Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Introduction : Une anthropologie de l’esprit
PAUL VALÉRY
COURS DE POÉTIQUE
I
LE CORPS ET L’ESPRIT
1937-1940
Édition établie, présentée et annotée
par William Marx
Avec la collaboration
d’Andrei Minzetanu et Céline Surprenant
GALLIMARD
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INTRODUCTION
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« “Grande première” au Collège de France : le “professeur” Paul Valéry ouvre son cours de “poétique” », Excelsior, 11 décembre 1937.
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UNE ANTHROPOLOGIE DE L’ESPRIT
À l’écoute de Valéry
« Je voudrais vous expliquer pourquoi j’ai fait ici un cours de poétique,
ou plutôt non pas pourquoi, mais comment il s’est fait que j’ai été amené à
cette conception de la poétique qui s’est présentée à mon esprit lorsque mes
regrettés amis M. Joseph Bédier et M. Moret — Bédier, administrateur du
Collège, et Moret, professeur ici d’égyptologie — ont pensé, ont inventé
cette idée que je pourrais être ici professeur au Collège de France, ce qui
m’a beaucoup étonné, n’ayant jamais enseigné de ma vie et ne me sentant
pas tout à fait une âme de professeur 1. »
Ainsi Paul Valéry entreprend-il de raconter à ses auditeurs comment il
lui échut en 1937 — à l’âge de soixante-six ans, quand d’autres songent
plutôt à la retraite, et alors que rien ne le prédisposait à faire profession
d’enseignant —, comment il lui échut donc malgré tout de devenir
professeur dans la plus prestigieuse institution française d’enseignement et
de recherche. Nous sommes alors le 15 mars 1941 : c’est la dernière leçon
de la dernière année de cours, ou du moins celle que Valéry croit telle, car il
est atteint par la limite d’âge — en réalité, il allait être prolongé dans ses
fonctions chaque année suivante, jusqu’à sa disparition en 1945.
Relisons la phrase de Valéry : elle est un peu alambiquée, l’orateur y
cherche ses mots, on y sent le ton de la causerie. Cette impression de lecture
est confirmée par l’enregistrement sonore, le seul dont nous disposions pour les huit années de cours, et encore est-il très fragmentaire : la voix s’y fait
entendre légèrement nasillarde et gouailleuse, le débit rapide et haché,
l’articulation un peu lâche, les hésitations nombreuses. Ce n’est pas un
professeur sûr de ses bases en train de prononcer un cours déjà
complètement formé en son esprit et dans les notes soigneusement posées
sur la table : c’est un penseur qui réfléchit à voix haute, en toute confiance,
dans une conversation familière avec les auditeurs et les fidèles. Cours
expérimental, où la pensée s’éprouve en même temps qu’elle se dit.
Ce faisant, Valéry illustre de manière exemplaire un type
d’enseignement sans doute caractéristique de la modernité, en particulier
dans la seconde moitié du e XX siècle, et qui trouva en Roland Barthes l’un
de ses praticiens les plus déterminés : celui du cours laboratoire de pensée,
non pas exactement sous la forme de ce séminaire dont le sémiologue
formula brillamment la théorie 2 — car, à la différence des séminaires de
Barthes, et conformément aux usages en cours respectivement à l’École
pratique des hautes études et au Collège de France, les auditeurs de Valéry
n’avaient pas la parole —, mais comme un lieu où la pensée ait liberté de
s’improviser et d’aller jusqu’à ses derniers retranchements, sans nul
compromis avec les attentes et les habitudes communes : le cours comme
recherche d’une singularité poussée jusqu’à l’extrême ; comme
idiosyncrasie du savant, où le savoir positif procéderait de l’expérience
personnelle, voire intime, d’un penseur se prenant lui-même pour sujet et
objet de la saisie intellectuelle.
Voilà ce qu’avec une oreille quelque peu exercée il n’est pas excessif de
chercher à entendre dans la voix de Valéry, en ce jour béni de 1941 où la
radio eut l’idée, hélas jamais remise en pratique, de poser un microphone
sur le bureau du maître : le ton de la liberté. La liberté de l’œuvre tardive et
du vieil écrivain dégagé de toute contrainte 3, ou bien cette même liberté
que, sous l’Occupation, Valéry eut l’audace de brandir, tel un étendard, le
jour qu’un officier allemand, devant la grille du Collège de France, l’interrogeait sur la fonction de cet imposant bâtiment : « Monsieur, lui dit
Valéry, il serait trop long de vous l’expliquer. Je vous dirai seulement ceci :
c’est ici une maison où la parole est libre. Elle a été créée expressément
pour cela, et par un roi 4. » Ainsi le raconta Valéry à ses auditeurs lors du
premier cours après la Libération, et l’émotion était sensible, on l’imagine
volontiers. Or, dans cette maison où la parole était libre, le cours fut
précisément le lieu de tous les affranchissements de la pensée.
Le serpent de mer de la critique littéraire
Par la voix de Valéry racontant comment et pourquoi il devint
professeur, par ce ton de la liberté, nous voici donc engagés à sa suite dans
ce qu’il nomme à plusieurs reprises une « aventure de l’esprit », en
entendant l’aventure, comme il le fait, dans son sens le plus fort, le plus
plein, le plus étymologique aussi, comme l’entreprise dont l’issue est
proprement incertaine, uniquement tendue vers ce qui adviendra (ad
venturum), mais dont nul au départ, et assurément pas le principal intéressé,
ne sait à quoi elle aboutira ni même si elle aboutira.
Or, l’événement de cette pensée, ou plutôt son avènement, est toujours
en cours : cette parole exigeante et fidèle à elle-même, proférée il y a plus
de quatre-vingts ans, puis oubliée, la voici en effet advenir à nouveau et
prendre une seconde vie, dont les ultimes développements nous sont encore
inconnus. Tout ce qu’on peut affirmer aujourd’hui, avec le recul et en
pesant soigneusement les mots, c’est que le cours de poétique donné par
Valéry au Collège de France de 1937 à 1945 fut un moment capital de la
réflexion littéraire et esthétique, un authentique monument de la pensée,
échappant aux cadres préétablis et dessinant de manière fulgurante certaines
des évolutions les plus radicales de l’entreprise théorique au e XX et au
XXIe siècle.
Mais de ce monument demeuré trop longtemps caché on ne connaissait
que de rares fragments. On s’y référait uniquement par ouï-dire, simplement
parce qu’on savait qu’il avait eu lieu ; parce qu’on savait que Paul Valéry,
dans ses textes publiés comme dans ses Cahiers privés, développa une
réflexion essentielle sur la littérature et sur les arts, qui fait toujours autorité
parmi les critiques, les philosophes, les écrivains ; parce qu’on subodorait
que ce cours aussi avait dû avoir une importance particulière pour lui ;
parce qu’on en trouvait, ici et là, des traces chez des auditeurs.
Le cours de poétique de Valéry fut le serpent de mer de la critique et de
la théorie littéraires : on en parlait sans l’avoir jamais vu. Ainsi, vingt-cinq
ans après la disparition de l’écrivain, Hélène Cixous, Gérard Genette et
Tzvetan Todorov baptisaient Poétique celle qui allait devenir la plus
importante revue française de théorie de la littérature, en renvoyant
explicitement ce nom bien moins à Aristote qu’à l’enseignement de Valéry
au Collège de France et aux suggestions qu’il y faisait, en particulier celle,
fameuse et provocante, de pouvoir écrire « une histoire approfondie de la
littérature [...] sans que le nom d’un écrivain y fût prononcé 5 ».
En inspirant un mouvement intellectuel d’envergure au sein du système
universitaire français, le cours de Valéry ne faisait rien de moins que
bouleverser le paysage des études littéraires, et pourtant, à y regarder de
près, seuls deux textes — majeurs, certes — publiés par l’écrivain laissaient
soupçonner l’importance de ce qui s’était dit au Collège de France, des
réflexions qui y avaient été menées. L’un, « De l’enseignement de la
poétique au Collège de France », était le programme d’enseignement que
Valéry avait distribué aux professeurs du Collège pour présenter son projet
de chaire et de candidature. L’autre, « Première leçon du cours de
poétique », reprenait le contenu de la leçon inaugurale. Datés de 1937, les
deux textes ne débordaient pas la première séance, de sorte que le reste du
cours semblait perdu corps et biens. Sans doute la parole de Valéry était-elle
restée présente dans la mémoire de ses auditeurs, parmi lesquels — excusez du peu — Cioran, Maurice Blanchot, Roland Barthes, Yves Bonnefoy ou
Michel Tournier. Mais, quand disparut le dernier auditeur du cours,
s’évanouit avec lui presque la dernière empreinte d’un enseignement donné
pendant huit années, deux fois par semaine, au Collège de France.
Presque, parce que subsistaient de ce cours néanmoins tous les
documents préparatoires des leçons que Valéry prononçait chaque semaine,
ainsi que des transcriptions complètes de quelques-unes d’entre elles, soit
plus de 2 500 feuillets dans le fonds Valéry conservé au département des
Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France. Les spécialistes de
l’écrivain connaissaient l’existence de ce vaste et complexe dossier ;
plusieurs l’avaient consulté et en avaient tiré des études sur des thèmes
particuliers, principalement sur les conceptions linguistiques de Valéry,
pour la connaissance desquelles le cours de poétique offre un matériau
considérable (la notion de langage intérieur, par exemple, l’occupe plusieurs
leçons durant) ; mais aucune édition, même partielle, n’existait de cet
ensemble 6.
