La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 24 sur 47

Pages du PDF

La chance de leur vie

Chapitre 24

« Tu avais d’autres amis là-bas ?

– Oui.

– Ils ont été blessés ? Ils sont vivants ?

– Oui.

– Blessés ou vivants ?

– Les deux.

– Regarde-moi, Lester.

– Oui.

– Regarde-moi, chéri. Mon chéri. Je ne sais pas quoi te dire. Je n’avais pas pensé te mettre au monde pour vivre ça. Je pensais – c’est bête, je sais –, je pensais que le pire était derrière nous. Que nous étions, en quelque sorte, protégés par l’horreur du siècle dernier. Je sais bien que c’est idiot, parce que ce n’est pas une affaire de probabilités et que le répit entre deux catastrophes a toujours été court, même en Europe. Mais je n’arrive pas à y croire. Qu’ils aient recommencé, que ça continue, comme si maintenant, ça allait être ça, notre vie : une vie en guerre sans la guerre. Une vie de rats qui n’osent plus sortir de chez eux. Parle-moi, mon chéri. Tu es choqué ? Dis-moi. Tu es choqué ? »

Ils sont dans la cuisine. La nuit est tombée alors qu’il est encore tôt. Ni l’un ni l’autre n’a allumé la lumière. Mère et fils se tiennent dans une pénombre bleue qu’électrise la guirlande lumineuse entortillée autour des montants de la véranda de la maison d’en face. Sur le fronton, en lettres orange, clignote l’inscription « Thanksgiving Is Coming Soon ». Leurs visages sont alternativement indigo ou dorés, suivant le rythme d’allumage des différentes loupiotes.

Sylvie prend les mains de son fils dans les siennes. Elle s’approche encore et le serre dans ses bras. Lester lui semble étrangement inerte. Plutôt que de la rasséréner, le contact du corps mince de son fils la bouleverse et elle se met à sangloter.

« Je suis désolée, mon chéri. Je me sens coupable. On aurait dû faire quelque chose pour éviter ça, pour qu’on n’en arrive pas là. On aurait dû prendre garde. Mais à quoi ? Parle-moi, mon chéri. Dis-moi qui était là-bas.

– Des gens que tu ne connais pas.

– Mais toi, tu les connaissais ?

– On se connaît tous.

– Comment ça ?

– On est reliés.

– Qu’est-ce que tu racontes, mon poussin ? »

Sylvie s’éloigne de son fils, fait trois pas en arrière. Elle tire un tabouret de dessous la table et s’assied. Comme si cette révélation lui coupait les jambes.

« On est reliés par Internet. On se connaît plus ou moins tous dans un quartier, et même dans une ville.

– Mais c’est affreux ! Enfin, je veux dire, c’est merveilleux !

– C’est affreux, répète lentement Lester en articulant exagérément.

– Pourquoi c’est affreux ? demande Sylvie, dont la voix tremble. Comment c’est affreux ?

– C’est toi qui l’as dit, Sylvie. C’est toi qui as dit que c’était affreux. Ce n’est pas la peine que je t’explique.

– Mais si, c’est la peine. Parce que tout est tellement affreux que je ne sais même plus ce que ce mot signifie. Et appelle-moi maman, s’il te plaît.

– D’accord. Je t’appelle maman, maman. Mais alors c’est toi qui dois m’expliquer, parce que ce sont les poules qui font la leçon à l’œuf, pas l’inverse.

– D’où sors-tu ce dicton ?

– C’est une comptine qu’on avait apprise en maternelle.

– Je ne te crois pas, dit Sylvie en caressant tout doucement les cheveux de son fils qui s’est assis face à elle, sur une chaise un peu basse. Je ne crois presque plus rien de ce que tu me dis. Je suis bête, mais je suis ta mère. »

Ton corps parle à mon corps, pense-t-elle en regardant le visage de son fils inondé de candeur. Parfois il a l’air plus âgé qu’il ne l’est et, d’autres fois, c’est le contraire, il a son visage de bébé. Ton corps parle à mon corps, songe-t-elle sans oser lui reprendre la main. Même quand tu ne dis rien. Nous sommes reliés, nous aussi. Pas par Internet. Par quelque chose de plus mystérieux et de plus puissant. Chaque onde que tu émets, je la reçois, même si elle ne m’est pas destinée. Je passe beaucoup de temps à colmater, à empêcher l’information de me parvenir parce qu’il ne faut pas que je sache tout de toi.

