nom, et

par un jugement de valeur, dans l’ordre des sciences on est obligé de ne

retenir des travaux de l’esprit que les effets qui se dégagent de ces travaux,

que les résultats opposables à l’esprit même. Mais dans l’esprit du savant la

science n’est certainement pas à l’état où elle paraît dans les traités et dans

les programmes.

Si je me suis progressivement fait cette manière de voir, dont les

considérations que je vous expose dans ce cours sont en somme l’analyse

(aussi précise que je puis la faire), c’est que telle autre manière de penser

aux choses de l’esprit ne s’adaptait pas au mien. Tel langage, tel vocabulaire

ne touchait pas en moi le point où le fonctionnement (variance) de la vie, la

représentation des choses (énergie de représentation, de conservation, de

combinaison), les valeurs (avec celle qui excite les moteurs complets) sont

simultanément intéressés. Donc, recherche de ce que la conscience de soi

peut offrir, quelles corrections elle peut apporter aux résultats de première

intention — c’est introduire une dimension de plus —, quelles altérations.

Vous pouvez concevoir quelle différence il peut y avoir entre les effets

produits en nous, les valeurs, le rôle dans le travail de l’esprit, par ces

termes pris comme on nous les donne, à l’état de notions scolaires (phrase,

vers, œuvre), ou bien considérés, c’est-à-dire ressentis comme des éléments

vivants ou des modes vivants de notre fonctionnement même. C’est les

rendre conscients (Jaëll 5).

(Veille = nombre des plans distincts, simultanés 6 :

— 0

— Plan unique.

— Corps, esprit, monde bien séparés (veille) et leurs relations esprit →

corps → monde, et moi lié.

— Conscious. Moi absolu, équidistant corps, esprit, monde.)

Nous pouvons alors discerner dans notre présence mentale, appliquée à

telle ou telle occupation, à telle ou telle étude, ce que nous donnons

d’existence, de durée, de quasi-réalité — aux objets apparents de cette

application. (Il arrive qu’ils nous obsèdent.) Nous pouvons comparer les

états si différents d’une même notion suivant qu’elle reçoit de nous ou

qu’elle nous force à lui donner telle ou telle valeur d’action, telle ou telle

résonance. (Le langage comme œuvre. Le langage, sans la considération des

valeurs, c’est-à-dire sans la notion de son rôle dans l’action générale et la

transformation de l’être, est mutilé. L’étude objective est insuffisante.)

Le même corps à différentes températures. (Variabilité, et faculté de tout

l’être de devenir l’instrument d’une valeur d’excitation. Qu’est-ce qui se

conserve ?)

 

1. NAF 19091, f. 8. Manuscrit autographe.

2. NAF 19091, f. 9. Dactylographie avec ajouts autographes.

3. NAF 19091, f. 10-11. Dactylographie avec ajouts autographes.

4. NAF 19099, f. 2-9. Manuscrit autographe.

5. Sur la pianiste Marie Jaëll, voir plus haut, p. 541.

6. Schéma représentant trois plans superposés, le dernier étant légendé consciousness.

 

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