Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
Note sur la présente édition
Qu’est-ce qu’un cours ? Une parole qui se donne en un lieu et un
moment donnés, devant des auditeurs particuliers, dont chacun emporte des
souvenirs différents, sinon contradictoires : il suffit, pour s’en convaincre,
de comparer les notes prises par plusieurs auditeurs d’une même leçon 1.
Publier un cours est ainsi une entreprise vaine par principe : en dehors du
moment de la performance, il n’y a pas de cours proprement dit, seulement
des témoins d’une parole évanouie, antérieurs à elle ou bien postérieurs 2.
Même la transcription complète d’une leçon ne reproduit pas le cours en
lui-même : il y manque l’action rhétorique, la gestuelle, le rythme de la
parole, l’atmosphère générale, les réactions du public, etc. Seul un
enregistrement visuel et sonore, comme le pratique aujourd’hui
systématiquement le Collège de France, pourrait prétendre à rendre à peu
près exactement ce que fut le cours d’un professeur.
Il faut bien se pénétrer de ces prémisses pour comprendre les limites
inhérentes à la présente entreprise éditoriale, alors que nous ne disposons
pour les huit années du cours de poétique de Paul Valéry au Collège de
France que de quelques minutes d’enregistrement sonore et de moins de
quarante transcriptions complètes, en regard des quelque deux cents leçons
qui furent effectivement prononcées 3.
Archives et sources documentaires
Pour reconstituer ce que fut le cours de Valéry, on dispose d’abord du
fonds Valéry du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de
France, tel qu’il fut classé et catalogué dans les années 1970 par Florence
de Lussy. À l’intérieur de ce fonds, un dossier intitulé « Poïétique »,
couvrant les cotes 19086 à 19104 des Nouvelles Acquisitions françaises,
rassemble des notes rédigées pour le cours, manuscrites ou
dactylographiées, des feuilles volantes issues de transcriptions des Cahiers,
des cahiers de brouillon, des transcriptions de leçons, des articles imprimés,
ainsi qu’un exemplaire corrigé de la plaquette « De l’enseignement de la
poétique au Collège de France ».
Au Valéryanum, nom traditionnel du fonds Valéry de la Bibliothèque
littéraire Jacques-Doucet, constitué à partir des collections personnelles du
banquier bibliophile Julien-Pierre Monod, mécène et ami de Paul Valéry,
auprès de qui il remplissait gracieusement des fonctions de secrétaire
particulier, figure, sous la cote VRY ms 631, un ensemble exceptionnel de
sténographies complètes des seize dernières leçons données en 1945, du
5 janvier au 24 mars. Profitant de la liberté retrouvée après l’Occupation,
Monod commanda ces transcriptions, sans doute, pour conserver un
témoignage de ce qui s’annonçait comme l’ultime année d’activité
professorale de l’écrivain. Sous la cote VRY ms 630, on trouve également
une série de documents relatifs au cours de poétique (dactylographies
corrigées de la première leçon, correspondance, coupures de presse, etc.),
dont un résumé dactylographié, signé par Valéry, des leçons des 12 et
13 juin 1942, portant sur le droit.
Julien-Pierre Monod commanda les sténographies de 1945 à la même
sténotypiste, Fernande Sergent, qui avait travaillé en 1938 pour la maison
Gallimard. Gaston Gallimard souhaitait en effet publier le cours de
poétique 4. Les transcriptions étaient envoyées régulièrement à Valéry, qui
était supposé les corriger avant publication 5. Le projet fut bientôt
abandonné, l’écrivain se refusant à travailler de cette manière. En janvier 1940, Brice Parain, collaborateur des Éditions, confirma à Gaston
Gallimard que, d’après Monod, il y avait peu de chances que Valéry se
décidât bientôt à publier ses cours : « Il n’a pas le temps de les mettre au
point pour en faire des volumes 6. » Gallimard garda néanmoins les
sténographies : nous en avons retrouvé douze dans les archives des
Éditions, correspondant à la période du 7 janvier au 12 février 1938, mais
d’autres n’ont pu être localisées, notamment celles des 17 et 18 décembre
1937, dont un exemplaire pourtant fut envoyé à Monod et un second, en
principe, conservé par l’éditeur.
