La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 12 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 12

Le lendemain, Sylvie se rend pour la deuxième fois à l’Alliance française, mais au lieu d’entrer dans le bâtiment devant lequel elle a garé sa voiture, elle traverse la rue pour frapper à la porte de la maison peinte en jaune canari. Une jeune fille, dont la moitié du crâne est rasé, lui ouvre. Sylvie regarde les piercings à ses oreilles, sur les ailes de son nez, sa lèvre inférieure. Elle admire le beau rose indien de sa chevelure, du côté où on l’a laissé prospérer. Le corps de Zelda – « Hi, I’m Zelda », a-t-elle déclaré en tendant une main maigre aux doigts couverts de bagues à l’effigie de serpents ou de têtes de mort – semble enveloppé de lanières de cuir et de vinyle noirs, comme celui d’une momie. Les bandelettes noires laissent apparaître des langues de peau d’un blanc presque inquiétant. Une momie en négatif, songe Sylvie, en remarquant, lors d’un examen plus appliqué, qu’il s’agit simplement d’un pantalon et d’un tee-shirt extraordinairement serrés et lacérés de toutes parts.

« French Bob ? demande Sylvie. I come to see French Bob. »

Zelda tourne les talons et hurle « Daaaaaaaad ». Quelques minutes plus tard, alors que la jeune momie a quitté le perron, non sans avoir salué la visiteuse avec une courtoisie presque désuète, French Bob fait son apparition. Béret sur le crâne, lunettes rondes en écaille sur son petit nez retroussé (un nouvel accessoire, remarque Sylvie), il se dandine jusqu’à elle en chantonnant : « Madame la Française, Madame la Française. »

À la cafétéria de l’Alliance où il a emmené Sylvie, French Bob commande deux salsepareilles à Thibault, le jeune homme qui joue à un jeu vidéo derrière le bar et qu’il appelle par son prénom, comme le ferait un habitué dans un café parisien – du moins, c’est ce que Bob s’imagine.

« Ils n’ont pas la licence IV, ici ! » s’esclaffe-t-il.

Sylvie lui sourit. Elle regrette son initiative. Comment va-t-elle s’y prendre pour se débarrasser de cet énergumène qui veut lui faire avaler la boisson favorite des Schtroumpfs ? Qu’est-elle venue chercher ? Que va-t-elle lui dire ? Heureusement pour elle, French Bob n’a pas besoin qu’on lui pose de questions pour se mettre à parler. Pareil aux manèges de Noël sur lesquels on peut grimper sans acheter de ticket, il tourne tout seul et, un instant, Sylvie se demande s’il n’est pas employé par l’Alliance française – une institution singulièrement vide – pour rabattre les badauds nécessaires au maintien des subventions.

« Quand j’habitais à Paris, lui dit-il, j’avais une chambre sous les toits, avec un petit balcon. Je fumais des cigarettes, là, sur mon balcon. Très romantique. Il y avait un marchand où j’achetais tout ce que j’avais besoin. Une petite boutique au bout de la rue, ouverte même la nuit. Ils vendaient le vin très sexy qui s’appelle Mille Secousses, vous connaissez ? »

Sylvie fait non de la tête. Elle ne boit pas d’alcool. Elle écoute avec attention la description que lui fait Bob de Rachid, le marchand qui vend de tout, avec sa blouse bleu Klein et sa belle moustache noire. Elle songe qu’autrefois, on appelait ça « larab », ces épiceries parisiennes qui ne fermaient jamais et vendaient de tout. Elle ne s’imagine plus employer cette expression. L’épicerie arabe, l’arabe du coin. Non. On ne dit plus comme ça. Elle se surprend à éprouver de la nostalgie pour ce terme, mais c’est plutôt une nostalgie pour une époque. Pour sa jeunesse ? Pour un temps où Allahou Akbar était un appel à la prière, et rien d’autre ? Dire « je descends chez l’Arabe », ce serait comme fumer dans une chambre d’hôpital. Ça ne se fait plus. Et c’est mieux ainsi. Elle se rappelle le jour où elle a repris son père qui disait en parlant du nouveau postier « le nègre ». « Papa, on dit pas ça. – On dit pas quoi ? – On dit pas nègre. – Et pourquoi on dit pas nègre ? Il est noir, oui ou non ? – Tu peux dire noir, si tu veux, mais pas nègre. Nègre, c’est une insulte. C’est raciste. – C’est la meilleure celle-là ! Ma gamine qui me traite de raciste. Jacques-Henri, il sait très bien qu’il est nègre. – Pourquoi tu ne l’appelles pas Jacques-Henri si tu connais son prénom ? – Parce que c’est pas poli d’appeler des gens qu’on connaît pas bien par leur petit nom. C’est pas parce qu’il est postier que je le respecte pas. Y s’en fiche d’être nègre, si tu veux mon avis. »

