Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Première année (1937-1938) : la sensibilité
Première année
1937-1938
LA SENSIBILITÉ
Dates des leçons 1 : 10, 11, 17 et 18 décembre 1937 ; 7, 8, 14, 15, 21, 22, 28 et 29 janvier ; 4, 5, 11, 12, 18, 19, 25 et 26 février ; 4, 5, 11, 12, 18, 19, 25, 26, 28 et 29 mars 1938. Pour chaque année de cours, nous reproduisons d’abord le programme sommaire du cours tel qu’il fut annoncé par Valéry quelques mois avant le début de l’enseignement ; approuvé, comme c’est l’usage, par l’assemblée des professeurs ; puis affiché et imprimé dans l’Annuaire du Collège de France de l’année précédant le cours. Nous le faisons suivre du rapport ou résumé rétrospectif que Valéry, à l’instar de chaque professeur, rédige à la fin du cours et qui est publié dans l’Annuaire de l’année correspondante. On sera sensible aux différences qui apparaissent souvent entre le texte programmatique et le contenu effectif du cours, dont le résumé n’est de toute façon qu’un reflet plus ou moins exact.
PROGRAMME 2
I. Les problèmes de la production des ouvrages de l’esprit.
II. Langage et littérature : examen de quelques faits et notions.
Le cours aura lieu les vendredis et les samedis, à onze heures, dans la
salle 3. La leçon d’ouverture aura lieu le vendredi 10 décembre [1937], à
onze heures, dans la salle 8.
RÉSUMÉ 3
Les premières leçons du cours ont été consacrées à préciser l’objet de
cet enseignement nouveau. Le nom même de poétique a été expliqué comme désignation conventionnelle de l’étude de la production des œuvres
de l’esprit, c’est-à-dire des ouvrages de l’homme qui visent à agir sur sa
sensibilité ou son intellect, sans intention utilitaire.
Les productions de cette espèce sont possibles, car l’homme est capable
de plus de perceptions qu’il ne lui en faut pour adapter ses actions utiles aux
circonstances, et plus riche en pouvoirs d’action qu’il ne lui en faut pour
satisfaire ses besoins physiologiques. De plus, son industrie lui a procuré,
d’une part, des loisirs ; d’autre part, des instruments, des connaissances et
des procédés qui lui permettent d’accroître et de raisonner son action
extérieure.
Contre 4 ce temps libre, ces perceptions inutiles, et cette capacité d’actes
arbitraires, une réaction remarquable se produit qui engendre des besoins
d’un nouvel ordre et suggère des moyens de les contenter. La curiosité dite
« désintéressée », les jeux, les arts, les spéculations se développent dans ce
domaine de possibilités, et les productions qui apparaissent tendent à la
création d’une utilité et d’une nécessité de seconde espèce. Mais l’œuvre de
l’esprit ne possède jamais ces caractères au regard de tous. Le besoin
qu’elle fait naître ou auquel elle répond, les jugements de valeur qu’elle
suscite sont tous individuels. Sous cette réserve, on peut dire que l’activité
productive de ce genre a son économie : que les notions d’échange, d’offre
et de demande, de relation entre production et consommation, de
valeur, etc., se retrouvent ici, nécessairement transposées. Ce
rapprochement est fécond : il conduit à examiner, entre autres choses, les
réactions mutuelles de la production des œuvres et de leur consommation, à
quoi se rattache, par exemple, tout ce qui concerne la recherche du
« nouveau » dans les arts, etc.
Une « œuvre de l’esprit », quoique représentée par un objet (ou un
système d’actions) sensible, n’est entièrement déterminée qu’en tant
qu’action de celui qui la produit, ou modification de celui qu’elle affecte.
Ce sont là deux aspects fort différents, et d’ailleurs incompatibles.
Pour l’étude systématique et suffisamment ordonnée de l’immense
domaine de la poétique ainsi entendue, il a paru nécessaire de prendre un
parti. On a considéré que la production d’une œuvre était un acte, et que le
parti le plus naturel et le plus clair consistait à se reporter au type de l’acte
humain le plus complet, c’est-à-dire au processus de transformation qui va
d’une excitation initiale à un retour à l’état final de liberté ou de
disponibilité des fonctions qui ont participé à ladite transformation. Cette
sorte de cycle dont l’ouvrage même, en tant qu’objet sensible, est l’effet
extérieur donne à observer et à décrire les états successifs de la sensibilité
spéciale et générale, les spécialisations et accommodations (attention,
raisonnements, etc.), les événements psychiques et les relations motrices
coordonnées, le rôle de la « conscience de soi » et du langage, etc., qui se
rencontrent dans la vie productrice d’œuvres.
Mais avant la production des œuvres, il fallait signaler une production
d’importance capitale, qui est celle que l’on peut grouper sous le chef de
productions de la sensibilité.
Cette partie de notre étude a occupé le plus grand nombre des leçons de
cette première année.