C’est de ce dossier manuscrit que provient une grande part de la matière
ici donnée pour la première fois au public, laquelle correspond environ au
quart du total en nombre de feuillets — et sans doute à bien davantage en
pure quantité de texte, car la présente édition privilégie les documents les
plus rédigés et les moins fragmentaires. Celui qui la livre aujourd’hui au
public a le sentiment d’exhumer des sables quelque pyramide, voire
quelque sphinx : pyramide par la masse, sphinx par la profondeur des
questions que ce cours pose encore aujourd’hui. Voilà en effet dévoilé le
dernier grand inédit de Valéry — et même celle qu’on pourrait nommer son
œuvre ultime, la dernière leçon ayant été prononcée quelques mois à peine
avant sa disparition.
Parler d’œuvre à propos du cours de poétique est d’autant plus légitime
que Valéry avait effectivement l’intention de tirer de son enseignement un
livre. Outre les témoignages de la revue 7 Yggdrasill en 1938 ou de Maurice
Blanchot en 1942 8, un manuscrit de 1943 montre un projet d’ouvrage
mentionnant le « chapitre 9 I ».
« Je n’ai en vue, pour le moment, aucune solution précise pour la
publication en librairie de l’ensemble du cours de poétique 37-38, avoue
pourtant le nouveau professeur. Je songe à un petit volume aussi dense et
précis que possible, car l’improvisation répète, dilue, omet ou brouille à
plaisir. Mais encore faut-il faire ce volume... et il n’est pas très facile à
faire 10. »
Pour inciter Valéry à franchir le pas, Gaston Gallimard dépêcha au
Collège de France une sténotypiste, Fernande Sergent 11. Elle transcrivit
intégralement un certain nombre de leçons en 1938 : avec l’aide de
l’archiviste de la maison Gallimard, nous avons retrouvé douze de ces
transcriptions, dont nul ne connaissait l’existence. En 1945, le secrétaire
particulier de l’écrivain, Julien-Pierre Monod, commanda à cette même
sténotypiste la transcription des dernières séances du cours : ces seize
leçons furent ensuite déposées au Valéryanum de la Bibliothèque littéraire
Jacques-Doucet. L’ensemble de ces vingt-huit sténographies complètes
totalement inédites, datées de la première et de la dernière année de cours,
forment parmi les documents les plus fascinants de la présente édition : tout
en découvrant des pans ignorés de la pensée de Valéry, ils font entendre son
humour et son émotion et tracent le portrait d’un brillant improvisateur, qui
n’hésitait pas à se mettre en scène devant ses auditeurs et à jeter un regard
ironique sur son propre discours de professeur.
Or, alors même que ces transcriptions (celles de 1938, en tout état de
cause) avaient été ordonnées pour faciliter à l’écrivain le travail de mise en
forme de son cours, le livre espéré ne vint jamais. À ceux qui lui en
demandaient la raison, Valéry répondit : « La forme coûte cher 12. » Sans
prétendre produire l’œuvre espérée, le présent volume n’en réalise pas
moins, quoique sous une tout autre modalité, un vœu formulé il y a plus de
trois quarts de siècle.
Si Valéry avait tant espéré écrire ce livre, si cette œuvre à venir était
peut-être celle qui pour lui comptait le plus, c’est que le cours de poétique
constituait la synthèse la plus accomplie de toute sa pensée : l’écrivain et
théoricien s’y donnait tout entier, sans rien cacher des complexités et des
difficultés de ses conceptions. Celui qui s’exprime dans le cours de poétique
n’est pas un Valéry de commande, un Valéry mondain ou officiel, mais le
vrai Valéry, se livrant sans compromis et sans concession, et joignant à la
rigueur et à la radicalité qu’on lui connaît par ailleurs dans les Cahiers une
volonté inédite de systémisation de sa pensée, qui fait du cours une
entreprise sans équivalent dans le reste de son œuvre.
Le voici, en effet, pour la première fois, à rassembler toute sa réflexion
sur l’esprit, le corps, l’art, la littérature, la science, la société, la civilisation,
sur l’homme enfin, en une somme complète et organiquement composée.
Ce qu’il nommait dans sa jeunesse le « Système », toujours laissé dans les
Cahiers à l’état d’ébauche et de fragments, ou bien éparpillé dans la
multitude des articles de commande qu’il publia tout au long de sa carrière,
il le réalise au soir de son existence, en lui donnant la forme d’un discours
suivi, semaine après semaine, année après année, tendant à une
anthropologie totale de la création et de la vie intellectuelle — une
anthropologie, en ce sens que s’y trouvent étroitement articulées, et comme
jamais, trois dimensions constitutives de l’existence humaine : le
biologique, le social et l’histoire. Cette perspective anthropologique globale
a de quoi renouveler profondément notre compréhension du projet de
pensée qui fut celui de Valéry, en mettant enfin en évidence l’unité profonde
qui sous-tend l’une des conceptions de l’homme et du monde les plus
complètes qu’on ait jamais produites.
Comment Valéry fit son entrée
au Collège de France
On l’a dit : rien ne préparait Valéry à devenir professeur au Collège de
France. Les seuls emplois qu’il eût occupés, après une licence de droit,
furent ceux, brièvement, de rédacteur au ministère de la Guerre, puis,
beaucoup plus longuement, de secrétaire particulier du directeur de l’agence
Havas, Édouard Lebey. La disparition de ce dernier en 1922 plonge Valéry
dans l’insécurité financière, alors qu’il a une famille avec trois enfants à
nourrir, un train de vie bourgeois à soutenir — et aucune fortune
personnelle ou familiale pour l’y aider, à la différence de ses amis Pierre
Louÿs et André Gide. Si, fort heureusement, il se retrouve sans emploi au
moment précis où lui vient la reconnaissance littéraire, un poète, même à
succès, ne saurait alors tirer de son œuvre des revenus analogues à ceux
d’un romancier ou d’un auteur de théâtre.
Valéry se voit ainsi réduit à courir les commandes, à donner des
conférences rémunérées, à profiter d’un marché de l’édition de luxe alors en
plein essor. Il aimait à y insister lui-même : la plupart de ses œuvres
publiées furent le résultat d’une demande extérieure — faisant de cette
situation imposée un destin assumé, en adéquation, on le verra, avec sa
propre théorie de la création littéraire.
À la toute fin de sa carrière, Mon Faust sans doute fera exception, mais
c’est justement l’époque où son traitement de professeur du Collège de
France lui permet une véritable indépendance financière. En 1927, une
polémique s’éleva dans la presse : on reprocha à l’écrivain de réserver la
lecture de ses œuvres aux riches et de vendre comme éditions originales des
textes déjà publiés 13. Quoique essentiellement calomnieuse, l’accusation
précipita une sorte de krach sur le marché des éditions de Valéry, en grevant
sérieusement ses revenus. Sa nomination en 1933 comme administrateur du
Centre universitaire méditerranéen de Nice n’empêcha pas sa situation
matérielle de rester étroitement dépendante de sa réputation littéraire.
Aussi, lorsqu’en 1936, avec son collègue l’égyptologue Alexandre
Moret, le médiéviste Joseph Bédier, confrère de Valéry à l’Académie française et administrateur du Collège de France, proposa au poète de les y
rejoindre en tant que professeur, c’était dans l’idée qu’une telle fonction
pourrait enfin lui procurer la sécurité financière qui lui manquait 14.
Précédemment fixée à soixante-quinze ans, la limite d’âge des professeurs
du Collège de France venait d’être avancée à soixante-dix ans par le
gouvernement du Front populaire 15 ; sept chaires se libéraient donc
soudainement, dont celle de l’historien de la littérature Abel Lefranc, atteint
par cette nouvelle limite d’âge. L’opportunité était à saisir. « Ma
candidature, c’est une question de bifteck 16 », aurait plaisamment avoué le
principal intéressé, avec l’habituelle distance ironique qu’il aimait à garder
vis-à-vis de lui-même et sa volonté quasiment existentielle de tenir pour
indifférent tout ce qui importe aux autres.
Sur le fond, toutefois, cette candidature et l’invitation de Joseph Bédier
n’auraient eu aucun sens si depuis les années 1920 Valéry n’avait
développé, en maints textes et conférences, une réflexion originale
considérable sur la création littéraire — c’était la version publique des
analyses qu’il déroulait en privé dans les Cahiers depuis ses vingt ans. Il
avait fait, à la Société française de philosophie, des interventions
remarquées sur sa conception de l’esthétique. Académicien depuis 1925, il
avait reçu en 1931 un doctorat honoris causa de l’université d’Oxford. Il
était connu pour être l’ami des scientifiques, de Paul Langevin en
particulier, professeur de physique au Collège. Son prestige littéraire et
intellectuel était au plus haut, en France, bien sûr, où il jouissait, pour ainsi
dire, d’un statut d’écrivain officiel, renforcé par le Front populaire, comme
à l’étranger, où on le considérait, en général, comme le plus grand auteur
français vivant.
Rétrospectivement, étant donné la stature de l’écrivain, la place de
Valéry au Collège de France semble aller de soi, comme le couronnement
d’une carrière littéraire exceptionnelle : on se souvient, par exemple, des
chaires illustrées récemment par Pierre Boulez et Yves Bonnefoy ; on sait aussi qu’en principe aucune condition de diplôme n’est requise pour
devenir professeur au Collège et que le doctorat, notamment, n’y est pas
nécessaire. En réalité, dans le contexte de l’époque, la candidature d’un
non-universitaire n’entrait pas dans les habitudes de la maison. En outre, la
posture anti-historique de Valéry pouvait paraître aller à contre-courant du
mouvement de scientifisation et d’historicisation des études littéraires
promu en France, depuis le début du e XX siècle, par Gustave Lanson, de
sorte que le soutien apporté par l’historien de la littérature Joseph Bédier
révélait de sa part, pour le moins, une ouverture d’esprit peu commune
— audace intellectuelle que la majorité de ses collègues finirait par
partager.