Les archives du Collège de France ont permis de reconstituer avec
précision la vie de Valéry au Collège, les circonstances de son élection, le
déroulement de sa carrière et, plus précieux encore, les dates exactes de ses
cours, grâce aux registres signés à chaque leçon par les professeurs
— usage maintenu jusqu’à aujourd’hui. On a repris dans ce volume le
contenu des livraisons successives de l’Annuaire du Collège de France,
longtemps ignorées par les spécialistes de l’écrivain, alors qu’elles offrent,
rédigés par Valéry lui-même, le programme et le résumé de chaque année
de cours.
Les spécialistes connaissent bien, en revanche, les résumés de dix-sept
leçons de la première année procurés par Georges Le Breton dans la revue
de poésie Yggdrasill, couvrant la période du 11 décembre 1937 au
19 février 1938. Les sténographies de 1938, comme les notes préparatoires
conservées dans le dossier de la Bibliothèque nationale de France, prouvent
la fidélité remarquable de ces résumés à la pensée et à l’expression même
de Valéry. On les trouvera à leurs dates respectives, sauf lorsqu’elles font
double emploi avec les sténographies disponibles.
On lira également une transcription quasiment complète de la première
leçon de l’année 1943-1944, par Edmée de La Rochefoucauld, qui publia
sur le cours de poétique l’un des témoignages les plus riches avec celui de
Maurice Blanchot 7. Les brouillons de Valéry ont permis d’authentifier le contenu de cette transcription et de la dater précisément. D’autres
documents de presse ont été utilisés ici et là, ainsi que la correspondance
avec Jean Voilier.
On a évidemment repris dans ce volume les textes relatifs au cours déjà
publiés par Valéry (« De l’enseignement de la poétique au Collège de
France », « Première leçon du cours de poétique », « Voltaire »), en les
corrigeant éventuellement en fonction des documents disponibles.
Contenu de l’édition
Outre les trente-sept leçons complètes disponibles, la présente édition
reproduit environ le quart des plus de 2 500 feuillets du dossier de la
Bibliothèque nationale de France, et même, en réalité, bien davantage en
quantité de texte, car les cahiers de brouillon comptent nombre de feuillets
blancs. On a de plus privilégié la lisibilité et sélectionné en priorité les
documents, par chance fort nombreux, portant la rédaction la plus longue, la
plus dense et la plus continue, souvent sur plusieurs pages. Il devrait
résulter de ce choix un agrément de lecture que les familiers des fragments
parfois quelque peu arides des Cahiers sauront, on l’espère, apprécier.
Formant à la fois la particularité et tout l’intérêt de ce dossier, la
présence de ces rédactions au long cours s’explique par la méthode de
travail de Valéry. Il assemble d’abord pour son enseignement des réflexions
qu’il note sur des feuilles volantes ou des cahiers de brouillon. Il relit les
réflexions assemblées dans les Cahiers et, en particulier, toutes celles qu’il
en a extraites, dactylographiées, puis classées thématiquement à partir des
années 1920 avec l’aide initiale de Catherine Pozzi. Il rédige ensuite pour
ses leçons de longs développements, soit à la main, soit à la machine, soit,
le plus souvent, en dictant à une dactylographe — la plus active fut son
amie Lucienne Julien Cain, l’épouse de l’administrateur de la Bibliothèque nationale. Il reprend enfin ces dactylographies, les annote, les souligne, les
corrige, les complète.
La scène initiale de la première partie de Mon Faust fournit sans doute
la meilleure illustration de la méthode de Valéry, qui y transpose sous la
forme d’une comédie légère ses séances de travail, lui-même sous le
costume du « professeur-docteur Faustus » et Lucienne Julien Cain — de
manière phonétiquement non moins transparente — sous celui de la
charmante et charmeuse Lust 8. Il n’est jusqu’au thème abordé lors de la
dictée, « l’Aristie », qui ne fasse également son apparition dans les notes du
cours de poétique 9, dont Mon Faust figure à maints égards le pendant fictif
et dramatique.
