Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
L’œuvre est élimination d’un processus (3 décembre 1938)
SAMEDI 3 DÉCEMBRE 1938
(2e leçon)
L’œuvre est élimination d’un processus
La production des œuvres de l’esprit peut être comparée au cycle d’une machine thermique, qui subit une modification passagère, consomme de l’énergie, puis revient à l’état initial. Ainsi l’esprit créateur mobilise-t-il certaines fonctions et les coordonne-t-il pour traiter certains produits de la sensibilité et certains événements organiques, avant de retourner à son état premier. Autrement dit, l’œuvre de l’esprit est « élimination d’un processus », et non pas manifestation de ce processus. Ce qui conduit à reconsidérer la place donnée à l’auteur, dont la biographie importe peu dans le processus concret de création. L’œuvre n’existe pas en tant que chose indépendante, mais toujours en relation avec un observateur. En tant que chose en effet, « un beau tableau n’est pas bien différent d’un mauvais » : la vraie différence entre un beau et un mauvais tableau est difficilement explicable par leurs différences, considérées de manière purement matérielle, et l’observateur doit toujours être pris en compte.
Je vous ai dit que la pensée la plus tendue ne pouvait par soi seule
amener le moindre effet extérieur conforme à elle 1. Je vous ai dit aussi que
l’état le plus fréquent de notre conscience était comme accidentel — et
même comme inépuisablement accidentel. Notez que ces deux propositions,
qui sont d’observation banale, constituent deux conditions évidentes
d’impossibilité de production.
Or, nous produisons... Ou plutôt, il y a des productions. Il y a donc
quelque chose — il y a de quoi produire. Il y a de quoi inégaliser les
événements psychologiques ou physiologiques successifs ; créer une sorte
de champ de valeurs ; et il y a de quoi donner à la pensée puissance d’agir.
Mais j’ai observé aussi que si l’on considère l’ensemble de la
production, tout ce qui est « intérieur » apparaît aussitôt comme une partie,
un moment d’une certaine transformation. Cette transformation elle-même
présente des caractères remarquables. Elle compose des propriétés ou des
fonctions de l’être qui ne sont que momentanément composées ou liées ;
cette composition en exclut certaines autres.
Mais cette restriction qui obtient concentration et coordination est
coûteuse. Elle constitue un écart, comme si une distribution égale était la
norme, le régime le plus favorable aux échanges égaux. Mais cette égalité
est, du côté de la production, improductive. En somme, toute action
productive est coordonnée (exige coordination de fonctions généralement
distinctes et libres) ; mais toute coordination est instable, tend vers sa
dissolution et le retour à l’état initial.
D’autre part, tout acte a son point de départ dans quelque extériorité
(c’est la source des excitations de la sensibilité, comme elle est aussi pour
l’organisme celle de ses énergies, de sa matière), et il a son effet dans
quelque extériorité. Si on confond les deux, on obtient une sorte de cycle,
par rapport auquel l’agent, le facteur même de la transformation, est
grossièrement comparable à un corps qui, dans une machine thermique,
subit une modification passagère portant sur son volume, sa pression et sa
température, par lesquels nous l’employons à effectuer un certain travail
mécanique aux dépens d’une certaine destruction d’autre forme d’énergie
— après quoi il revient à son état premier.
Cette image est des plus grossières, plus grossière que la représentation
enfantine d’un visage par un rond et deux points pour les yeux... Mais elle
me sert pour exprimer cependant la conservation de l’agent — c’est-à-dire
du système agissant extérieurement, donc producteur — pendant, ou plutôt
sa restitution dans un état de même disponibilité, après l’ouvrage fait. Et par
là, peut-être vous puis-je faire concevoir comment et pourquoi je distingue
ce système producteur de l’auteur, au sens ordinaire, c’est-à-dire de la personne pourvue de tous les attributs, sujette à tous les accidents, depuis
celui de la naissance, qui lui donnent un nom, une époque, une nation, un
langage, des aventures, des vicissitudes, un physique, une santé, etc., qui la
rendent singulière. Nous n’en sommes pas encore là. Nous procédons en
toute généralité. Quand je vous parlerai littérature, je vous arrêterai sur la
notion de mot, de phrase, de paragraphe, de vers et d’image avant de parler
de l’Énéide ou des Fleurs du mal.
D’ailleurs, quand nous prononçons les mots mémoire, attention,
imagination, intelligence, nous faisons incidemment et transitivement ce
que je tente de faire consciemment et systématiquement ici. En effet, ces
termes sont indépendants de toute personne déterminée, et s’entendent de ce
qu’on nomme l’esprit comme producteur intime, et se modifiant pour
produire à soi-même certains effets. J’emploie le mot système producteur
pour marquer d’abord que je pense à une modification extérieure d’un
certain genre, et ensuite que l’agissement du système est suivi de sa
dissolution et d’un retour à la distribution la plus libre de ses parties.
De plus, j’indique par là qu’il faut se garder de l’illusion commune, due
à la facilité que nous avons de rester dans le vague, qui consiste à croire que
tous les renseignements possibles sur un auteur « expliquent », comme on
dit, ses ouvrages... C’est le fameux problème de l’âge du capitaine... Ou
plutôt c’est le problème inverse : de l’âge, déduire le tonnage du navire...