Paul Valéry s’engagea dans l’aventure en rédigeant, selon l’usage, une
plaquette présentant, d’une part, ses titres et travaux, d’autre part, son projet
d’enseignement et de recherche. Intitulée « De l’enseignement de la
poétique au Collège de France 17 », la brochure fut envoyée à tous les
professeurs. De leur côté, agacés par le caractère délibérément anhistorique
du projet de Valéry et sans doute aussi par la réputation de mondanité
attachée à l’écrivain, l’historien Lucien Febvre et l’américaniste Bernard
Faÿ suscitèrent la proposition adverse d’une chaire d’Histoire littéraire du
mouvement romantique en France, destinée à André Monglond, professeur
à l’université de Grenoble, qui défendait une approche plus orthodoxe de la
littérature.
Réunie le 7 mars 1937, l’assemblée des professeurs dut choisir entre les
deux projets de chaire pour l’emploi du crédit devenu disponible à la suite
du départ d’Abel Lefranc. Bédier et Moret étant partis à la retraite, le projet
de Valéry fut défendu avec intelligence par le philosophe Édouard Le Roy,
disciple et successeur d’Henri Bergson au Collège, qui avait su apprécier les
conférences de Valéry à la Société française de philosophie 18. De son côté,
Lucien Febvre se montra très offensif. L’historien de la philosophie
médiévale Étienne Gilson glissa à son collègue littéraire Paul Hazard : « Si l’exposé écrit par Valéry était d’une thèse sur Valéry, tous ces messieurs
l’écouteraient, et même ils applaudiraient ; mais c’est lui-même — et ils
protestent 19. » En fin de compte, les trente-neuf votants accordèrent vingt-
deux voix à la chaire de Poétique contre dix-sept pour celle d’Histoire
littéraire 20. La chaire de Poétique fut donc créée : une première étape était
franchie.
Dans un second temps, conformément au règlement du Collège, il
incombait à Valéry de se porter officiellement candidat à la chaire créée à
son intention. La règle étant alors que le Collège de France proposât au
ministère de l’Éducation nationale de choisir entre deux noms pour désigner
le titulaire d’une chaire, l’usage s’était imposé d’indiquer en première ligne
le nom du candidat réellement souhaité par l’assemblée des professeurs et,
en seconde ligne, le nom d’un candidat factice, plus jeune et moins titré.
Valéry demanda au critique Charles Du Bos le service de cette candidature
fictive.
Lors de l’assemblée du 30 mai 1937, la lettre de candidature de Valéry
fut lue par Le Roy, celle de Du Bos par Gilson. Il y avait trente-sept
votants : Valéry obtint vingt-cinq voix, Du Bos une (sans doute celle, par
courtoisie, de Gilson), tandis que onze bulletins blancs furent marqués
d’une croix 21. Valéry était certes élu à la majorité absolue, mais son faible
score montrait que l’offensive de Febvre et de Faÿ avait laissé des traces.
Une académie de l’Institut devait également confirmer le choix : sollicitée
pour présenter à son tour deux candidats à cette chaire, l’Académie
française désigna sans surprise les mêmes que le Collège et dans le même
ordre, si bien que le ministère de l’Éducation nationale put, sans hésitation,
approuver l’élection de Valéry, qui fut nommé par décret du président de la
République Albert Lebrun le 19 octobre 1937.
Hauts et bas de huit années de cours
La leçon inaugurale eut lieu le vendredi 10 décembre 1937 à onze
heures. Le journaliste d’Excelsior évoque assez pittoresquement
l’ambiance : « Les “belles écouteuses” piétinaient sans se plaindre dans le
froid glacial d’une galerie où l’aigre bise d’hiver soufflait 22. Elles allaient
entendre le poète dont elles ont fait un demi-dieu. Dès dix heures du matin,
une heure avant l’ouverture des portes, trois cents personnes, massées, s’y
impatientaient déjà. Une curieuse atmosphère de répétition théâtrale,
d’événement universitaire et de salon mondain.
« [...] Les portes s’ouvrent. Élégante ruée. Bientôt, les travées mêmes
sont envahies. Des journalistes s’assoient sur les marches de la chaire.
« Les “officiels” arrivent. Au premier rang, M. Jean Zay, ministre de
l’Éducation nationale ; son chef de cabinet, M. Marcel Abraham ; M. André
Mayer, professeur au Collège de France ; M. Faral, administrateur du
Collège de France ; M. Julien Cain ; Mme Suzanne Desprès ; M. Paul
Léon ; M. Lugné-Poe ; M. Georges Huisman, directeur des Beaux-Arts ;
M. Georges Duhamel et M. André Gide.
« M. Paul Valéry, en veston noir, lit, d’une voix monocorde, une
“introduction” à son cours.
« [...] Des murmures flatteurs couraient dans l’assistance. Des
applaudissements éclataient, soulignant les périodes les plus heureuses du
nouveau “professeur” au cours de ce long exposé — qui parut court. »
Une telle cohue féminine et mondaine rappelait celle qui, un quart de
siècle plus tôt, se pressait au cours de Bergson. Outre la comédienne
Suzanne Desprès, déjà citée, on notait la présence de Nadia Boulanger, de la
cantatrice Véra Bour, de Maria Van Rysselberghe, la « petite dame » de
Gide, de la duchesse Edmée de La Rochefoucauld, qui fut une auditrice
assidue jusqu’en 1945, mais également, de façon plus inattendue, de
Gertrude Stein, venue au bras de Faÿ, hostile pourtant à l’élection de
Valéry 23.
Le faste et la foule ne doivent pas faire illusion, et tous les
commentateurs le signalent, sans exception : l’enseignement donné par
Valéry fut assez aride, en vérité, et le resta durant les huit années suivantes.
Contrairement aux craintes de certains de ses collègues, le familier des
salons prit son nouveau métier fort au sérieux et tâcha de satisfaire à
l’exigence intellectuelle réclamée par le Collège de France, sans faire de
concession à la mondanité. L’effort demandé à l’écrivain n’était pas mince :
dès le lendemain matin, samedi, eut lieu la deuxième leçon d’une heure, et
les deux séances se succédèrent ainsi, chaque semaine, jusqu’au terme des
trente heures de cours annuelles que devait alors assurer un professeur du
Collège de France.
La guerre arrivera et, avec elle, les moments sombres de l’Occupation ;
la salle ne sera plus chauffée l’hiver ; l’auditoire se clairsèmera ; ne
viendront plus que les fidèles entre les fidèles ; mais Valéry continuera, bon
an mal an, de traverser Paris en métro pour sortir deux fois par semaine à la
station Odéon (trois fois, en comptant les jeudis de l’Académie), de
remonter la rue de l’École-de-Médecine, de faire son cours, puis de repartir
en empruntant, si possible, le véhicule d’une des élégantes à chauffeur.
Au printemps 1940, les hostilités de la « drôle de guerre » stoppèrent
net le fil des leçons ; en 1943 et 1945, des défaillances de santé abrégèrent
son enseignement. À plus de soixante-dix ans, il était pour l’époque un vieil
homme déjà. Il donna son dernier cours le 24 mars 1945 et mourut quelques
mois plus tard, le 20 juillet.
En principe, sa quatrième année aurait dû être la dernière : atteignant en
effet la limite d’âge, il prononça une leçon de clôture le 15 mars 1941 24.
Mais, avec l’Occupation, de nombreuses chaires du Collège de
France n’étaient plus pourvues, et l’enseignement se réduisait comme peau
de chagrin : des professeurs avaient été démis de leurs fonctions en raison
du statut des Juifs instauré par le gouvernement de Vichy ; d’autres étaient
en captivité ou entrés dans la clandestinité. Des crédits étaient ainsi disponibles pour prolonger l’enseignement de Valéry, à qui le traitement de
professeur était plus que jamais devenu indispensable. L’administrateur
Edmond Faral demanda au ministère le maintien en fonctions de l’écrivain,
qui fut accordé le 29 mai 1941 pour une année supplémentaire, « à titre
exceptionnel, et en raison des nécessités de services 25 ». D’autres
professeurs dans la même situation furent également prorogés.
Déjà pourtant, le gouvernement de Vichy regardait Valéry avec
méfiance : en janvier de la même année, son vibrant hommage à Bergson
avait profondément déplu, et, à l’Académie française, il apparaissait, avec
Duhamel, comme le chef de file de la résistance à la Collaboration 26. On lui
retira l’administration du Centre universitaire méditerranéen de Nice. Si, les
années suivantes, la prolongation de ses fonctions au Collège lui fut
néanmoins chaque fois accordée, ce ne fut qu’au terme de longues
tergiversations de la part du ministère, et parfois même après le début de
l’année universitaire, ce qui mettait Valéry dans une incertitude
extrêmement inconfortable et l’obligea, par exemple, fait insolite, à
prononcer le 19 juin 1942 une deuxième leçon de clôture 27, suivie d’une
troisième le 12 juin 1943 28.