Dans le dossier de la Bibliothèque nationale de France, les
développements rédigés sont nettement plus nombreux et plus longs pour
les premières années et pour les premières leçons de chaque année, signe de
l’angoisse habituelle du professeur au début de chaque série de cours : il
prépare consciencieusement ses premières séances, mais se contente par la
suite, une fois chauffé et aguerri, de notes plus éparses et d’improvisations
orales. Comme on peut s’y attendre, conséquence de l’habitude comme de
la fatigue, les dernières années laissent une place encore plus importante à
l’improvisation, ce qui explique la moindre masse de documents les
concernant.
Beaucoup de notes préparatoires portent la date ou le numéro de la
leçon pour laquelle elles ont été rédigées. Même si cette indication a permis
un classement chronologique assez précis, la correspondance exacte entre
les rédactions en vue du cours et les leçons réellement prononcées reste
problématique, car il arrive souvent qu’en raison de digressions orales la
matière initialement prévue ne soit pas utilisée dans son intégralité. Valéry
conserve alors la fin du document pour le début de la séance suivante et
rédige à cette intention une transition introductive, laquelle est susceptible,
à son tour, de produire un développement autonome, qui bouscule l’organisation linéaire des documents. Ce phénomène, visible sur plusieurs
manuscrits, et auquel l’éditeur du présent ouvrage avoue personnellement
être devenu sensible par sa propre pratique d’enseignement au Collège de
France, doit inviter à une certaine prudence dans les datations.
Plusieurs brouillons ont pu être ordonnés et datés précisément grâce à
des témoins extérieurs (les résumés de la revue Yggdrasill, en particulier) ;
d’autres l’ont été de façon plus approximative en raison de leur localisation
dans le dossier ou par leur voisinage thématique. Les datations proposées
sont donc parfois hypothétiques et à valeur purement indicative.
Place de la littérature et de la poésie
Le but de la présente édition est de fournir l’image la plus complète et la
plus lisible du cours de poétique, qu’on peut considérer comme la somme
ultime de la pensée de Paul Valéry. On pourra toutefois s’étonner du poids
relativement faible qu’y ont la littérature et la poésie. Nous avons expliqué
plus haut les raisons de ce paradoxe, lié au projet intellectuel de Valéry, qui
souhaitait resituer la production poétique dans le cadre beaucoup plus
général d’une anthropologie de l’esprit. Néanmoins, la littérature occupait,
de fait, dans le cours de poétique une place plus importante que celle que
permet aujourd’hui de reconstituer le seul dossier manuscrit.
En 1938-1939, en effet, parallèlement aux cours généraux du vendredi,
les leçons du samedi furent consacrées à des explications de textes, de
Léonard de Vinci, Edgar Poe, Huysmans et Rimbaud, notamment. Valéry y
trouvait l’avantage que ces commentaires ne lui demandaient « aucune
préparation 10 ». Aussi conserva-t-il ce système au moins les deux années
suivantes. Par force, toutefois, ces cours essentiellement improvisés, où
Valéry s’inspire pour partie d’articles déjà publiés, ont laissé peu de traces
écrites, et il est difficile d’en rendre compte dans la présente édition, à l’exception notable de deux séances sur Léonard en janvier 1940,
intégralement retranscrites.
Pour compenser un tant soit peu cette relative absence et satisfaire à des
attentes légitimes, on a fait le choix de ne pas appliquer exactement aux
notes sur la littérature les mêmes critères de lisibilité que sur les autres
sujets et d’en reproduire plusieurs qui, malgré leur intérêt, ont une rédaction
moins aboutie que le reste du volume. Le caractère fragmentaire de ces
développements sur la littérature n’est donc dû qu’à une décision éditoriale.
Illustrations et dessins
Pendant ses leçons, il arrivait à Valéry de se lever du bureau pour aller
dessiner au tableau une figure explicative, un schéma, une machine qui lui
sert de modèle. La part visuelle joue un rôle important dans son imagination
et dans sa conceptualisation théorique : les exemples invoqués lors du cours
de la première année, portant sur le fonctionnement de l’œil et le
mécanisme de la vision, en portent un témoignage suffisant. Valéry lui-
même est un dessinateur et un aquarelliste talentueux.