Quant à moi, je ne me propose pas d’expliquer, et je ne crois avoir dit
quelque chose quand je dis que Hugo a été pair de France, malheureux en
ménage et qu’il s’est exilé dix-huit ans — et enfin qu’il avait du génie. J’ai
alors l’impression de m’éloigner de la représentation d’un état de moi
moyennant lequel j’essaierais de reconstituer la fabrication, l’action
productrice de tel fragment de La Légende des siècles. Après tout, c’est là la
question. Œuvre de l’esprit, production d’œuvres de l’esprit : il ne s’agit
que de saisir de son mieux (de son mieux à soi) la forme de transformation
qui tire du désordre et de la disponibilité fonctionnelle initiale, de la nôtre, de l’état dans lequel l’être le mieux doué, l’être le plus ordinaire sont
identiques, et le sont devant eux-mêmes, dans lequel nous sommes bien peu
différents des plus grands hommes — il s’agit de tenter de se figurer un état
et des événements intérieurs très écartés de l’ordinaire et finalement
productifs de l’action qui émet l’œuvre.
On pourrait formuler ceci en disant que l’on peut essayer de commencer
par les commencements — par la naïveté des observations : c’est ce que je
fais.
J’ai observé simplement que j’en savais aussi peu sur mes actions les
plus faciles et les plus familières que sur les opérations qui ont pour résultat
les ouvrages que nous admirons, et qui nous semblent les produits les plus
exceptionnels et les moins commensurables avec notre propre faculté de
créer.
Je marche d’un point à un autre. J’écris ou je dessine, en y pensant, ou
sans y penser. Les résultats de ces actes peuvent, selon les circonstances,
prendre pour moi, ou pour tel autre, des valeurs bien diverses. J’ai pu écrire
un billet insignifiant. J’ai pu écrire des mots qui m’engagent gravement. J’ai
pu écrire une œuvre qui aura quelque portée. Tout ceci ne dépend que de ce
qui m’entoure. Dans tous ces cas, l’acte même s’évanouit tantôt devant
l’importance, tantôt devant l’insignifiance du résultat extérieur et ultérieur.
Mais il s’évanouit aussi par sa nature même.
Mais, l’acte s’évanouissant, les caractères réels de la production
s’évanouissent avec lui. Le potier a terminé son travail. Le vase qu’il a
tourné passe dans un autre système de relations. On va — et c’est le cas
ordinaire — l’apprécier et l’utiliser dans cet état. Mais on peut aussi le
considérer comme représentant une phase d’action d’un être vivant et cesser
au contraire, pour un temps, d’y voir un objet isolable : une fleur détachée
de la plante a sa valeur. La matière, l’énergie et l’étrange mécanisme formé
par une certaine attitude du corps humain ; la configuration de ce corps et la
distribution de ses forces ; l’excitation de ces mêmes forces ; la coordination des sens qui les orientent ; les réglages des réflexes ;
l’ingrédient mystérieux qu’introduit dans l’affaire l’attente de ce que nous
appelons notre esprit ; le modèle et la conservation du modèle, chose
vraiment merveilleuse... : voilà, pour moi, ce qui m’arrête et qui
m’interroge. Le vase est élimination d’un processus.
Cette manière de voir transforme profondément les notions en usage. En
particulier, elle modifie la notion d’auteur très sensiblement ; et elle annule
(au moins dans un certain sens) la notion de valeur.
Enfin, l’œuvre elle-même devient un élément de transformation du
système très composé, formé d’un être vivant avec lequel cette œuvre est
d’abord comme confondue ; elle ne se distingue pas d’une de ces
productions passagères de sensibilité intérieure dont je vous ai entretenus.
Elle peut alors se développer ou non, arriver à la matérialité. Et nous
essaierons ultérieurement d’isoler et de préciser ce qu’on peut entrevoir de
ce passage à l’existence active, à la période décisionnaire et aux actes. Voici
le grand mot lâché : l’acte.
(Ici, exemple : le sujet... Et, de même, toutes les pseudo-définitions et
notions en ces matières.)
*
Je m’éloigne des manières ordinaires de considérer les œuvres de
l’esprit — et je m’en éloigne, contraint de le faire par la simple
observation 2.
La manière ordinaire consiste à considérer un certain objet — livre,
tableaux... — hors du temps, c’est-à-dire sans spécification de
l’observateur ; à associer à cet objet un auteur (et une valeur,
influence, etc.). Tout ce qui se rattache à cet auteur-individu est supposé
avoir quelque rapport avec l’objet-œuvre (dates, biographie), et il se trouve
que l’on assemble comme l’on peut les aspects extérieurs de ce personnage
avec l’ouvrage, lui-même considéré comme une chose.
Mais je trouve que c’est là confondre les observations. D’abord, une
œuvre n’est un objet, une chose, qu’en cessant d’être capable de jouer un
rôle autre que celui d’une chose. Un beau tableau n’est pas bien différent
d’un mauvais : leurs différences sont finies. Quant à l’auteur, c’est
également un individu. Un grand poète, dans sa vie, n’est pas bien différent
d’un citoyen pris au hasard. Il faut toute la sottise des modernes pour que
l’on s’enquière et qu’on soit curieux des détails les plus ordinaires.
1. NAF 19091, f. 12-16. Dactylographie avec ajouts autographes.
2. NAF 19091, f. 21. Manuscrit autographe.
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