Valéry professeur
Nul doute à ce sujet : Valéry mettait son public à rude épreuve. Tous les
témoignages concordent : causeur étincelant dans les salons, il n’avait rien
d’un orateur. Son débit est sec, sa voix terne et sourde. « Sans doute
M. Paul Valéry lit moins bien qu’il n’écrit, souligne un témoin, et puis le
vacarme qui vient de la rue est si assourdissant 29. » Les salles alors — est-il
besoin de le rappeler ? — n’étaient pas sonorisées. Pourtant — les
témoignages concordent aussi sur ce point — le charme agissait : l’intelligence du contenu — celle de Valéry lui-même — l’emportait sur la
rugosité de l’élocution.
Maurice Blanchot fut de ceux qui définirent le mieux l’expérience
intellectuelle proposée dans ces leçons : « Le cours de poétique n’a pas
encore été publié et il semble difficile de le dégager dès maintenant du
charme fortuit de la parole, de l’esprit de digression et d’aventure que
représentait cet enseignement, poursuivi avec les ressources d’une
conversation en apparence improvisée 30. Quoi de plus significatif qu’une
telle méthode, image de l’instabilité propre de l’esprit, figure et moyen
d’une recherche qui, s’exerçant sur un sujet non défini et presque
indéfinissable, ne pouvait supporter une démarche trop stricte et devait
recevoir plus d’aide de hasards concertés que d’un plan préservé des retours
et des contradictions de la découverte ? »
Blanchot insiste avec raison sur l’allure improvisée et digressive de la
parole de Valéry, qui conférait au cours, nous l’avons souligné, la
dimension d’une expérience de pensée. Il manquait sans doute au critique,
s’exprimant en 1942, le recul temporel nécessaire et la possibilité
d’embrasser d’un seul coup d’œil les huit années de cours, comme le
permet désormais la présente édition. Avec ce point de vue global, autre
chose apparaît. Au-delà de la beauté des détails, pour reprendre une formule
de Voltaire chère à Valéry 31, se déploie avec une stupéfiante cohérence une
conception totale de la vie de l’esprit, examinée successivement au niveau
du corps, de la société et de l’histoire.
1re année (1937-1938) : la sensibilité
Avant tout, cependant, une précision s’impose, fondamentale — Valéry
y revient dans les premières leçons : la poétique dont il parle n’a presque
rien à voir avec ce que l’on nomme ainsi dans la tradition classique. Le terme est certes emprunté à Aristote, mais il est explicitement référé à son
étymologie grecque et au verbe poïein, signifiant faire : la poétique, telle
que l’entend Valéry, n’est pas l’étude spécifique de la poésie, mais celle de
la production intellectuelle en général. Pour faire entendre cette
resémantisation étymologique du terme, Valéry écrit et dit souvent
poïétique, même si, pour éviter tout pédantisme et sans doute aussi ne pas
effrayer les collègues professeurs qui le considéraient d’abord comme un
poète, il préféra conserver pour l’intitulé de la chaire le mot habituel.
Le changement de terme n’a rien d’anodin. Cela pourra surprendre les
lecteurs de ce cours — et cela surprit sans doute déjà les auditeurs du
Collège —, mais la littérature n’est pas son thème principal. Son thème
principal, c’est ce que Valéry nomme les « œuvres de l’esprit ». Sans être
répandue, la locution était utilisée depuis longtemps dans le droit de la
propriété intellectuelle 32, et Valéry la rencontra peut-être dans ses études
juridiques. Si l’emploi de l’expression se popularisa par la loi du 31 mars
1957 sur la propriété littéraire et artistique, dont l’article premier commence
ainsi : « L’auteur d’une œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre... », le mérite
en revient peut-être au cours de poétique et à son influence sur le
législateur.
Dans l’entreprise de démythologisation de la littérature où s’est engagé
Valéry — une démythologisation passant aussi par une critique des faux
problèmes de la philosophie, laquelle peut et doit aussi, Valéry y insiste,
être envisagée comme une œuvre d’art 33 —, parler d’œuvre de l’esprit
permet de désingulariser l’œuvre littéraire et de n’en faire qu’« un cas
particulier de l’activité humaine 34 », au même titre que les jeux, les arts, la
musique ou la science. La littérature peut par là devenir l’objet d’un
discours à prétention scientifique, ce qui est proprement l’ambition du cours
de poétique. Les œuvres de l’esprit sont en effet définies comme les
« ouvrages de l’homme qui visent à agir sur sa sensibilité ou son intellect,
sans intention utilitaire 35 ». L’œuvre d’art a pour propriété de créer un
sentiment d’« infini esthétique 36 » : alors qu’elle n’a à la base aucune utilité
de quelque sorte que ce soit, elle provoque son propre besoin en activant ce
qu’on nommerait aujourd’hui une boucle cognitive ou sensorielle, voire un
effet d’addiction 37.
Or, l’œuvre de l’esprit ne se construit pas à partir du néant. Elle prend
pour base les « productions spontanées de la sensibilité », à savoir tout ce
qui parvient à la conscience sans avoir été sollicité : perceptions, sensations,
souvenirs, images, idées, etc. Sans se limiter aux émotions et aux
sensations, la sensibilité, telle que la présente le cours de poétique, inclut
tous les phénomènes de l’intellect, même les plus abstraits. Valéry fait ici
intervenir la notion pour lui fondamentale d’« implexe », à laquelle était en
grande partie consacré son dialogue L’Idée fixe en 1932 : l’implexe désigne
la « capacité de possibilités de productions spontanées 38 » en réponse à une
excitation ou à un événement donné. Il fonctionne de manière réflexe, sans
être pour autant, comme l’inconscient freudien, une instance du psychisme :
Valéry récuse absolument la notion de « subconscient », posé comme une
sorte de « petit homme », d’individu en réduction, agissant à l’intérieur de
l’esprit, et la critique des illusions de la psychanalyse est chez lui
récurrente 39.
La compréhension de la production des œuvres de l’esprit passe donc
d’abord, dans le cours de poétique, par une analyse du fonctionnement
psychophysiologique, auquel est dédiée une bonne part des leçons de la
première année : la perception d’une couleur donnée crée automatiquement,
un peu plus tard, la sensation de la couleur complémentaire, et cette
dernière crée à son tour sa propre complémentaire, selon un phénomène de
type oscillatoire, avec des effets de contraste, de symétrie et
d’harmoniques ; les besoins physiologiques produisent des images destinées
à les satisfaire ; il n’est jusqu’au vide ou au silence qui ne fassent surgir des
sensations visuelles ou sonores.
Ces réflexions sur l’« ornement » comme « réponse au vide » 40, qui
figuraient de manière embryonnaire dans l’« Introduction à la méthode de
Léonard de Vinci », dans les Cahiers et dans les essais de Variété, prennent
ici une dimension inédite, et le cours ne laisse aucun doute à ce sujet : la
base sur laquelle repose toute la théorie poétique de Valéry, c’est le constat
selon lequel l’esprit est une puissance de fabrication et de variation
continuelles, nommée dans les Cahiers « self-variance ». La variabilité
permanente de la sensibilité forme la condition première de notre rapport au
monde, voire, en termes kantiens, une condition a priori de la perception et
de la connaissance de la réalité : elle est « notre transcendance propre par
rapport aux choses 41 », et le sentiment même de l’extériorité n’est, dans ce
système, que le résultat d’une « variation de l’intériorité 42 ». La conscience
intervient précisément comme puissance de régulation du fonctionnement
automatique de l’esprit, envisagé lui-même comme une simple production
physiologique, et non pas dans une relation de type dualiste avec le corps.
De ce point de vue, la réflexion de Valéry entre dans une forte consonance
avec les travaux actuels en neurobiologie 43.
2e année (1938-1939) : l’action
Les productions de la sensibilité étant données, il reste à élaborer
l’œuvre à partir de celles-ci : tel sera le sujet de la deuxième année. Si la
première année prenait pour modèle essentiellement le système
physiologique, l’étude du cycle complet de la production intellectuelle
s’appuiera, en revanche, sur le paradigme de l’acte moteur et de la machine
thermodynamique. Un accident initial a lieu — une étincelle dans le cas
d’un moteur, une excitation de la sensibilité dans celui de l’intellect —, et
un cycle s’enclenche, avec différentes phases, jusqu’au retour à l’état
initial 44. Dans ces leçons de la deuxième année, l’insistance de Valéry sur le paradigme thermodynamique peut, il faut l’avouer, entraîner parfois
quelque lassitude. Une telle impression de lecture, qui fut peut-être aussi
celle des auditrices et auditeurs, suggère toutefois quelques remarques
(selon le modèle excitation-réponse tant prisé par Valéry lui-même).
D’abord, il est certain que le modèle thermodynamique, comme le
principe de Carnot, fascine le penseur depuis les années 1890 : les premiers
Cahiers fourmillent de références à ce cadre théorique, et le cours de
poétique, de ce point de vue, s’inscrit dans la parfaite continuité du projet
valéryen depuis ses débuts. On pourrait sans doute reprocher à ce modèle
scientifique, qui pouvait encore paraître point trop démodé à la fin du
XIXe siècle, de représenter à la fin des années 1930 un état déjà ancien de la
science. Mais, après tout, un modèle n’est qu’un modèle : il prétend plus
évoquer la réalité que la décrire ou l’expliquer ; sa valeur est moins
scientifique qu’heuristique, voire poétique ; et la fidélité de Valéry à ses
émerveillements de jeune homme aux cours de physique du lycée a
finalement quelque chose d’assez touchant.