« Tu devines tout, déclare Lester, qui sent le regard de sa mère pénétrer en lui comme un fluide d’une température parfaitement identique à celle de son propre corps. C’est parce que tu es une sorcière.

– Non. Toutes les mères sont comme ça. Mais certaines prennent la précaution, très tôt, presque dans les premiers jours de la vie de leur enfant, sans même le savoir, de fermer ce canal qui les relie. Elles ont sans doute raison. Moi, je l’ai laissé ouvert. Ce n’est pas de la sorcellerie. C’est à cause du chagrin. Je ne te l’ai jamais dit mais… »

Durant les quelques secondes que dure le silence, le panneau lumineux glorifiant l’arrivée imminente de Thanksgiving, sur la maison d’en face, cesse de clignoter pour ne plus diffuser qu’une lumière orange, plus vive, plus intense, et c’est comme si mère et fils prenaient feu. Et puis le clignotement reprend et Lester dit :

« Je sais, maman. Je sais que, papa et toi, vous avez perdu un bébé. Une fille. Longtemps avant ma naissance.

– Comment le sais-tu ? demande Sylvie d’un ton presque sévère. Si tu me réponds que tu l’as vu dans un dessin animé, je te préviens, je te donne une gifle. »

Lester sourit.

« Le canal dont tu parles, je crois qu’il fonctionne dans les deux sens. J’ai toujours su qu’il y avait eu ce bébé. Ce que je ne sais pas, c’est s’il était mort avant de naître, pardon, si elle est morte avant de naître ou après.

– Juste après.

– Combien de temps.

– Cinq ou dix minutes, je ne sais pas.

– Mais c’est tellement long, cinq ou dix minutes de vie. C’est aussi long que cent ans.

– Exactement, mon chéri. Exactement aussi long.

– Maman ?

– Oui ?

– Dis-moi pourquoi c’est affreux.

– Quoi, mon chéri ?

– D’être reliés comme nous le sommes. »

Sylvie réfléchit. Elle est intimidée à l’idée de s’adresser à son fils qui sait tant de choses. Elle craint de dire une banalité.

« Ça m’est venu sans réfléchir. C’est à cause du choc. On a besoin de parler, alors on dit n’importe quoi. Je crois que… je crois que c’est parce que je suis quelqu’un de solitaire. Enfin, disons, j’imagine que, pour quelqu’un d’assez solitaire comme moi, cela paraît un peu effrayant…

– Qu’est-ce qui est effrayant, maman ?

– Je ne sais pas comment l’expliquer, mon chéri. Je me suis toujours rangée du côté des œufs, jamais du côté des poules.

– Au fait, ce dicton, je l’ai trouvé dans un recueil de sagesses juives.

– Merci. Merci de me dire la vérité. En échange, je vais essayer de t’expliquer pourquoi j’ai employé le mot “affreux”. »

Sylvie prend une profonde inspiration, comme si elle s’apprêtait à battre un record d’apnée. « Nous sommes faits pour recevoir des chocs », déclare-t-elle d’un ton étrangement docte, un ton qui la surprend elle-même. Elle a l’impression d’être sous l’influence de Lauren, fortifiée par l’assurance de son professeur. Elle envisage d’improviser un boniment. Cela doit être si rassurant d’avoir quelque chose à dire. Elle se concentre, respire de nouveau profondément et se laisse guider par les mots eux-mêmes, comme s’ils précédaient sa pensée. « Ce sont les chocs qui nous façonnent, reprend-elle. Comme la terre à l’atelier de céramique. On assène des coups à une masse informe et, peu à peu, elle se dresse, elle se distingue. Je ne dis pas que les chocs sont nécessaires, mais ils font partie de l’histoire. Ils différencient les individus les uns des autres. Il peut y avoir des chocs positifs, bien sûr. » Elle s’interrompt un instant, suçote son auriculaire, comme pour se donner du courage, se remettre en confiance. « Donc… J’essaie de ne pas perdre le fil, mais c’est difficile. Les chocs. Voilà. Oui, des chocs, il en faut, mais pas trop. S’il y en a trop, au lieu de nous façonner, ça nous détruit. C’est comme si, au départ… Non, je n’y arrive pas. »

