La chance de leur vie
Chapitre 7
« Tu es là ? » fit-elle d’une voix étonnée en le voyant, à peine le seuil franchi, face à elle, debout dans le vestibule.
Il sursauta, comme pris sur le fait, la main dans le sac. Mais dans quel sac avait-il fourré sa main, Sylvie n’aurait su le dire. Hector lui avait annoncé qu’il quitterait la maison juste après elle pour se rendre à l’université où il avait rendez-vous avec le professeur Asmanantou. Il était pourtant là. Là à ne rien faire. Debout, grand, avec ses épaules maigres légèrement en dedans, sa toute petite bedaine ronde qui dessinait une bulle insolite au-dessus de son bassin étroit, ses longs fémurs qui lui faisaient des pattes de héron, et sa tête, sa tête qu’elle connaissait si bien mais qu’elle avait l’étrange sensation de voir toujours pour la première fois, plantée au sommet de son cou gracieux.
« Tu es bizarrement coiffé », remarqua-t-elle en s’approchant de lui, dans l’idée d’apaiser du plat de la main la mer démontée de ses beaux cheveux blancs et bouclés. Elle était beaucoup trop petite pour cela. Son front arrivait tout juste à la poitrine de son mari.
« Tout s’est bien passé ? » demanda Hector en vérifiant du bout des doigts que le triangle de son col, côté droit, était remonté, comme il aimait qu’il le fût.
Cette pointe de tissu rebelle était une des caractéristiques vestimentaires de son mari. On aurait dit qu’il venait de se réveiller de sa sieste, quelle que fût l’heure. Sylvie ignorait s’il en était conscient, s’il la relevait lui-même face au miroir. L’envie lui prenait parfois de l’aplatir, mais elle n’osait pas, considérant cette zone comme un territoire très personnel. Souvent elle pensait à leur vie privée, celle dont chacun privait l’autre. En quoi consistait-elle ? Ils faisaient tout ensemble. Quand on fait tout ensemble, que reste-t-il d’insu, de non visité ? Et cependant, elle conservait cette impression de ne pas le connaître. De ne pas se connaître elle-même. Elle enviait les personnes qui avaient l’air finies, terminées, déterminées. Elles savent ce qu’elles aiment, ce qui est bon pour elles. Pas Sylvie. Elle était convaincue que tant qu’elle n’avait pas essayé quelque chose, il lui était impossible de savoir si la chose en question lui convenait. Il y en avait tant. Une vie n’y suffirait pas. Elle mourrait sans se connaître elle-même. Et alors ?
« Oui. Tu sais comment il est, répondit-elle.
– Qui ça ?
– Lester, voyons. Tu me demandes comment ça s’est passé. Je l’ai déposé devant le collège. Il s’est fondu dans la masse. Il semblait parfaitement tranquille.
– Il est bilingue.
– Il n’est pas bilingue.
– Il est bilingue. Et toi, ajouta Hector en posant sa large paume au sommet du crâne de sa femme, tu es fatiguée, énervée et inquiète. Oublie les cartons. Va faire un tour. Fais comme si tu étais en voyage, en vacances.
– Mais je viens seulement de rentrer. Et je me suis perdue, figure-toi. Je n’ai pas envie de me retrouver… »
Elle gémissait presque. Hector fit peser sa main un peu plus fort sur le crâne de sa femme.
Pourquoi sa main me soigne-t-elle ? se dit Sylvie. Il pose la main sur moi, à n’importe quel endroit, et je suis aussitôt guérie. Il sait toujours à quel endroit me toucher. Parfois, il me tient par l’auriculaire et c’est précisément ainsi que je veux être tenue. D’autres fois, il plaque sa main sur mon dos, à peine en dessous de la taille, comme si nous allions nous mettre à danser. C’est très rare. Très efficace. Même si nous vivons ensemble, dormons ensemble, faisons l’amour ensemble, il me semble toujours qu’il garde ses mains dans les poches, ou croisées derrière la tête, comme pour ménager leur pouvoir.
« Tu es revenu ? Tu avais oublié quelque chose ? demanda Sylvie, légèrement écrasée par la paume sur sa tête.
– Je ne suis pas parti.
– Pourquoi ? Tu vas être en retard.