En vérité, la thermodynamique est, pour Valéry, plus qu’un modèle :
dans le cours de poétique, elle est aussi un outil rhétorique, servant à
dynamiter les représentations habituelles de la création artistique et
littéraire. Il s’agit avant tout, on l’a dit, de démythologiser le discours sur la
littérature, de désacraliser celle-ci, de la réinscrire dans le cours ordinaire
des choses. Il y a là un geste clair de profanation, sensible, par exemple,
dans la comparaison de l’artiste avec un chien qui s’éveille 45. En assimilant
la création au fonctionnement d’une machine ou d’un animal, Valéry
cherche à dépersonnaliser et à désincarner totalement notre regard sur
l’œuvre.
Roland Barthes, beaucoup plus tard, proclamera de manière fameuse
« la mort de l’auteur 46 », comme Nietzsche celle de Dieu, mais cette
proclamation gardera dans son expression même une solennité qui fait
perdurer après la disparition la puissance et l’aura, sinon le regret, de l’entité disparue. Valéry, dans le cours de poétique, n’est-il pas au fond bien
plus subversif, lorsqu’il énonce sobrement, et non sans trivialité :
« L’auteur est le responsable extérieur [de l’œuvre], comme le propriétaire
d’un animal est responsable des accidents causés par sa vache 47 » ? Si ce
refus de la biographie inscrit pleinement le cours de poétique dans le
mouvement formaliste de la critique littéraire, qui dans l’entre-deux-guerres
concerna l’Europe comme la Russie 48 et dont Valéry fut l’un des moteurs,
l’écrivain français l’exprime avec un style et une imagerie détonnants, qui
n’appartiennent qu’à lui.
Enfin, pour, à certains égards, relativiser ce qui vient d’être dit, la
thermodynamique sert aussi à Valéry à affirmer l’importance de
l’événement initial dans le processus, l’importance de l’étincelle ou de
« l’écart » qui interviennent dans le cours normal des choses et à partir
desquels seulement peut se construire l’œuvre. Il y a chez Valéry un culte
de l’écart, qui n’est peut-être que l’autre nom du démon de l’originalité, de
ce démon de la différence dont il se sent presque possédé. La poétique au
sens propre, à savoir la création, est la seule voie dont dispose l’esprit pour
sortir d’une répétition honnie par Valéry, et dont le dégoût quasiment
viscéral est l’acte fondateur de sa pensée et de son œuvre. Le passage
suivant des Cahiers, contemporain du cours, en témoigne avec passion :
« Je suis né, à vingt ans, exaspéré par la répétition — c’est-à-dire contre
la vie 49. Se lever, se rhabiller, manger, éliminer, se coucher — et toujours
ces saisons, ces astres... Et l’histoire ! Su par cœur — jusqu’à la folie...
Cette table se répète à mes yeux depuis trente-neuf ans !
« C’est pourquoi je ne puis souffrir les campagnes, les travaux de la
terre, les sillons, l’attente des moissons. Tout ceci passe pour “poétique”.
Mais, pour moi, poétique est ce qui s’oppose à cette triste industrie, aussi
mortellement circulaire que la rotation diurne et l’autre...
« Je ne pouvais que mon esprit ne voulût toujours “passer à la limite”,
brûler tout ce qu’il re-connaissait — à peine reconnu. L’amour me paraissait redites ; tout le “sentiment”, enregistré depuis des siècles. “Je t’aime”,
impossible à dire sans que l’on perdît sa raison d’être, d’être d’une seule
fois. Comment s’entendre mumurer cela sans entendre un autre, et tout le
monde ? Et à quoi bon re-vivre, si l’on n’est pas assez fort pour vivre, qui
est de créer, d’exprimer à sa seule guise ?
« En somme, je pensais qu’il me fallait ajuster ma conscience de moi
très développée à l’existence donnée, et m’arranger de cette condition de
ma sensibilité générale et intellectuelle.
« D’où une entreprise sans fin qui consista et consiste encore dans une
traduction perpétuelle du langage commun en résultats de mon expérience
personnelle ou de mes possibilités réelles. »
Voilà qui va loin et semble à certains égards infirmer ce que nous avons
dit plus haut sur l’impersonnalité de l’œuvre. Si vivre, en effet, c’est créer,
si la vie du créateur est la seule qui vaille la peine d’être vraiment vécue, si
la création est la seule valeur, il faut bien alors un moi pour lui accorder
cette valeur — car une simple machine n’a pas d’états d’âme ni ne connaît
de raison d’être : elle fonctionne, et voilà tout. Mais accéder à cet état
d’ascèse ou d’extase qui est celui du fonctionnement poïétique, faire de
l’exceptionnel le normal, voilà le grand but.
Valéry l’écrit noir sur blanc juste après — comme par hasard — sa
remarque provocante sur l’auteur assimilé à un simple propriétaire de
vache : « Si nous pensons véritablement son opération, Racine n’est plus
Racine, Archimède [n’est plus Archimède], etc. Nous concevons un écart
de l’état de Racine pendant lequel Racine oublie qu’il est Racine et ne
pourrait s’en souvenir sans cesser d’opérer 50. » Oublier qu’on est soi, ne
faire entrer en action que les mécanismes les plus subtils de l’esprit, c’est la
condition de l’acte créateur, et c’est aussi un idéal d’être-au-monde — ou
plutôt d’être en dehors du monde.
L’analogie thermodynamique n’est pas simplement manière de
démythifier la littérature : elle exprime paradoxalement un idéal plus haut que les aspirations romantiques à l’expression lyrique du moi, un idéal de
type existentiel, celui d’une drogue cognitive visant à la dépersonnalisation
du sujet. Il n’y a pas si loin, finalement, de la conception valéryenne de la
création littéraire à l’expérience surréaliste la plus pure et la plus dure :
André Breton lui-même l’avait bien reconnu à la simple lecture de « La
Soirée avec monsieur Teste » 51.
3e année (1939-1940) :
les réserves intellectuelles de l’Europe
La troisième année du cours de poétique, en 1939-1940, n’alla pas
comme Valéry l’eût souhaité. L’entrée en guerre de la France retarda le
début des enseignements jusqu’à janvier 1940, puis Valéry tomba bientôt
malade, et enfin l’offensive allemande interrompit totalement les
enseignements du Collège de France comme le reste des activités de la
nation. Les leçons de janvier trahissaient néanmoins, en dépit ou à cause
d’un contexte difficile, le désir ou le besoin véritable de maintenir au plus
haut la vie de l’esprit, et la leçon du 12 janvier 1940, portant sur les
« réserves intellectuelles » de l’Europe et heureusement conservée dans son
intégralité, est sans doute l’une des plus émouvantes du présent volume 52.
4e année (1940-1941) : le langage intérieur
Paradoxalement, la quatrième année de cours, la première en période
d’Occupation, fut l’une des plus fécondes en matière de contenu intellectuel
et pour le développement de la réflexion de Valéry : pour reprendre le mot
fameux de Tristan Bernard, il semble à certains égards plus facile de vivre
dans l’espoir (de la Libération) que dans la crainte (de l’invasion). Valéry développa la question pour lui essentielle du « langage intérieur » et de la
self-consciousness, notion récurrente dans les Cahiers, qui désigne la
« surconscience 53 », à savoir une conscience de soi suffisamment puissante
pour arrêter le cours ordinaire de l’esprit et introduire un écart dans le
fonctionnement psychophysiologique.
Le langage joue dans cette self-consciousness un rôle indispensable en
ce qu’il instaure les conditions du dialogue avec soi : il permet au sujet de
s’objectiver et de créer, ici encore, l’écart ou la distance nécessaire.
« Finalement, note Valéry, ce qui est le plus nous, c’est notre réaction à
l’idée qui vient de nous. [...] Quand nous créons par l’esprit, c’est notre
réaction, plus que notre création, qui est nôtre. Parce que cette réaction rend
la chose créée comme étrangère, et nous arrivons ainsi au rôle du langage
intérieur dans la formation d’une œuvre 54. » Pour étudier ce langage
intérieur, Valéry se tourne vers le témoignage des mystiques, vers saint Jean
de la Croix et sainte Thérèse d’Avila, qui entendent des voix surnaturelles,
et dont il fréquente depuis longtemps déjà les œuvres, à l’instar du grand
spécialiste de l’« endophasie » que fut, avant Valéry, Henri Delacroix
— mais on ne sait si Valéry avait lu ce dernier 55.
5e année (1941-1942) :
la fiducia dans l’univers social
La cinquième année de cours marque un changement d’échelle
considérable dans l’approche valéryenne, qui lui confère une dimension
toute nouvelle. Jusqu’alors, le professeur s’était contenté, si l’on peut dire,
d’examiner la production de l’œuvre de l’esprit à l’intérieur de l’esprit lui-
même, depuis les productions spontanées de la sensibilité jusqu’à leur
élaboration consciente par le biais d’un dialogue du créateur avec lui-même.
Mais qu’advient-il à l’œuvre une fois créée et produite à l’extérieur ? Quelle est sa carrière ? Et même, question plus fondamentale encore,
quelles sont les conditions permettant à un individu de se lancer dans un
processus apparemment gratuit de création, tout en étant libéré des
contraintes matérielles de base ?