Est-elle comme son père ? Dans quelle confusion nage-t-elle ?

« Mais il n’avait pas de salsepareille, Rachid ! » s’exclame Bob qui termine son laïus en levant son verre à la santé de Sylvie.

Après ça, il lui parle du Harry’s Bar, de la place de la Concorde, de Mouffetard et de la Contrescarpe. Il répète plusieurs fois « Paris, c’est un bijou », malgré la difficulté qu’il éprouve à prononcer ce mot. Sylvie se rend compte qu’elle connaît très mal les quartiers qu’il évoque. Elle le remercie chaleureusement pour sa sympathie, son accueil, tous ces précieux éclaircissements.

« Anytime ! Anytime ! » répète-t-il en bondissant de sa chaise, alerte comme s’il pesait vingt kilos de moins, comme s’il était soudain pressé de la quitter.

Les nuits suivantes, Sylvie sort du lit discrètement et se rend au rez-de-chaussée sur la pointe des pieds. Dans le salon elle allume l’ordinateur portable d’Hector et regarde des documentaires animaliers. Elle admire les parades nuptiales des oiseaux. Le paradisier superbe, qui se transforme tantôt en soucoupe volante, tantôt en Pac-Man, l’enchante. Mais elle constate bientôt que ce sont les sports de glisse qui parviennent le mieux à l’apaiser. Elle enchaîne les reportages sur le surf et sur le ski extrême. Elle n’aime pas qu’on donne la parole aux athlètes. Elle ne s’intéresse pas à leur histoire, à leurs problèmes, à leurs succès. « Cette vague, la première fois que je l’ai vue, je me suis dit Waouh, mec, c’est la… Quand l’hélicoptère te dépose au sommet et que tu prends une claque de vent en plein visage, alors tu te dis que… Benji, c’était le meilleur d’entre nous et quand il a disparu, on s’est juré… Ton ski, c’est une partie de ton corps, ni plus ni… » Comme il est assommant de voir leurs jolies bouches cracher des banalités pareilles. À quoi bon les interroger, quand leur corps donne toutes les réponses. C’est comme si… comme si… s’agace Sylvie, comme si on demandait à Emmanuel Kant d’effectuer une galipette ou à Victor Hugo d’exécuter un grand jeté. Le corps et l’esprit ne font qu’un, c’est entendu. Mais tout de même, il y a une histoire de proportions. Ce qu’elle veut, c’est les voir évoluer, étudier la façon dont leurs genoux absorbent les bosses, les creux, les chocs. Elle étudie la manière qu’ont les bassins de se positionner selon la vitesse et la qualité du support. Elle attend les sauts avec passion, le moment où le corps échappe à la pesanteur. Elle éprouve alors la sensation étrange d’appartenir à la même espèce que ces champions. Elle partage quelque chose avec eux. Elle ignore quoi. Elle n’est pas particulièrement sportive et assez peu intrépide. Pourtant, quand elle les regarde, elle a l’impression de se retrouver, de comprendre son propre fonctionnement. Et parfois, mais seulement quand elle sent qu’elle est prête à se rendormir et que, une fois sa tête posée sur l’oreiller, elle sombrera sans effort, elle s’autorise quelques images du PSG.

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