La chance de leur vie
Chapitre 33
Sylvie a rapporté de la terre de l’atelier. Elle a demandé l’autorisation à Lauren. « C’est pour m’entraîner », a-t-elle précisé. « T’entraîner à ne rien faire ? a plaisanté son professeur. C’est une performance tellement cruciale, tellement radicale que tu risques de réinventer le classicisme ! » a-t-elle ajouté en riant à l’adresse de Sylvie.
Sylvie a emballé son bloc gris et humide d’un film transparent, puis l’a glissé dans un sac en toile de jute fermé par un lacet en cuir. Lauren lui a confié un jour que les sacs et les lacets, c’étaient des accessoires pour expats en manque de sensations esthétiques fortes, une idée qu’elle avait eue pour attirer certaines bourgeoises à ses cours, mais que rien ne valait une bête poche en plastique bien polluant. Sylvie aime le jute et le cuir. Tant pis si ce penchant la classe dans une catégorie à laquelle elle ne croit pas appartenir.
Une fois chez elle, elle s’installe dans la cuisine. La lumière blanche de décembre nimbe chaque objet d’un halo gris bleuté. Le monde est silencieux, immobile, saisi dans le jour court auquel la nuit sans étoiles apportera bientôt le soulagement d’une avancée vers le solstice d’hiver. Vite, s’acheminer jusqu’au jour le plus bref pour recommencer à espérer l’allongement de la lumière. Chacun retient son souffle, sent la mort le frôler, la fin de toute chose. Parfois, une chute de neige ou une tempête distrait le convoi monotone du temps. Est-ce pour cette raison que l’on a inventé Noël ? se demande Sylvie. Pour faire luire quelque chose au-delà du dégoût, conjurer le désenchantement météorologique ? Cette saison morne lui convient. La couleur de la terre l’encourage.
Elle va prendre, dans les tiroirs inférieurs du frigo, les objets dont elle a besoin pour son travail : un poireau au vert jauni, quelques carottes dont la pointe ramollie rebique, une tomate immangeable qu’une tache noire, signe du défi que lance la pourriture aux quatre degrés du réfrigérateur, défigure, affaisse, ronge. Elle dispose les légumes qu’en mauvaise maîtresse de maison elle n’a ni consommés ni jetés. Ils ne sont plus bons à rien, se dit-elle, prise de compassion et même d’amitié pour ces représentants d’une caste qu’elle reconnaît comme sienne. Mon temps est passé, pense-t-elle, mais je persiste. Mon courage est là, dans le fait que je demeure, maillon inutile d’une chaîne économique à laquelle je ne participe pas, camarade d’une ronde qui jamais ne me désignera comme souveraine. Amante périmée, mère d’un enfant qui peut se passer de moi, épouse d’un homme qui se choisit d’autres femmes. Rien de triste dans ce constat. L’aléatoire, la curiosité l’emportent. Sylvie sourit, les yeux plissés par une malice inattendue, en alignant les légumes face à elle sur la table, face à la terre grise, inerte, prête pour toutes les métamorphoses.
Elle contemple un instant son installation, puis se lève et se munit d’un bol d’eau tiède. Les deux mètres de toile cirée transparente qu’elle a achetés au supermarché transforment sa table de cuisine en plateforme opératoire. Elle trempe le bout de ses doigts dans l’eau, détache un morceau de terre de la taille de son poing et, tout en fixant des yeux l’une des carottes, la plus biscornue, la plus pitoyable, elle se met au travail. À aucun moment, elle n’accorde un regard à la matière qui s’étire, cède et s’allonge entre ses mains. Fascinée par la racine racornie, ses aspérités, ses bosses, ses rares poils, son derrière pathétique dépourvu de fanes, elle malaxe, affine, mouille, creuse, lisse. Ses gestes ne semblent pas régis par sa volonté. Elle exécute un plan qui lui échappe, avec un mélange de patience et de rapidité qui lui arrachent parfois un soupir euphorique, une sorte de rire muet qui secoue son buste. Sans prendre la peine de vérifier le résultat de ses manipulations, elle dépose la réplique grise du légume sur une planche à découper et se concentre sur le poireau. Un couteau de cuisine bien aiguisé et une fourchette lui permettent de reproduire les feuilles vert jaunâtre prolongées par un fût blanc, légèrement bulbeux à l’endroit d’où partent les radicelles qui lui évoquent, depuis l’enfance, la chevelure d’un savant fou. Sylvie ne se préoccupe pas des couleurs. Elle ne retient que la forme, l’épaisseur, la vigueur ou la mollesse. Elle s’étonne que son esprit réussisse aussi facilement à discriminer les caractéristiques si nombreuses de l’alliacée pour ne conserver que celles qui lui importent. Tout en poursuivant son modelage, elle se met à penser tout haut, à parler seule : « Eh ben, c’est pas facile. Oh là là, ça retombe. Non, non, pas comme ça. Voilà, ça marche. Pas bouger. Attention… oui… exactement. Et encore un petit coup. Moui. Aïe, aïe, aïe, surtout pas. Voilà. C’est mieux. Ça tient. » Elle oublie où elle est. Elle oublie qui elle est. Elle oublie qu’elle est entièrement diluée dans l’extase de la fabrication.