Il y faut la constitution de ce que Valéry nomme un « univers de
l’esprit », tangent à l’« univers social ». Il y faut une civilisation capable de
produire un « capital » suffisant de loisir. C’est l’occasion pour Valéry
d’exprimer une véritable profession de foi dans la culture, qui fait à
l’évidence directement écho aux menaces qui pèsent alors de plus en plus
sur la vie intellectuelle en France et en Europe : « Le vrai capital d’une
civilisation (une civilisation est elle-même un capital) est constitué par tout
ce qui masque ou transforme, pour ceux qui y participent, les contraintes,
les incertitudes, les nécessités directes de la vie. Toute la civilisation est un
développement dans l’inutile et l’ 56 arbitraire. »
Or, en développant le concept de cet « univers de l’esprit » touchant à
l’« univers social », dont il dépend d’un point de vue matériel tout en s’en
dégageant et en obéissant à des lois autonomes, Valéry fait plus encore que
d’exprimer sentimentalement son attachement à la société qui a permis sa
propre existence en tant que poète et qu’intellectuel : il formule une notion
sociologique préfigurant étroitement celle qui, sous la plume de Pierre
Bourdieu, prendra le nom de « champ », à savoir « toute partie de l’espace
social ayant acquis un degré d’autonomie suffisant pour reproduire elle-
même [...] la croyance dans le bien-fondé de son principe fondateur 57 ».
C’est effectivement autour de la croyance que se structurent, selon Valéry,
l’univers de l’esprit comme l’univers social, mais un principe de croyance
tellement général et réunissant tant de domaines différents, de la religion à
la science en passant par l’art, qu’il prend dans les Cahiers le nom latin de
fiducia 58, et c’est sous ce nom qu’il fait son entrée dans le cours de
poétique.
La fiducia permet de rendre compte du problème de la valeur des
œuvres de l’esprit et de leur variation, tel que Valéry l’avait posé déjà dans
la « Première leçon », mais également d’élargir l’enquête à l’ensemble du
fonctionnement de la société : il suffit, comme le fait Valéry, de considérer
cette dernière comme une production de l’esprit non moins que comme une
réalité matérielle. La poétique devient par là, on le voit, la science de toutes
les productions intellectuelles ou, ce qui revient presque au même, une
science totale de l’homme, envisagé dans son corps biologique comme dans
son corps social.
La notion de champ n’est pas le seul concept sociologique dont le cours
de poétique offre la curieuse intuition ; on croise aussi à quelques reprises
celle d’habitus, empruntée à Marcel Mauss, ainsi lorsque Valéry parle de
« l’ 59 habitus [...] du savant », ou lorsque, observant que les productions de
la sensibilité sont elles-mêmes contraintes par l’éducation, le milieu
fréquenté, le métier pratiqué, la religion, etc., il ajoute : « Ce sont des
sensibilisations particulières qui modifient étrangement les possibles de
l’individu 60 » — phrase que Pierre Bourdieu aurait aisément pu signer.
En 1937, l’analogie centrale de la « Première leçon » avait été d’ordre
économique : producteur, consommateur, valeur, travail, offre et demande,
tous ces termes avaient permis à Valéry de délittérariser son étude en
l’inscrivant dans une économie générale du travail intellectuel, très marquée
par sa propre lecture de Karl Marx comme par Charles Gide, l’oncle de
l’écrivain, et futur professeur au Collège de France, dont il suivit les cours
lors de ses études à Montpellier 61. En 1941-1942, l’« économie poïétique »
revint en force dans le discours de Valéry en tant qu’économie de type
« fiduciaire », c’est-à-dire fondée sur le crédit, car le crédit consiste
précisément en un « écart » — notion décidément centrale dans le cours de
poétique — ou une différance, comme le dira Jacques Derrida, un « écart
qui s’intercale entre une demande et une réponse, une promesse et une
réalisation, une gêne et une liberté, etc 62. ».
Or, cet écart est, pour ainsi dire, le propre de l’être humain. À la
différence, en effet, de la machine ou de l’animal, « son énergie ni son désir
ne sont pas épuisés quand sa tâche utile est remplie », « il manque de
quelque chose quand il a tout obtenu ou conquis de ce dont il avait besoin
pour vivre », ou bien « il se trouve un trop », et ce trop, ce décalage, est le
signe d’une inadéquation permanente entre l’homme et l’existence : « l’être
vivant 63 homme n’est pas une solution exacte du problème de vivre ». Il y a
du Sartre, on le voit, dans le Valéry du Collège de France, de même qu’il y
a beaucoup de Valéry dans le Sartre de Qu’est-ce que la littérature ? en
1947, et cette couleur sartrienne s’accentuera encore dans la dernière année
du cours.
Il y a du Darwin, également, lorsque Valéry envisage la multitude des
œuvres comme autant de tentatives plus ou moins réussies vers un idéal de
l’art toujours en cours de définition, selon un processus apparenté à la
sélection naturelle : « Comme la “nature” (vivante) n’a pas su poursuivre
une fin par voie d’action éclairée, mais agit par statistique (comme
l’artilleur) — milliards de germes, ébauches monstrueuses, etc. —, de
même, l’immense production des œuvres ne peut-elle être considérée
comme une prodigalité de coups plus ou moins groupés autour d’un but
inconnu 64 ? (Le peintre cherche la peinture.) » En travaillant hic et nunc
pour l’œuvre singulière, l’artiste participe ainsi à une œuvre collective qui
le dépasse, ce qui justifie pour la critique une approche formaliste et
impersonnelle de l’histoire de l’art.
Ces considérations théoriques n’empêchent pas Valéry de se projeter
dans le monde à venir, après la guerre en cours : de longs passages de
l’ultime leçon de l’année 1941-1942, où il tire le bilan de cinq années de
poétique, sont ainsi consacrés à une réflexion tout à fait prophétique sur
l’importance croissante du continent asiatique et sur la mondialisation des
échanges, de la culture et des arts, aboutissant à d’inévitables
incompréhensions et rendant de plus en plus difficile, mais aussi de plus en
plus nécessaire, la reconnaissance d’une « universalité 65 » de type
esthétique.
6e année (1942-1943) :
pragmatique générale du langage
La sixième année de cours s’ouvre sur une tonalité profondément
élégiaque, qu’explique en partie l’état précaire de la santé de Valéry. « J’ai
ce triste avantage d’être un vieux monsieur, confesse-t-il, c’est-à-dire
quelqu’un qui a vu autour de soi et en soi-même se former et se dissoudre
un assez grand nombre de valeurs ; qui a vu des choses de l’apparence la
plus solide s’écrouler ou se dissiper ; des germes imperceptibles se
développer à l’extrême du développement ; des morts ressusciter, des
Hercules tomber en faiblesse ; les notions les plus claires révéler des abîmes
d’obscurité ; des systèmes ou des constructions abstraites les plus ardues
devenir presque d’usage courant et nécessaire ; en un mot, tout le tableau de
l’existence intelligible changer plusieurs fois autour de moi aussi
profondément que le décor et le mécanisme de la vie matérielle 66. »
Ce sentiment douloureux du temps qui passe conduit inévitablement à
une réflexion sur l’histoire. Si, s’attachant à retracer l’évolution générale
des valeurs intellectuelles et artistiques depuis l’Antiquité et à montrer leur
variabilité extrême, Valéry en vient à la « néo-manie » actuelle, comme il la
nomme, ou manie du nouveau, à cette recherche de l’originalité pour
l’originalité, qu’il croit constater dans les arts contemporains et qui lui
paraît constituer un danger pour l’élaboration patiente des œuvres,
condition de leur puissance véritable, il n’en est pas moins conscient que
ses critiques ne sont, peut-être, que le symptôme d’un âge avancé : « Je me
cristallise, moi aussi, avoue-t-il, à prononcer je ne sais quel anathème sur
des choses qui ont raison contre moi, parce que je suis vieux, parce que je vous débarrasserai de ma présence bientôt, mais je laisserai des œuvres qui
auront peut-être leur valeur reproduite à une époque ultérieure 67 »
— lointain écho proprement moderne, parce que désabusé et moins
triomphal, de l’ 68 Exegi monumentum aere perennius du poète Horace.
La plus grave crise à laquelle est confrontée l’humanité est toutefois
celle de la science qui, avec la mécanique quantique, renonce à l’explication
déterministe classique comme à la « causalité intelligible 69 ». L’année
suivante, Valéry ira jusqu’à ajouter que la science elle-même et l’univers
physique « s’emboîtent » dans « l’univers social, lequel coïncide par
définition avec l’univers du 70 langage » : on croirait lire du Bruno Latour.
D’autres développements, intitulés « Comment faire pour que les paroles
comptent 71 », préfigurent clairement la théorie des actes du langage
élaborée par J. L. Austin dans ses fameuses conférences de 1955, Quand
dire, c’est faire (How to Do Things with Words). En incluant le langage
comme le droit parmi les « œuvres collectives de l’esprit », Valéry fait ainsi
de la poïétique une science générale de l’homme et de la société.
7e année (1943-1944) : le drame de l’esprit
En 1943-1944, l’avant-dernière année de cours porte — comment s’en
étonner ? — la marque de la dureté des temps. C’est par « le drame de
l’esprit 72 » que Valéry entame ses leçons, et par un appel à « sauver cet
esprit », ne fût-ce que comme une simple « superstition », à l’instar d’un
« vieux prêtre » maintenant les rites dans un monde déchristianisé.
L’époque est devenue fatale : si la civilisation peut être définie comme une
« lutte de l’esprit contre la nature 73 », il arrive un moment où l’esprit
retourne ses armes contre lui-même. D’une façon parfaitement pré-
lacanienne, Valéry note ainsi en 1944 que « l’usage du langage veut
l’absence ou le manque, ressenti chez celui qui parle ou chez celui qui
écoute, de quelque chose 74 », ajoutant ainsi la dimension du désir à sa belle
formule de 1939 : « La pensée est 75 une fonction de l’absence. »
8e année (1944-1945) :
la responsabilité de l’écrivain
« L’homme est une aventure 76 », Valéry aime-t-il à répéter afin de
souligner que, plus que jamais, le destin de l’humanité est incertain
— constat qu’il n’est pas difficile, hélas, de partager encore aujourd’hui.
