Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940

Phases et équilibre : la colère et le rêve (10 février 1939)

VENDREDI 10 FÉVRIER 1939

 (18e leçon)

 

Phases et équilibre : la colère et le rêve

 

Après une excitation quelconque, le système organique, comme le système mental, tend à rétablir les équilibres perturbés. Quand l’action ne suffit pas à rétablir l’équilibre, elle est répétée : il se produit ainsi comme un mouvement de pendule, qui est également le propre de l’effet poétique. Dans le rêve, l’excitation produit a posteriori dans l’esprit sa propre représentation explicative.

 

Les idées et remarques que je vous expose sur l’action humaine

considérée comme la force génératrice des œuvres de l’esprit, lesquelles

sont en somme un cas particulier de l’activité humaine, nous ont conduit à

dégager peu à peu les conditions principales d’une action, à partir d’un état

de minimum d’intensité et de minimum de durées sensibles — état duquel

quelque incident nous tire (sensation étrangère au taux des échanges du

moment, sensation de besoin physiologique, etc. : en somme, toute une

catégorie de faits très divers, groupés ici par le seul effet de puissance

impulsive) 1. Ce dérangement exige une réponse, un retour à l’état initial de

disponibilité (retour qui n’est jamais que partiel). Alors se produisent des

modifications d’importance très variable.

Les réponses à fournir aux circonstances, ou plutôt au déséquilibre

qu’elles ont causé, sont d’une variété extrême. Elles intéressent l’individu

d’une quantité de façons différentes. Tantôt c’est ce qu’on peut nommer sa

substance qui se modifie : toute l’immense variété des adaptations ;

changement de terrain, de climat. Tantôt ce n’est qu’un appareil qui s’accorde : le violon : la voix selon la circonstance : le pas. Peut-être avant

de se mettre au travail, serait-il bon de procéder à quelques exercices. L’œil

s’accommode. La netteté est une variable.

Et l’esprit. En ce qui le concerne, remarquons que son accommodation

est appliquée à l’attente dirigée : il attend de soi-même. Et il se rend plus

sensible à tous les produits extériorisables, c’est-à-dire dont il peut faire des

actions. Ici intervient la conscience. Et ici aussi ce grand sujet : la

modification consciente de la nature vivante et pensante.

Ici, plus d’une question se pose.

Comment s’introduit le type de l’action, le type marche, le type danse ?

Ces deux modifications tendent d’après notre système à nous replacer à

l’état de moindre inégalité — l’inégalité étant le fait de la sensibilité, et

celle-ci jouant ici le rôle des forces en mécanique.

Donc le type danse semble un type de dissipation d’énergie. Et par là se

rapprocherait des agitations périodiques simples qui résultent de l’excitation

de groupes moteurs localisés par une surabondance d’énergie libre : le

cheval piaffe ; l’ennui pianote, ou l’impatience ; l’anxiété va et vient. Le

rire, ce refus.

Mais quand cette surabondance coïncide dans la conscience avec un

objet précis, il peut y avoir production d’actes finis ; mais, circonstance

remarquable et qui nous montre bien la relation profonde des deux types, il

arrive — c’est le cas fréquent de la colère — que l’acte libératoire et

résolutoire, une fois accompli ou imaginé fortement, n’ait pas suffi à

amortir, à absorber la quantité d’énergie qui gêne le fonctionnement normal

de l’organisme ; et il y a alors reprise réelle ou imaginaire des actes de

libération.

Cette reprise nous montre une forme périodique dériver d’une forme

finie. Le pendule dépasse le point d’équilibre 2.

La colère, par exemple, montre bien ce phénomène. L’être qui subit

cette perturbation intense devient le jouet de l’énergie non compensée par l’acte, exactement comme dans le rire, ou les explosions diverses,

sanglots, etc. Dans tous ces cas, un observateur de sang-froid constate des

effets quasi-mécaniques (journée 3).

 

PHASES ET RÊVES

 

On peut penser qu’il existe une sorte d’équilibre de phase. J’imagine

que le rêve (s’il existe...) est un état de productions psychiques non

instantanées sans références, sans coupures (j’entends par là qu’il ne s’y

trouve pas de division des mondes, comme dans la veille, dans laquelle

deux attentions ou trois, deux départements de perception ou d’action

coexistent, avec autant de différence ou d’indépendance apparente entre

eux que « l’on voudra »), tel que toutes les modifications qui s’y forment

doivent seulement conserver cet état et respecter le seuil de l’éveil, tout en

répondant par tous moyens psychiques ou réflexes aux excitations

physiologiques ou dérivées.

J’ai donc pensé à comparer cette conservation d’un système

relativement fermé (dont les mouvements et changements intérieurs seraient

des réflexes et des images et affections, ici identifiés) : 1º à un système

matériel sans action de forces « extérieures », avec conservation des mv ; 2º

à un système en équilibre énergétique, qui réagit à toute modification d’une

variable par la transformation quelconque qui tend à amener une

modification de sens inverse de la même variable 4.

Or, dans ce rapprochement, la transformation serait, tant qu’elle

demeurerait conservative, une certaine représentation qui n’aura pour loi

que de répondre par une production « explicative » pour l’excitation, fût-

elle encore non explicite — de résoudre le problème avant qu’il soit énoncé

(comme on parle avant d’avoir réfléchi). Ce qui montre qu’il y a des voies

ou des vitesses telles que ce qui viendra à la conscience comme notion ou

image est postérieur à l’action excitatrice qui est à l’origine... Le

commencement prépare sa vue en tant que fin.

L’acte composé est un écart de régime. Toutes les notions qui

interviennent dans la production sont des propriétés d’acte, prises ou

captées à tel moment de l’évolution du cycle d’action. Mais celles qui ont

subi une élaboration mentale séparée se sont tant bien que mal insérées dans

le langage, et ses modes conventionnels, explicites ou non.

Ces notions sont elles-mêmes (en général) des actes réduits à leur

possibilité.

La « cause » est une production toute comparable à un réflexe, lequel

modifie l’animal surpris (si la surprise ou un arrêt analogue ne se produit

pas, point de cause ; la cause sera une réponse à cette sensation d’arrêt : on

ne recherche pas la cause quand le cours naturel se poursuit).

Le nombre, l’ordre, la forme (la figure, la phrase, la force) n’ont de

sens, ne sont besoin que relativement à des actes.

 

1. NAF 19091, f. 38-41. Dactylographie avec ajouts autographes et allographes. Notes prises peut-être par Lucienne Julien Cain.

2. L’image du pendule revient fréquemment sous la plume de Valéry pour représenter l’effet poétique, notamment dans « Poésie et pensée abstraite » (1939, Œ1, p. 1332-1333 ; LP3, p. 840).

3. Le développement qui précède concerne les actions de la veille ou journée ; celui qui suit, celles de la nuit et du sommeil.

4. La formulation mv désigne en physique le produit de la masse par la vitesse, c’est-à-dire la quantité de mouvement. Il n’est pas impossible que Valéry songe également à la formule de l’énergie ( 2 mv).

 

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