Ces dessins au tableau noir n’ont naturellement pas été conservés,
même si parfois la sténographie de certaines séances permet de s’en faire
une vague idée. En revanche, comme tous les manuscrits de l’écrivain et, en
particulier, ceux des Cahiers, les notes préparatoires du cours de poétique
abondent aussi en dessins et schémas, allant du gribouillage plus ou moins
automatique, caractéristique de ce que Valéry nomme « les productions
spontanées de la sensibilité », où les figures se métamorphosent selon une
logique presque purement formelle (architectures variées, emboîtements
divers figurant l’interaction de la forme et du fond, spirale devenant
escargot, serrure transformée en clef, pistolet s’achevant en pénis 11),
jusqu’aux scènes d’inspiration réaliste (paysage, personnages, nus
féminins 12) ou fantastique (monstre cabré sur des ruines en flammes,
spectateur assis sur l’anse d’un vase 13).
Les scènes représentant un observateur 14 évoquent évidemment
l’attitude spéculaire chère à monsieur Teste : « Je suis étant et me voyant ;
me voyant me voir, et ainsi de suite 15... », ce que Jean Levaillant nomme un
« 16 cogito du regard ». Mais le dessin est également outil de réflexion :
Valéry pense par la main glissant sur le papier. Ainsi des schémas plus ou
moins techniques 17 ; ainsi, surtout, de ce fascinant paysage allégorique de
montagne, où deux pics reliés par un col nommé « langage » figurent, l’un,
la masse des « besoins », l’autre, celle des « créations » verbales, et où
l’ascension de chaque pic fait accéder à des objets toujours plus rares et
complexes (le « confort », d’un côté, les « sciences pures », de l’autre 18).
Chacun de ces dessins mériterait des commentaires développés. Nous
nous contentons d’en publier une sélection, en laissant le lecteur libre de
s’étonner, de méditer ou de rêver.
Plan des volumes
On a ici opté pour un plan strictement chronologique. Il permet de
suivre le cours de poétique année après année, leçon après leçon, même si
de très nombreuses leçons ne figurent pas dans la présente édition, quand
les documents sont insuffisants, peu lisibles, redondants ou, tout bonnement
— et c’est le cas le plus courant —, inexistants.
L’abondance des matériaux oblige à une publication en deux volumes.
Le premier couvre les trois premières années, de 1937 à 1940, ou de
l’avant-guerre à la « drôle de guerre ». En l’occurrence, toutefois, la
contextualisation historique compte moins que l’unité de pensée de ces trois
années, et surtout des deux premières, car la troisième année de cours, très
perturbée par les événements, s’interrompit de façon brutale. Paul Valéry y examine la création ou la poétique au niveau de l’individu, et le rôle
fondamental qu’y jouent le corps et l’esprit.
Embrassant les cinq années restantes, de 1940 à 1945, ou de
l’Occupation à la Libération, le second tome met l’accent sur ce que Valéry
nomme « les œuvres collectives de l’esprit 19 », à savoir le langage, le droit,
la politique et la religion. Les questions d’histoire, de société et de
civilisation sont alors prédominantes, sans toutefois laisser totalement de
côté les interrogations des premières années, d’autant moins qu’en 1945
Valéry entreprit une révision générale du cours depuis le début — révision
qui bifurqua ensuite vers une réflexion nouvelle sur la responsabilité de
l’écrivain et sur les problèmes littéraires du moment.
Principes d’édition
Il ne s’agit pas ici d’une édition de type génétique ou diplomatique.
L’objectif est de rendre accessible pour la première fois ce monument de la
pensée qu’est le cours de poétique de Paul Valéry. Les brouillons ne sont
édités que s’ils apportent des formulations différentes de la leçon
effectivement prononcée, voire meilleures. Toutes les corrections et
annotations marginales des manuscrits et dactylographies sont tacitement
intégrées dans le texte ; les mots biffés par Valéry ne sont pas signalés : les
spécialistes pourront toujours se reporter au document original, dont les
références sont systématiquement indiquées en note après la première
phrase ou, le cas échéant, après le titre 20.
Les rares mots manquants, oubliés par l’auteur, sont suppléés quand la
langue le réclame absolument (un plus devant un comparatif, par exemple).
En revanche, par respect de l’éventuelle intention stylistique, l’absence d’un
pas ou d’un article est laissée telle quelle. L’orthographe et la ponctuation
sont mises aux normes ; les tirets souvent remplacés par des virgules ; au double point de suspension (..), signe propre aux manuscrits de Valéry, ont
été substitués les points de suspension habituels. Les abréviations sont
développées. Les mots en capitales sont rendus par des italiques, de même
que les mots soulignés ou en rouge (sur les dactylographies). La plupart du
temps, on n’a pas conservé la majuscule à l’initiale des noms communs
abstraits (« Poésie », « Œuvres de l’Esprit », etc.), car il s’agit
essentiellement d’un trait d’époque, et l’usage de Valéry est flottant. La
majuscule a toutefois été maintenue dans certains textes afin de respecter la
version publiée par l’auteur, quand elle existe. La capitale de Poétique ne
subsiste que dans les rares cas où le terme désigne le cours ou la chaire au
sens administratif et institutionnel.
L’édition des sténographies pose des problèmes spécifiques. Nous
savons que Valéry ne souhaitait pas les publier sans les retravailler. En
témoignent les lettres de Gaston Gallimard et de Brice Parain citées plus
haut. En témoigne aussi la transcription de la leçon du 17 décembre 1943,
qu’Edmée de La Rochefoucauld réalisa en collaboration avec l’écrivain : il
en résulta un texte soigneusement rédigé, qui peut nous servir de modèle.
Les transcriptions conservées à la Bibliothèque nationale de France, celles
du 11 décembre 1937, par Gabriel Reddé, ou des 13 et 20 janvier 1940, sur
Léonard de Vinci, proposent également des textes d’allure très propre.
Il en va différemment des vingt-huit sténographies réalisées par
Fernande Sergent en 1938 et 1945 : leur verbatim méticuleux ne dissimule
rien des hésitations, des interruptions de phrase, des reprises, des tics de
langage — toutes choses qui peuvent fort bien passer à l’oral, mais rendent
la lecture difficile. Ces problèmes sont particulièrement sensibles en 1945,
lorsque l’homme sent peser l’âge, la maladie et la fatigue. Il est clair, en
tout cas, que jamais Valéry n’aurait permis la publication de ces documents
tels quels.
Les sténographies comportent, par ailleurs, de nombreuses erreurs de
transcription, liées soit à des confusions phonétiques ou des inadvertances (« que notre homme » pour qu’un autre homme, « imitation » pour
limitation, « collection » pour connexion, « l’invariable » pour le variable,
« réversibilité » pour irréversibilité, « mauvais vers » pour beaux vers, etc.),
soit à la simple ignorance (« Egger » pour Hegel, « List » pour Nietzsche,
« de Kling » pour d’Euclide, etc.), erreurs qu’il est possible et nécessaire de
repérer et de corriger. La méthode sténographique multiplie également les
confusions entre articles définis et indéfinis (un / le, des / les) : là aussi, il
convient de rectifier.
Notre ambition première étant de donner un texte à lire et de faire
connaître une pensée, et non pas de contribuer à l’histoire du français oral
des années 1930 et 1940, nous avons choisi de supprimer les tics de langage
les plus gênants, quand ils étaient dénués de signification en contexte (les
eh bien, si vous voulez, par conséquent, évidemment, naturellement, mais
enfin, je suppose, alors, en somme, etc.), de substituer directement aux
premières formulations erronées les reformulations que l’orateur leur
apporte sur-le-champ, et de redresser certaines phrases quand leur
construction était excessivement défaillante. La ponctuation ici aussi a été
normalisée. Nous laissons toutefois telles quelles nombre de phrases et
constructions inachevées : des tirets marquent l’ouverture des incises, qui
souvent connaissent un développement autonome et oublient de revenir à la
phrase initiale. Sauf exception, les modifications apportées ne sont pas
signalées. Ces rectifications, toujours limitées au strict nécessaire, sont bien
plus nombreuses pour les leçons de 1945 que pour celles de 1938, où il a
semblé possible de garder la plupart des marques d’oralité sans trop nuire,
espérons-le, à la lisibilité.