Pourtant, en ce jour du 15 décembre 1944 où s’ouvre — mais il ne le sait
pas encore — l’ultime année de son cours au Collège de France, « une sorte
de foudre a déchiré la nue 77 » : c’est la première leçon donnée après la
Libération, et elle s’inaugure par des mots chargés exceptionnellement
d’une émotion non contenue. Quelques jours à peine après la libération de
Paris, Valéry avait déjà publiquement célébré le sentiment retrouvé de
liberté : « La liberté est une sensation. Cela se respire. L’idée que nous
sommes libres dilate l’avenir du moment. Elle fait s’éployer dans nos
poitrines je ne sais quelles ailes intérieures dont la force d’enlèvement
enivrant nous porte 78. » De retour au Collège, reconnu par le général de
Gaulle comme l’écrivain et l’intellectuel majeur de la nation, le professeur
choisit de prononcer à nouveau l’extraordinaire conférence sur Voltaire
donnée quelques jours plus tôt en Sorbonne et à la radio — Voltaire,
symbole même de « l’homme de l’esprit », qui, pour avoir proclamé « qu’il
est des crimes contre l’humanité », est devenu, à l’instar du Christ, une
figure centrale de l’histoire.
Cette ultime année, remplie pour Paul Valéry d’épreuves physiques et
morales, fut pourtant loin d’être une année vaine pour le cours de poétique.
Il y fut beaucoup question de la politique et du pouvoir, qu’il définit, à la
manière de Michel Foucault, comme un ordre du discours : « Le pouvoir, c’est la possession des conditions qui soumettent l’action de quelqu’un ou
de quelques-uns, ou de tout le monde, à la parole de quelqu’un. Être au
pouvoir, c’est pouvoir parler en maître. Par conséquent, c’est disposer du
discours, de la parole qui sera obéie 79. »
Valéry proposa également de remarquables synthèses de ses idées sur la
genèse de l’œuvre d’art, sur la décadence des arts ou sur la théorie poétique
moderne. Surtout, sa lecture de Voltaire le conduisit à traiter des sujets sur
lesquels on ne l’aurait pas attendu : ceux du public, de l’éthique, de la
responsabilité et de l’engagement de l’écrivain — évident reflet des
préoccupations du moment, quand avaient lieu les procès des écrivains
collaborateurs —, même si ce fut pour défendre l’approche formaliste qui
fut toujours la sienne et pour chercher à disjoindre au maximum l’œuvre et
son auteur. Les interrogations de l’époque sont donc bien présentes dans le
cours, et Valéry ne souhaite pas s’y dérober.
Au soir de sa vie et après les épreuves de la guerre, il réfute l’idée du
créateur isolé, coupé de ses semblables, et semble ainsi condamner
rétrospectivement l’archétype et le modèle du cerveau solitaire, qu’il avait,
dans sa jeunesse, mythifié sous la figure de monsieur Teste. Tout créateur,
tout artiste, tout écrivain vit au contraire avec le langage en lui, un langage
qui le relie au reste de l’humanité : « Cet isolé, ce Robinson-là, malgré tout,
ne peut travailler qu’avec, dans l’ombre autour de sa lampe, une humanité
qui attend, une société qui attend et qui aura besoin de ce qu’il fait là, lui
seul, pour lui seul 80. »
Ce sont des mots qu’on est ému de lire et de faire résonner une seconde
fois, comme ceux de ses ultimes leçons, qu’il prononce devant une jeunesse
venue en nombre, et qui ont presque valeur de testament littéraire : « C’est
tellement intéressant de considérer ce phénomène, écrire, dans toute sa
splendeur, avec toute sa rigueur, avec tout ce qu’on peut imaginer là-
dedans, que le rêve de ma vie, qui n’a pas été accompli, aurait été d’écrire
une page de prose selon ce que j’aurais aimé faire, c’est-à-dire en suivant mes idées théoriques là-dessus. Je n’y suis pas arrivé, je l’avoue
franchement 81. »
Une anthropologie de l’esprit
À la lecture de l’ensemble des huit années du cours de poétique, on est
saisi par la cohérence qui s’en dégage et par le caractère logique et naturel
du passage d’un thème à l’autre, selon une organisation par cercles
concentriques, depuis le niveau du créateur individuel jusqu’à celui de la
société et des œuvres collectives de l’esprit. Les réflexions cruciales
consacrées au langage articulent la transition entre les deux niveaux,
puisque le langage s’avère un outil indispensable à l’individu (langage
intérieur) comme à la collectivité.
Valéry, certes, on l’a rappelé plus haut, forme pour la première fois la
synthèse publique de sa pensée, et notamment du « Système » qu’il avait
cherché à élaborer dès sa jeunesse. Mais, ce faisant, il en modifie
considérablement les contours.
Jusqu’alors, en effet, les lecteurs de Valéry gardaient l’image d’un
critique faisant l’éloge de la contrainte formelle, résumant la poésie à un pur
exercice mental, et dégageant des approches biographiques le discours sur
la littérature : telle est, en quelque sorte, la poétique publique de Valéry,
celle qui fut popularisée dès les années 1920 et qui, à bien des égards,
circule encore parmi les étudiants de littérature 82. Or, cette image est très
réductrice, comme le révèle le cours du Collège de France, qui élargit la
poétique dans deux directions opposées : d’une part, celle de la sensibilité
individuelle, à laquelle Valéry consacre plus du tiers de son enseignement ;
d’autre part, celle de la société et de ses institutions fiduciaires, qui en
occupe un autre tiers.
Cette anthropologie totale de la vie de l’esprit n’est, certes, pas
séparable de l’évolution des sciences humaines et sociales de l’époque. Si
Valéry a beaucoup lu, si, à défaut de se revendiquer comme philosophe, il
fréquente beaucoup les revues de philosophie, où la psychologie est alors
très présente, il cite rarement ses lectures. On a noté, plus haut, les
rapprochements possibles avec les travaux d’Henri Delacroix sur le langage
intérieur ; ceux de Frédéric Paulhan, le père de l’écrivain, et de tant d’autres
pourraient aussi être évoqués 83.
Pour autant, le cours de poétique n’entre pas moins dans une résonance
originale avec tous les développements des sciences de l’homme aux e XX et
XXIe siècles. Blanchot y vit une phénoménologie de la création esthétique à
la manière de Sartre — comme, ajouterons-nous, de Husserl : il arrive à
Valéry de proposer à ses auditeurs d’étonnants exercices de réduction
phénoménologique, où il s’agit de regarder les choses comme « un texte de
langue inconnue 84 ». On retrouve également dans ce cours la psychanalyse,
ne fût-ce que comme repoussoir, avec une contre-théorie de l’inconscient,
du langage et du manque ; une forte dimension de philosophie critique et
analytique, qui légitime encore davantage Jacques Bouveresse à voir en
Valéry un Wittgenstein français 85 (et comment le contredire, quand on voit
l’écrivain passer au crible tout savoir et toute certitude, même les moins
apparemment contestables : « Je suppose que nous avons un cerveau
— nous n’en savons rien, nous le savons par les cerveaux des autres 86 » ?) ;
une pragmatique du langage et une poétique du droit et des institutions
sociales, politiques et religieuses ; une sociologie de l’habitus et de la
littérature, quoique sans la division de la société en classes ni du corpus
littéraire en différentes catégories ; une analyse de la science comme un
système fiduciaire et verbal ; une application du darwinisme à l’histoire des
arts ; une esthétique cognitive, avec la conviction qu’il y a des
caractéristiques universelles, parce que biologiques, du beau et du pouvoir
esthétique en général ; des considérations sur la mondialisation des échanges culturels ; une anthropologie historique enfin, liant le
développement de l’être humain à celui des œuvres de l’esprit et de leur
appréciation.
Telle fut l’étendue, jusqu’alors insoupçonnée, de la pensée de Valéry
dans le cours de poétique au Collège de France, comme l’une des tentatives
les plus stupéfiantes de penser ensemble, de manière critique, l’homme et le
monde dans toutes leurs dimensions. On pourra d’autant plus déplorer qu’il
n’ait pas publié lui-même le cours. Par ce formidable essai d’une
anthropologie de l’intellect que nous livrons maintenant à la lecture, l’oubli
est désormais réparé.
WILLIAM MARX
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Lettre de Paul Valéry à Edmond Faral, administrateur du Collège de France, janvier 1937.
1. Leçon du 15 mars 1941, t. II, p. 86, document INA (www.ina.fr/audio). Accessible également
dans les archives du Collège de France (www.salamandre.college-de-france.fr/archives-en-ligne).
2. Roland Barthes, « Au séminaire » (1974), Œuvres complètes, t. IV, éd. Éric Marty, Paris, Le Seuil, 2002, p. 502-511.
3. Voir Antoine Compagnon, La Vie derrière soi : fins de la littérature, Paris, Éditions des Équateurs, 2021.
4. Leçon du 15 décembre 1944, t. II, p. 337.
5. « De l’enseignement de la poétique au Collège de France » (1937), p. 73. Voir William Marx, « Quelle poétique de Valéry pour la revue Poétique ? », Fabula-LhT, nº 10 : « L’aventure Poétique »,
décembre 2012 (www.fabula.org).
6. Maria Teresa Giaveri, toutefois, traduisit en italien des extraits du dossier « Poïétique » de la Bibliothèque nationale de France dans son édition des Opere scelte (Œuvres choisies) de Valéry, Mondadori, « I Meridiani », 2014.