Peu à peu, à mesure que le soleil invisible accomplit sa course le long d’une courbe aplatie, dispensant bientôt si peu de lumière que Sylvie œuvre dans une pénombre indigo, une armée de légumes uniformément mats s’organise sur la planche à découper qui, devenue trop petite pour en accueillir les effectifs, se voit adjoindre un plateau à fromage, une raquette de beach ball, et un plateau en métal Empire, cadeau d’Edwina, que Sylvie a pris soin de tapisser d’une feuille de papier kraft. Aux différentes versions de poireaux, de carottes et de tomates s’ajoutent des variations autour du navet (la forme la plus simple, l’exécution la plus difficile), de l’épi de maïs (un jeu d’enfant, contrairement à ce que Sylvie aurait cru), de la salade iceberg (une nourriture satanique selon Sylvie, persuadée que les feuilles translucides et gorgées d’eau qui composent ce ballon sans poids vert très clair ne peuvent pousser dans la terre et donnent sans doute mal au ventre – mais que faire ? Hector trouve ces boules glacées tellement plus pratiques et croquantes que la « laitue de chez nous »), de courgettes gratifiantes, et d’une tranche de potiron, vénérable vestige d’Halloween apparemment imputrescible, mais que la dessiccation est parvenue à rétrécir, à comprimer, comme un sourire qui se serait figé ; les larges graines blanches – que Sylvie a beaucoup aimé reproduire en utilisant l’ongle de son pouce pour imprimer le minuscule sillon périphérique de la pépite en forme d’œil – figurant, en quelque sorte, les dents fort mal alignées de ce sourire oublié depuis plus d’un mois au fond du frigo.
17 heures, déjà. Il est temps de débarrasser l’atelier de fortune, de remiser les œuvres (oui, appelons-les ainsi, concède Sylvie sans vanité). Bientôt Lester poussera la porte de l’entrée, bientôt Hector franchira celle du garage. Ils ne doivent pas voir. Ils ne doivent pas savoir. L’étagère la plus haute de la buanderie, celle où Sylvie a déjà déposé le contenu de la bassine de Doctor Pipes, est assez longue et profonde pour qu’elle puisse tout entreposer sans que cela se voie. Elle attrape l’escabeau, le déplie et, avec mille précautions, entreprend de ranger la cuisine. Alors qu’elle est perchée en haut de l’échelle, une main agrippée à l’étagère pour garder l’équilibre, et l’autre passée sous la planche à découper recouverte de légumes en terre dont certains ont déjà commencé à sécher par endroits, tandis que d’autres se sont effondrés sur eux-mêmes, trop humides, trop lourds, Sylvie aperçoit le calamar mutant qui, dans la lumière froide du néon, fait scintiller ses tentacules de latex. Ainsi desséché, il paraît plus menaçant qu’il ne l’était lorsqu’il ondoyait dans l’eau mousseuse de la bassine. Elle réprime le frisson qui parcourt son corps et qui, malgré ses efforts, fait trembler sa main. La planche vacille. Deux légumes glissent et tombent. Une carotte se brise en deux avec un bruit mou. Un épi de maïs, qu’elle avait pris soin d’évider afin qu’il soit aussi léger et fin que possible, s’ouvre dans la longueur pour devenir une crêpe informe recueillant les filaments de poussière collés au sol. Sylvie en pleure d’agacement. Elle rétablit son équilibre et pose la planche bien au fond de l’étagère, à l’abri des regards, de la lumière, sous la protection de la créature marine dont la perfidie ne cesse d’agir.