Les titres figurant en tête de chaque leçon ou de chaque année sont de
l’éditeur et visent à faciliter la lecture, en indiquant le thème principal du
texte ou de l’ensemble des textes concernés. S’ils sont entre guillemets, ils
reprennent une formule extraite de la leçon. Chaque texte ou ensemble de
textes est précédé d’une brève introduction, qui en résume les enjeux et en précise le contexte. Sauf exception signalée, toutes les notes sont de
l’éditeur.
*
Cette publication du dernier grand inédit de Paul Valéry n’aurait pu se
faire sans l’accord, la confiance et le soutien indéfectible de sa petite-fille,
Martine Boivin-Champeaux, ainsi que de ses autres petits-enfants, Antoine
et Charles-Ambroise Valéry, et Vincent Rouart. C’est pour moi un plaisir et
un honneur que de leur apporter ce travail en espérant qu’il ne soit pas trop
indigne de leur grand-père et en leur exprimant à tous ma plus vive
reconnaissance et mon amitié.
Cette édition ne serait pas ce qu’elle est sans les informations précieuses
et inespérées que m’apporta si libéralement Rémi Furlanetto à un moment
crucial : je sais tout ce que je lui dois.
Isabelle Diu, directrice de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, et
Olivier Wagner, conservateur au département des Manuscrits de la
Bibliothèque nationale de France et responsable du fonds Valéry, m’ont
généreusement ouvert les trésors dont ils ont la garde en m’accordant
d’exceptionnelles facilités d’accès. Anne Chatellier, Carmen Alemany,
Claire Guttinger, Laure Léveillé et toute l’équipe des bibliothèques du
Collège de France ont fait de même pour les archives dont elles ont la
charge et ont patiemment satisfait à mes nombreuses curiosités.
Marie Coumes et la Librairie Pinault, à Paris, ont bien voulu me donner
connaissance d’une précieuse lettre où Valéry évoque la publication du
cours.
À des titres divers, par leur science, leur disponibilité, leurs conseils
éclairés, l’édition a énormément bénéficié de l’aide d’Odile Bombarde,
Renaud Bret-Vitoz, Guillaume Cassar, Jean-Pierre Changeux, Anne Cheng,
Antoine Compagnon, Maria Teresa Giaveri, Michel Jarrety, Nathalie Kremer, Bertrand Marchal, Éric Marty, Laurent Pfister, Antonietta Sanna,
Brian Stimpson et, bien sûr, comme toujours, de Gilles Philippe.
Je n’aurais évidemment jamais pu achever un tel projet ni même
envisager de le commencer si je n’avais bénéficié de l’environnement de
recherche exceptionnel du Collège de France et de tous les moyens humains
qu’il a mis généreusement à ma disposition. L’essentiel du colossal travail
de transcription de manuscrits et dactylographies requis par une telle édition
a en effet été accompli à partir de 2020 par mon équipe rapprochée et, en
tout premier lieu, par mon assistant, Andrei Minzetanu, d’une disponibilité
à toute épreuve, dont la conversation, l’intelligence et la sensibilité
valéryenne ont beaucoup enrichi mon regard sur le cours de poétique ;
Céline Surprenant l’a bientôt rejoint pour mettre au service de l’édition
toute l’étendue de sa culture et de son expérience, ainsi que son souci de la
perfection formelle ; et enfin, le confinement aidant, Marion Héran a
apporté avec talent une contribution aussi spontanée que profitable. À eux
trois, ainsi qu’à Cyril Rouanet, pour leur collaboration d’importance
primordiale et au nom, si je le puis, de Paul Valéry, je veux exprimer toute
la force de ma gratitude.