Nous produisons continuellement et spontanément quantité de
phénomènes subjectifs qui répondent à des sensations ou impressions de
tous ordres. Parmi les faits de cet ordre, l’un des plus nets et des plus
remarquables est la production d’une couleur complémentaire d’une
couleur perçue. Un certain vert nous est donné par un certain rouge ; et si
l’impression initiale a été assez intense, un rouge plus foncé succède au
vert, et est lui-même remplacé par un ton vert-bleu. La production
rétinienne affecte donc un processus oscillatoire amorti. Cette observation
montre d’abord qu’une relation intime existe entre réception et production
des sensations chromatiques. Si l’on y joint la remarque de la continuité
sensorielle, c’est-à-dire du passage possible d’une couleur à une autre par
voie de dégradation insensible, on peut construire un système des couleurs et de leurs relations propres, un « univers chromatique » complet en soi-
même, dont toutes les combinaisons ornementales colorées dérivent. Les
sensations auditives et tactiles donnent lieu à des observations analogues.
La complémentarité, la similitude, le contraste 5, les symétries ont été
envisagés comme productions immédiates de la sensibilité et comme
propriétés essentielles à tous les arts qui se passent de la représentation des
objets et des êtres.
On a cru pouvoir rapprocher de ces observations certains faits
psychologiques bien connus, dont quelques-uns ont été signalés comme
points de départ de nos notions les plus abstraites.
Nos besoins physiologiques qui ne reçoivent pas satisfaction immédiate
excitent la formation d’images satisfactoires : la soif intense fait imaginer
des boissons, et l’intensité du besoin porte parfois jusqu’à l’hallucination,
l’intensité des images.
Un fait plus remarquable encore est celui de la production d’actes
compensateurs de l’insuffisance, ou, au contraire, de la surabondance des
perceptions. Un « temps vide », un « espace vide » constituent des états
instables. Ces vides semblent exciter des productions de la sensibilité. Les
surfaces nues appellent quelque décor, etc 6.
En somme, quantité de faits se groupent sous la notion de
complémentarité ; quantité d’autres se réfèrent à celle de similitude ; la
notion de symétrie participant des deux.
Toutes ces considérations ont été illustrées d’exemples empruntés aux
divers arts, et parfois aux éléments intuitifs qui se trouvent dans les
commencements des sciences.
Tout ceci se distingue (par la spontanéité) de la production des œuvres,
qui exige l’intervention de coordinations complexes. Tout ce qui est de la
sensibilité est instable et instantané. Toute fabrication qui exige durée,
addition, complexité, et adaptation à un but exprimé, ou conformité à une
condition extérieure, exige donc une organisation intime qui tend à s’opposer à cette instantanéité ou instabilité. L’action qui produira une
œuvre, même quand cette œuvre sera la moins réfléchie, la plus naïve,
introduit inévitablement un facteur fonctionnel de plus dans le système
vivant qui effectue l’opération de produire ; et pour peu que cette action se
poursuive, on observera des modifications de ce système qui concourront à
la conservation du but, à la convergence des manœuvres, à l’addition des
efforts. Le travail mental se fera sensible : l’attention volontaire, les débats
intérieurs se manifesteront. Enfin, tout un « matériel » d’acquisitions
entrera en jeu. On a pu dire, dans les dernières leçons, et essayer de
démontrer, que tous les développements proprement intellectuels et
réfléchis, les instruments de pensée créés pour servir à l’édification des
œuvres de l’esprit, sont autant de moyens dirigés contre l’instant, c’est-à-
dire contre la précarité, l’incohérence, la dispersion, l’insuffisance des
simples « produits de sensibilité ».
1. Pour 1937-1938 comme pour les années suivantes, il s’agit des dates des leçons effectivement données, d’après les registres de présence où Valéry, comme ses collègues, émarge à chaque cours donné, qu’il numérote également. Les professeurs du Collège de France devaient alors enseigner trente heures par an. Voir les archives du Collège de France, cote 16 CDF 406, carton 53, C-VII-d-225B (registre 1929-1938) ; C-VII-d-226A (1935-1946) ; C-VII-d-226B (1938-1953). La dernière semaine de mars 1938, Valéry décala ses leçons au lundi et au mardi.
2. Affiche, archives du Collège de France, 16 CDF 406, carton 53, document 12. Voir aussi l’ e Annuaire du Collège de France , 37 année (1936-1937), 1937, p. 151-152. Le cours était initialement prévu les jeudis et samedis.
3 e . Annuaire du Collège de France , 38 année (1937-1938), 1938, p. 140-143.
4. Italique sur dactylographie préparatoire (NAF 19087, f. 8).
5. L’Annuaire donne ici, par erreur, « contracte ». Nous suivons la leçon de la dactylographie.
6. Ajout manuscrit sur dactylographie préparatoire (f. 11) : « L’attente anxieuse semble engendrer les tragédies. L’observation montre même une certaine allure périodique dans ces productions. L’espoir et la crainte se répondent. »
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