Lester fronce les sourcils, revêtant soudain une expression ancienne, une grimace qui déformait son visage de nourrisson lorsque quelque chose le contrariait.

« Maman, tu m’as promis, dit-il presque en gémissant.

– Alors, voyons… voyons voir… C’est une question de géographie. Un corps correspond à un espace. Par exemple, quand j’étais enfant, autour de mon corps il y avait la maison, le village et, un peu plus loin, la vallée et, plus loin encore, de l’autre côté, la haute montagne. Je connaissais les gens du village et ceux de la vallée. S’il arrivait malheur à une connaissance, on pleurait – surtout si on l’aimait bien, mais même si on ne l’aimait pas –, on allait lui rendre visite, on apportait quelque chose à manger, des fleurs. Et, à l’inverse, ou plutôt pareillement, si quelque chose de bien arrivait, on se réjouissait, on en reparlait toute la journée et on apportait aussi quelque chose à manger ou des fleurs. Tu comprends ?

– Oui », répond Lester d’un ton hésitant.

Il ne voit pas vraiment où sa mère veut en venir. Il pourrait presque regretter d’avoir insisté. Sans le vouloir, il cesse de l’écouter. Une autre voix en lui prend le dessus. « Dieu, mon ami, mon si cher, faites qu’elle se console. Faites que plus rien ne l’atteigne ni ne la blesse. Cette femme est ma mère. Elle est votre servante. Elle n’a plus de peau. Elle n’a plus de mots. Protégez-la, accordez-lui la douceur de votre protection. »

« Bon, alors, je continue, fait Sylvie. Maintenant, comme tout le monde est relié, comme tu dis, on reçoit les malheurs de beaucoup plus de gens. Oh, c’est terrible. Je m’exprime mal. Quand on ne connaît pas les gens, le chagrin n’est pas tout à fait le même. Il est plus opaque. »

À cet instant, elle se met à crier. Elle est en colère. Elle ne maîtrise plus ni son débit ni le volume sonore de sa voix. C’est très rare que cela se produise et Lester la regarde et l’écoute, fasciné, comme s’il assistait à une mue indispensable et potentiellement fatale. Le ballet des lumières augmente l’étrangeté du moment, comme si on était au théâtre et qu’un effet, un peu lourd, avait été tenté par un metteur en scène amateur.

« Tu as remarqué ? Du matin au soir, presque tous les jours, des catastrophes, des crimes. Ça me donne l’impression d’être criblée, en morceaux. On écope, on écope. Mais la plupart du temps, on reste assis à côté de la radio, devant l’ordinateur, complètement cons. »

Elle éclate en sanglots et Lester la prend dans ses bras.

« Le monde n’est pas pire qu’avant, murmure-t-il dans les cheveux de sa mère, sans savoir si elle l’entend. Le monde n’est pas meilleur non plus. Il se manifeste différemment. On peut pleurer pour des gens que l’on ne connaît pas. Il faut pleurer pour ceux que l’on ne connaît pas. » Puis il ajoute, plus bas encore : « Et prier. Prier pour eux.

– Qu’est-ce que tu marmonnes ? demande Sylvie en reniflant. Tu te moques de moi ?

– Non. Je t’aime. »

Sylvie s’écarte soudain de son fils. Elle le dévisage. Quelque chose ne va pas dans cette réplique. