Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Les écarts du fonctionnement psychophysiologique (27 janvier 1939)
VENDREDI 27 JANVIER 1939
(14e leçon)
Les écarts du fonctionnement psychophysiologique
L’intellect et les sens, que la philosophie classique tend à définir comme des entités distinctes, doivent plutôt être compris comme des moments ou des états différents saisis dans la continuité du fonctionnement psychophysiologique.
Toutes les notions de conservation, de minimums ou de maximums ont
certainement leur origine, ou plutôt leur place d’attente, dans notre machine
vivante neuro-musculaire 1.
Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu (nisi intellectus
ipse 2). Mais sensus doit être entendu d’une façon différente. La sensibilité
généralisée est autre chose que le jeu de simples récepteurs.
D’autre part, intellectus doit être examiné à son tour par nous, en nous
aidant de la notion de fonctionnement que je tente de dégager ; notion qui
se découvre d’abord dans le cycle de modifications fermées qui se trouve
dans chaque élément physiologique ; mais qui s’étend à ces constructions
complexes et momentanées de nos actes de degré plus élevé. Il serait peut-
être important de chercher quelles circonstances exigent les grandes
modifications, les assemblages de fonctions très différentes, et
l’intervention de toutes les puissances psychiques. Il est clair que la
nouveauté de la conjoncture, l’intensité de l’accident initial, rapportée,
d’ailleurs, à la sensibilité de l’individu, sont les conditions principales de cette mise en train ; véritable éveil et propagation aux extrêmes de l’être
d’une sorte d’énergie de centralisation.
Il faut toujours songer à l’écart que représentent nos états, penser à ce
qui sépare le système vivant plongé dans le sommeil de ce qu’il est en
pleine tension et action ( 3 Quandoque bonus dormitat Homerus).
Enfin, ces considérations nous font pressentir que ces termes
d’intellectus et de sensus, ou ceux qui les remplacent, sont des moments, de
simples étapes sur la voie du retour à un état initial de liberté, disponibilité,
duquel nous avons été dérangés, déplacés par quelque événement
— événement que nous pouvons localiser presque aussitôt dans quelqu’une
des trois sources dont je vous ai parlé : notre corps ; notre esprit ; notre
monde (ces mots pris dans le sens que j’ai expliqué, définis par la
convention faite l’an dernier).
Incidemment, j’observe que le mot d’événement que je viens de
prononcer prend désormais pour nous une valeur nouvelle, plus précise. Il
se distingue de la notion de fait. Par exemple, on pourrait dire que le fait est
dit de tout ce qui est observable, cependant qu’on réserverait le nom
d’événement à tout ce qui se fait observer, c’est-à-dire qui exige, suggère un
de ces écarts qui peuvent déterminer une action complète ou la
représentation d’une action. Ces représentations, même non suivies d’effets
extérieurs, dessinent, illuminent déjà une sorte d’épure motrice ; un système
de variables est désigné ; et une sorte de prévision d’énergie, qui doit
traduire une modification chimico-électrique cachée, se fait sentir. Elle se
traduit elle-même par des jugements de facilité ou de difficulté, qui ont à
leur tour des valeurs excitantes ou inhibitoires : parfois c’est la sensation de
difficulté qui excite...
Peut-être ne serait-il pas impossible de lire à la lumière de ces
considérations les conceptions de la dynamique d’il y a cinquante ans,
celles qui ne traitaient que des systèmes matériels solides qui s’observent à notre échelle, c’est-à-dire sans relais. Ceux-là seuls ont des relations
directes avec nos sens et nos fonctions motrices 4.
1. NAF 19091, f. 35-36. Dactylographie.
2. Formulation latine classique de la thèse empiriste, complétée par Leibniz dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain : « Il n’y a rien dans l’intellect qui n’ait d’abord été dans les sens (sauf l’intellect lui-même). »
3. Horace, Art poétique, v. 359 : « Parfois le bon Homère dort. »
4. Suivent ici des équations relatives à la force de la pesanteur.
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