– Farah a appelé. Elle a déplacé notre meeting. »
Tiens, il l’appelle Farah, songea Sylvie. Il ne disait déjà plus « le professeur Asmanantou ». Cela l’inquiéta aussi peu que la présence d’une mouche sur le rebord d’une fenêtre ouverte.
« J’ai fait du café, annonça Hector en retirant sa main du crâne de sa femme. Viens avec moi, allons dans la cuisine. »
Les tasses étaient énormes, lourdes, trop lourdes pour les petites mains de Sylvie. Elle avait l’impression d’être Boucle d’or en visite chez les trois ours. Le café avait une odeur fade, un parfum de mare ou de vase. Elle se brûla la langue en le goûtant.
« On est bien ici, déclara Hector. On est mieux ici. »
Lorsqu’ils avaient reçu la nouvelle, la merveilleuse nouvelle de la nomination à Earl University, en Caroline du Nord, ils avaient vécu quelques jours de félicité. Une félicité coupable. Ils allaient quitter la France, quitter Paris, laisser derrière eux les insolubles problèmes de stationnement, les visages moroses, les bousculades dans le métro, les minutes de silence. La peur d’un nouvel attentat islamiste. Le passage honteux de l’incrédulité au fatalisme. Ils abandonneraient le vieux pays fatigué et divisé pour une contrée neuve et pimpante. La nation drapée dans sa dignité ancienne, dans sa splendeur déchue, les verrait partir pour une aventure sans conséquence. Ah, la légèreté ! « La nature est magnifique, là-bas », avait dit Hector. Le soir même, il faisait défiler sur l’écran de l’ordinateur, pour Sylvie et Lester, des images d’arbres géants, de côtes rocheuses vertes et sauvages, aux falaises douces plantées de fleurettes jaunes, qui s’étiraient sur des dizaines de kilomètres. Les Outer Banks se dessinaient, chapelets d’îles, bancs de sable infinis, langues de terre qui serpentaient dans l’eau turquoise, Camargue démesurée, intacte. Leurs trois visages éclairés par la lueur bleuâtre rêvaient à des immensités. « Pour l’argent aussi, ce sera plus facile », avait glissé Hector, et Sylvie, sans s’en rendre compte, avait grimacé, à peine, comme à chaque fois qu’il parlait d’argent et qu’ainsi se rappelaient à elle leurs origines sociales si contrastées. « Tout le monde s’en fiche de nos jours », lui répondait Hector quand elle évoquait leur mésalliance. Moi, je ne m’en fiche pas, songeait-elle en silence, se remémorant les contes et les romans dans lesquels l’auteur explorait les catastrophes nombreuses et prévisibles engendrées par les amours mal assorties.
Un mois avant le départ, Sylvie avait interrogé Lester :
« Tu n’as pas trop de peine ?
– De peine ?
– De quitter ton collège, tes amis.
– Je n’ai pas beaucoup d’amis.
– Et Jules, et Lucas, par exemple. Ils ne vont pas te manquer ?
– Non.
– Tu es sûr ?
– Oui. »
Il y avait une impatience dans la voix du garçon qui avait étonné Sylvie. Elle avait insisté :
« Il paraît que c’est très perturbant de déménager, de quitter son cercle.
– Tu as lu ça dans un magazine ?
– Non. C’est ce que les gens disent. Tu n’es pas anxieux ?
– Et toi ? avait rétorqué Lester, échangeant sa réponse contre une question.
– Moi ?
– Tes amis ne vont pas te manquer ? »
Sylvie avait réfléchi un instant. Alors qu’il lui semblait pouvoir répondre de façon aussi radicale que son fils, quelque chose s’était retourné dans son ventre. Quelqu’un lui manquerait, oui, elle le sentait sans pouvoir mettre un nom sur cette silhouette qui n’en était pas une. Une présence, une protection qui, elle le devinait à cette infime douleur au creux de l’estomac, lui ferait défaut.
« Non. Tant que je suis avec vous, avec ton père et toi, je suis bien partout. Je serai bien là-bas. »
Lester l’avait dévisagée sans dire un mot, l’air tendre et sceptique. Protégez mes parents, avait-il récité mentalement, sans laisser ce mantra secret altérer son regard.
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