Grâce à l’appui précieux de Patrick Boucheron, Florence Terrasse-Riou,
Céline Vautrin et de la commission des publications du Collège de France,
ce joyau du patrimoine intellectuel du Collège peut enfin être rendu au
public ainsi qu’à toute la communauté scientifique, qui l’attendait depuis
longtemps.
Toute gratitude est due à Charles-Henri Filippi et à la Fondation
Proficio pour leur action exceptionnelle de mécénat, qui a permis d’assurer
cette publication, à Marc Fontecave, à Marie Chéron et à la Fondation du
Collège de France, ainsi qu’à Laurence Engel et à la Bibliothèque nationale
de France, attachée depuis l’époque de Julien Cain à la personne et à
l’œuvre de Paul Valéry par un zèle qu’elle a su généreusement renouveler.
Enfin, la confiance indispensable d’Antoine Gallimard, l’attention
chaleureuse de mon éditrice, Blanche Cerquiglini, l’ingéniosité des
archivistes de cette grande maison, tout particulièrement Éric Legendre, la
disponibilité d’Annette Istasse et du service fabrication ont permis la
réalisation d’un vœu formulé il y a plus de quatre-vingts ans par le
fondateur des Éditions Gallimard. Quelle plus belle fidélité à Valéry ?
WILLIAM MARX
1. De fascinants exemples figurent dans T. S. Eliot, « Notes sur le cours de Bergson au Collège de France (1910-1911) », édition et présentation par W. Marx, Annales bergsoniennes, Paris, Presses universitaires de France, vol. IX, 2020, p. 11-48.
2. Voir à ce sujet le numéro 39 de Genesis. Revue internationale de critique génétique : « Avant-dire. La genèse écrite des genres oraux », dir. Gilles Philippe, 2014.
3. Exactement 37 sur un total de 197, à savoir les leçons des 10 et 11 décembre 1937 ; 7, 8, 14, 15, 21, 22, 28 et 29 janvier, 4, 5, 11 et 12 février 1938 ; 12, 13 et 20 janvier 1940 ; 19 juin 1942 ; 19 mars et 17 décembre 1943 ; 15 décembre 1944 ; 5, 6, 12, 13, 19, 20, 26 et 27 janvier, 2 et 3 février, 9, 10, 16, 17, 23 et 24 mars 1945.
4. Voir la lettre de Gaston Gallimard à Paul Valéry, 15 mars 1937, archives Gallimard.
5. Voir les lettres de Gaston Gallimard à Julien-Pierre Monod, 7 janvier et 9 février 1938, et de Julien-Pierre Monod à Gaston Gallimard, 12 janvier 1938, Doucet, VRY ms 630.
6. Lettre de Brice Parain à Gaston Gallimard, 19 janvier 1940, archives Gallimard.
7. Edmée de La Rochefoucauld, Images de Paul Valéry, Strasbourg, Le Roux, 1949, p. 43-82.
8. Lust, ou la Demoiselle de cristal, I, 1, dans Mon Faust (1941, Œ2, p. 278-290 ; LP3, p. 993-1011). Jeanne Loviton, alias Jean Voilier, se dissimule également sous le personnage de Lust, qui est à clef multiple.
9. Voir notamment la leçon du 19 mars 1943, t. II, p. 212.
10. Voir le plan du cours de 1938-1939, p. 534.
11. NAF 19090, f. 252 ; 19091, f. 180 et 327.
12. NAF 19091, f. 170 ; 19099, f. 2 ; 19089, f. 61 ; 19094, f. 241.
13. NAF 19102, f. 1 ; 19090, f. 141.
14. NAF 19094, f. 270 vº.
15. « La Soirée avec monsieur Teste » (1896, Œ2, p. 25 ; LP1, p. 182).
16. Jean Levaillant, « Paul Valéry et la lumière », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, nº 20, 1968, p. 179.
17. NAF 19090, f. 176 ; 19093, f. 25 ; 19098, f. 13 ; 19094, f. 66.
18. NAF 19094, f. 103.
19. 1944, t. II, p. 307.
20. Le dossier « Poïétique » est accessible en ligne sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France.
OceanofPDF.com