7. Voir plus bas la leçon du 11 décembre 1937, p. 152.
8. Maurice Blanchot, « La poétique », Journal des débats politiques et littéraires, 5 août 1942, p. 3 ; repris dans Faux pas, Paris, Gallimard, 1943, p. 137.
9. NAF 19087, f. 69. Voir la liste des références abrégées, p. 68.
10. Lettre à Guy Lavaud, fin 1937 ou début 1938, collection de la Librairie Pinault, Paris.
11. Voir les lettres de Gaston Gallimard et de la sténotypiste Fernande Sergent, Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, VRY ms 630. Dans le dossier de la Bibliothèque nationale de France figurent aussi d’autres transcriptions, dont une par Gabriel Reddé.
12. Voir Roland Barthes, « L’artisanat du style », Combat, 16 novembre 1950, repris dans Le Degré zéro de l’écriture, Œuvres complètes, t. I, op. cit., p. 209.
13. Voir William Marx, « Valéry, Flaubert et les oiseaux qui marchent : généalogie d’une image », Revue d’histoire littéraire de la France e , 103 année, nº 4, octobre-décembre 2003, p. 919-931.
14. Pour un compte rendu détaillé des circonstances de l’élection de Valéry au Collège de France, on se reportera utilement à la biographie procurée par Michel Jarrety, Paul Valéry, Paris, Fayard, 2008, p. 978-1011 (abrégé dorénavant en PV).
15. Loi du 18 août 1936.
16. Selon le témoignage malveillant de Bernard Faÿ, Les Précieux, Paris, Perrin, 1966, p. 131-132 ; cité par Antoine Compagnon, Le Cas Bernard Faÿ : du Collège de France à l’indignité nationale, Paris, Gallimard, 2009, p. 159.
17. Voir plus bas, p. 71.
18. On pourra consulter en annexe le rapport qu’il rédigea à cette occasion, p. 673.
19. Selon le témoignage de Valéry (C, XIX, p. 656).
20. Archives du Collège de France, procès-verbal de l’assemblée des professeurs du 7 mars 1937, 2 AP 14, p. 84-85.
21. Ibid., 30 mai 1937, 2 AP 14, p. 101-102.
22. G. R., « “Grande première” au Collège de France : le “professeur” Paul Valéry ouvre son cours de “poétique” », Excelsior, 11 décembre 1937, p. 5.
23. Voir Antoine Compagnon, Le Cas Bernard Faÿ, op. cit., p. 159.
24. Voir t. II, p. 85.
25. Arrêté du 29 mai 1941 signé par Jérôme Carcopino, archives du Collège de France, C, XII, Paul
Valéry, 17 A. Voir plus bas la chronologie, p. 52.
26. Voir PV, p. 1096-1103.
27. Voir t. II, p. 169.
28. Voir Pierre Lhoste, « Au Collège de France, Paul Valéry a fait son dernier cours », Paris-Midi, 14 juin 1943, p. 1 et 4. Voir t. II, p. 257.
29. Pierre de Montanglaust, « Trois journées d’éloquence : M. Georges Duhamel à l’Académie, M. Paul Valéry au Collège de France et le cardinal Verdier aux Ambassadeurs », Le Monde illustré, 18 décembre 1937, p. 866.
30. Maurice Blanchot, « La poétique », loc. cit.
31. Voir plus bas la leçon du 22 janvier 1938, p. 306.
32. Voir, par exemple, Adrien Gastambide, Traité théorique et pratique des contrefaçons en tous genres, ou de la propriété en matière de littérature, théâtre, musique, peinture, dessin, gravure, dessins de manufactures, sculpture, sculptures industrielles, marques, noms, raisons commerciales, enseignes, etc., Paris, Legrand et Descauriet, 1837, p. 215.
33. Leçons des 29 janvier et 5 février 1938, p. 345 et 389.
34. Leçon du 10 février 1939, p. 584.
35. Résumé du cours de 1937-1938, p. 82
36. Leçon du 7 janvier 1938, p. 190.
37. Voir Alain Vaillant, L’Anthropocène, ou l’âge de l’addiction cognitive, Lormont, Le Bord de l’eau, 2021.
38. NAF 19089, f. 115. Voir la leçon du 12 février 1938, p. 431.
39. Leçon du 19 février 1938, p. 475. Sur ce sujet, voir William Marx, « Valéry, “le moins freudien des hommes” ? », dans Antoine Compagnon et Céline Surprenant, dir., Freud au Collège de France,
Paris, Collège de France, 2018, p. 73-83 (www.books.openedition.org).
40. « Introduction à la méthode de Léonard de Vinci » (1895, Œ1, p. 1184 ; LP1, p. 901-902).
41. Leçon du 8 janvier 1938, p. 233.
42. Leçon du 12 février 1938, p. 445.
43. Voir Gabriele Fedrigo, Fisiologia delle « opere della mente » : Paul Valéry al Collège de France, 1937-1945, Vérone, QuiEdit, 2008 ; Jean-Pierre Changeux et Suzanne Nalbantian, « A Neurobiological Theory of Aesthetic Experience and Creativity », Le Comparatisme comme approche critique, t. VI, Paris, Classiques Garnier, 2017, p. 31-48 ; Olivier Houdé, Paul Valéry, amoureux de son cerveau, Paris, Odile Jacob, 2022.
44. Voir la leçon du 6 janvier 1939, p. 568.
45. Ibid., p. 570.
46. Roland Barthes, « La mort de l’auteur » (1968), Œuvres complètes, t. III, op. cit., p. 40-45.
47. Notes de 1937-1938, p. 516.
48. Voir William Marx, « Brève histoire de la forme en littérature », Les Temps modernes, nº 676, novembre-décembre 2013, p. 35-47 ; Naissance de la critique moderne : la littérature selon Eliot et Valéry (1889-1945), Arras, Artois Presses Université, 2002.
49. 1939, C, XXII, p. 589-590 ; C1, p. 175-176.
50. Notes de 1937-1938, p. 516.
51. Voir PV, p. 363-364 et passim.
52. Leçon du 12 janvier 1940, p. 602.
53. Leçon du 17 janvier 1941, t. II, p. 61.
54. Leçon du 3 janvier 1941, t. II, p. 42.
55. Voir Henri Delacroix, Le Langage et la Pensée, Paris, Alcan, 1924.
56. Leçon du 6 décembre 1941, t. II, p. 126.
57. Paul Dirkx, « Champ », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand, dir., Le Lexique Socius,
2014-2016 (www.ressources-socius.info). Voir Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire, Paris, Le Seuil, 1992, p. 93 sq. ; Gisèle Sapiro, « Champ », dans Gisèle Sapiro, dir., Dictionnaire international Bourdieu, Paris, CNRS Éditions, 2020, p. 126-129.
58. Sur la fiducia valéryenne, voir Jean-Michel Rey, Le Temps du crédit, Paris, Desclée de Brouwer, 2002.
59. Leçon du 5 février 1938, p. 408.
60. Leçon du 11 mars 1938, p. 504. Voir aussi la leçon du 3 janvier 1941, t. II, p. 39.
61. Voir plus bas, « Première leçon du cours de poétique », p. 92. Sur les conceptions d’économie poïétique de Valéry, voir William Marx, « Le poète et le ready-made », Littérature, nº 172, décembre 2013, p. 56-61.
62. Leçon du 16 janvier 1942, t. II, p. 140.
63. Ibid., p. 139.
64. Programme de 1941-1942, t. II, p. 115. Voir aussi les leçons du 17 décembre 1937, p. 167, et du 20 décembre 1941, t. II, p. 134.
65. Leçon du 19 juin 1942, t. II, p. 186.
66. Leçon du 12 mars 1943, t. II, p. 204.
67. Leçon du 19 mars 1943, t. II, p. 220.
68. Horace, Odes, III, 30 : « J’ai achevé un monument plus durable que l’airain. »
69. Voir t. II, p. 230.
70. Leçon du 17 décembre 1943, t. II, p. 272.
71. Voir t. II, p. 233.
72. Leçon du 17 décembre 1943, t. II, p. 265.
73. Leçon du 3 mars 1944, p. 291.
74. Voir t. II, p. 308.
75. Leçon du 3 février 1939, p. 583. Voir aussi p. 540.
76. Voir la leçon du 15 mars 1941, t. II, p. 91.
77. Leçon du 15 décembre 1944, t. II, p. 336.
78. « Respirer », Le Figaro, 2 septembre 1944 (Œ1, p. 1157).
79. Leçon du 6 janvier 1945, t. II, p. 384.
80. Leçon du 5 janvier 1945, t. II, p. 363.
81. Leçon du 23 mars 1945, t. II, p. 681.
82. Voir William Marx, « Les deux poétiques de Valéry », dans William Marx, dir., Paul Valéry et
l’idée de littérature, Fabula / Les Colloques, 2011 (www.fabula.org/colloques).
83. Voir, par exemple, Frédéric Paulhan, « Le langage intérieur et la pensée », Revue philosophique, nº 21, 1886, p. 26-58 ; L’Activité mentale et les Éléments de l’esprit, Paris, Alcan, 1889 ; « L’invention », Revue philosophique, nº 45, 1898, p. 225-258 ; « La double fonction du langage », Revue philosophique, nº 104, 1927, p. 22-73.
84. Leçon du 12 février 1938, p. 450.
85. Jacques Bouveresse, « De la philosophie considérée comme un sport », Littérature, nº 172 : « Paul Valéry, en théorie », 2013, p. 85-119.
86. Leçon du 23 mars 1945, t. II, p. 670.
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