La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 2 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 2

L’aéroport où ils atterrirent au terme de leur voyage ne ressemblait pas au précédent, celui où ils avaient fait escale pendant trois heures, celui où ils avaient subi l’interrogatoire d’un policier au physique d’oison. Le jeune homme en uniforme, dont le cou trop long était orné d’une pomme d’Adam si saillante que Sylvie s’était dit : Voici son troisième œil (sans pouvoir détacher son regard de la protubérance rose pâle hérissée d’un genre de chair de poule chronique), leur avait posé à chacun une série de questions sans cesser de les dévisager, ou alors seulement l’espace d’une seconde afin de scruter le passeport qu’il tenait entre ses mains tremblantes. Il avait l’air terrifié, méfiant à l’extrême.

Un homme, une femme et un adolescent venus de France, passagers parmi des milliers d’autres passagers, semblaient le menacer personnellement. « Ils sont sélectionnés pour leur profil psychiatrique, avait expliqué Hector, après qu’ils avaient franchi le point d’entrée dans le territoire américain. Dans le questionnaire qu’ils remplissent au moment de l’embauche se trouve une case intitulée Antécédents. Ceux qui la cochent et précisent qu’ils sont atteints de troubles obsessionnels du comportement avec tendance à la paranoïa sont recrutés en priorité. » Il avait souri et Sylvie s’était demandé s’il s’agissait d’une plaisanterie. Hector était un professeur dans l’âme. Tout ce qu’il disait paraissait docte, crédible malgré l’invraisemblance.

Sylvie s’était interrogée, constituait-elle une menace pour cette immense fédération d’États ? Son infime présence risquait-elle de déranger un ordre précieux, établi sur moins de trois siècles à force de vigilance, d’ardeur et de foi acharnée ? Y avait-il la moindre chance qu’elle représentât un danger ? Elle était d’un naturel négligent, se montrait parfois froide et ne croyait en rien. Ces caractéristiques étaient-elles inscrites sur son visage ? Suintaient-elles à travers les filigranes sillonnant les pages du document qui attestait de son identité ? Elle ne se teignait pas les cheveux, ne pratiquait aucun sport, raffolait de la croûte pourrissante des fromages non pasteurisés. Était-ce un crime ? Quand elle avait rempli la fiche distribuée à bord du premier avion, elle avait été tentée d’inscrire, dans la rubrique concernant l’usage de stupéfiants, qu’il lui était arrivé de fumer du foin de chanvre dans son enfance. « Il faut répondre non à toutes les questions, avait conseillé Hector. Ne perdez pas de temps à les lire. »

Le premier aéroport l’avait rejetée. Elle s’y était sentie étrangère, porteuse de maladies multiples et terriblement contagieuses. La peste dans un auriculaire, le choléra dans un lobe d’oreille, le typhus dans la rotule droite et la lèpre dans la gauche. Le second aéroport l’avait accueillie comme une citoyenne parmi d’autres. Il était plus vaste et plus moderne que le premier. D’immenses baies vitrées fumées d’un voile parme diffusaient une lumière flatteuse. Les sols en marbre étaient d’une propreté spectaculaire, miroir de silhouettes rares, tranquilles. Personne ne semblait pressé. Aux abords du tapis roulant, dont la lente chenille faisait circuler les valises le long de son échine en caoutchouc noir, des individus, isolés, en grappe, en couple, patientaient sans se bousculer pour la meilleure place, à distance les uns des autres, échangeant de très légers sourires. Lester s’était emparé d’un chariot et s’en servait comme d’une patinette, exécutant de lentes pirouettes. On le regardait avec bienveillance. Peut-être vais-je m’y faire, songea Sylvie. L’Amérique est aveugle, placide, telle une créature sous-marine que sa taille bien supérieure à celle de tous ses congénères porte à une indifférence proche de la léthargie. On se tient sur son dos comme sur une île, inconscient des soubresauts qui l’agitent. Ici, je serai la même, et pourtant une autre, se dit-elle aussi, paraphrasant le poème. Elle confondait l’abattement du décalage horaire avec l’apaisement, forcément mélancolique, du rêve exaucé.

Dans la voiture qui les conduisait vers leur nouvelle résidence, Sylvie posa la tête sur l’épaule d’Hector et demanda :

« Quelle heure est-il, mon chéri ?

– Il est l’heure de dormir, mais il est aussi l’heure de boire le thé et de se promener dans les bois.

– Non, sérieusement.

– Il est presque cinq heures de l’après-midi. Mais dans nos corps, il sera bientôt onze heures du soir. À Paris, tu t’es endormie depuis dix minutes et je t’écoute ronfler.

– Je ne ronfle pas.

– Tout le monde ronfle.

– Il est cinq heures de l’après-midi et je ne ronfle jamais. J’ai de larges narines négroïdes héritées d’une ancêtre camerounaise.

– On a une ancêtre camerounaise ? s’étonna Lester, en criant presque.

 

– Personne ne connaît vraiment ses ancêtres », tempéra Sylvie.

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