Il faudrait que je lui en parle, se dit-elle. Il faudrait que je me mette en colère. Il serait légitime et naturel que je le fasse. Une autre femme que moi le ferait. N’importe quelle autre femme demanderait des comptes à son mari en agitant sous son nez la pièce à conviction. Elle raconterait ce qu’elle a vu depuis le promontoire en forêt. Le baiser échangé dans le café, de l’autre côté de la baie vitrée. Sylvie sait tout. Elle connaît le nom, l’endroit. Ou plutôt un des noms, un des endroits. Il est probable qu’elle ait d’autres concurrentes, bien qu’elle ne parvienne pas à les considérer comme telles. Farah Asmanantou est si belle. À la place d’Hector, elle n’hésiterait pas. Elle n’est pas trop jeune. Elle a un enfant adulte (Jhersy l’a appris à Sylvie lors d’un second rendez-vous). Elle est énergique et généreuse. Pourquoi se priver ? Est-ce que cela m’enlève quoi que ce soit, à moi ? se demande Sylvie, sans éprouver la moindre inquiétude. J’ai tellement d’avance sur elles toutes. Et même si je disparaissais, si j’étais reléguée, rejetée, j’aurais eu ce que personne n’aura jamais plus. Quarante ans, ou presque, de la vie d’un homme. Je l’ai connu maigre avec des joues rondes, corps d’adolescent et bouille d’enfant, puis il a perdu ses joues et s’est épaissi. Plus tard, ses ongles de pied, autrefois roses, se sont durcis, ils ont développé de la corne jaune. Ses cheveux blond vénitien sont devenus entièrement blancs. Les os de ses épaules se sont dessinés, tandis que sa taille s’affinait et que son ventre grossissait. Ses pieds se sont élargis au niveau du métatarse. Ses gros orteils ont dévié vers l’intérieur, écrasant leurs voisins pour finir par former deux oignons qui rougissent en fin de journée. Ses petites fesses hautes ont fondu, récemment, à peu près en même temps que ses pommettes se sont effondrées, laissant derrière elles de profonds cernes incolores. Ses dents qui se déchaussent jaunissent à la racine. À l’époque de leur rencontre, Hector n’avait de poils ni dans les oreilles ni dans le nez. Sylvie connaît les détails, elle a été témoin de l’évolution. Elle a vu la peau devenir plus fine sur les clavicules, se mettre à pendre autour de l’articulation du coude. Tout cela lui appartient. Elle en est la gardienne. La gardienne de l’histoire du corps de son mari. Elle en aime chaque centimètre. Elle applaudit toutes les mutations. Est-ce pour cela qu’Hector a l’air si bien dans sa peau ? Alerte, prompt à se déshabiller, même en public, sans pudeur exagérée, libre de ses mouvements ? Non. Sylvie ne pense pas que cela tienne à elle, à son regard curieux et patient. C’est plus ancien. Quelque chose hérité de l’enfance. Elle imagine que l’origine s’en trouve dans les baignades précoces sur la côte galloise : un enfant, une plage, les premiers rayons du soleil après l’hiver, plouf. Mais c’est aussi à cause de la beauté, de l’harmonie, même inconscientes. Des proportions parfaites.
Voilà qu’elle repense au calamar translucide. Se sent-elle trahie ? Aime-t-elle encore Hector ? Mais l’amour, que signifie-t-il ? De quoi est-il fait ? Comment le reconnaît-on ? Après trente ans, après vingt ans, après quinze ans, après deux ans, six mois, trente jours ? La jalousie en serait-elle le seul indice ? On pose la tête au creux du cou, contre un flanc, et la paix règne soudain. Est-ce cela ? Sylvie l’ignore. Je t’aime, dit-elle mentalement à Hector. Puis elle dit : Je ne t’aime pas. Il lui semble que ni l’une ni l’autre de ces phrases ne sont justes. Elle se rappelle les premiers temps. Durant plusieurs semaines après leur rencontre, elle se torturait en l’imaginant mort. Elle le tuait en pensée et les larmes venaient aussitôt. C’était un jeu auquel elle ne pouvait cesser de jouer. Vivant/mort. Vivant/mort. Quelle ivresse. Une douleur qui la grandissait, l’exaltait, lui donnait l’impression de toucher à l’absolu. Comment et pourquoi était-elle passée à autre chose ? Lui avait-il jamais appartenu ? Leur mariage n’avait rien scellé. Il fallait chercher ailleurs. L’habitude ? La lassitude ? Le morne rabot du quotidien ? L’enfantement ?
L’enfantement dessinait un nouveau point de fuite dans le tableau. Certes.
Mais avant cela, déjà. Quelque chose s’était perdu. Quelque chose s’était gagné. Ne suis-je pas en train de m’aveugler ? se demande Sylvie. Pourquoi ma main tremble-t-elle ? Pourquoi deux œuvres sont-elles à présent détruites sur le sol de la buanderie ? À cause de quoi ? À cause de qui ? Elle ramasse les morceaux de terre encore humides, mais inutilisables, pense-t-elle, et les jette à la poubelle, puis se dépêche de reléguer les autres sur l’étagère pour qu’ils sèchent. Elle replie la toile cirée, nettoie, fait disparaître tous les signes de son activité. Cela doit demeurer un secret. Le plus longtemps possible. Jusqu’à ce qu’elle ait réalisé un certain nombre de pièces qui ressembleront à ce qu’elle a en tête, son projet, celui qu’elle a conçu dans l’atelier de Lauren. Elle questionne un instant sa conviction, tâte du bout de la pensée la résistance de son plan : fabriquer ce qu’elle voit, ce qui l’entoure, sans considération pour la noblesse du sujet, ne prendre pour modèle que ce que la maison lui fournit. Après les légumes, elle passera aux chaussures. Son avenir l’enthousiasme. Elle dit je t’aime à son idée. Et cette phrase est juste.
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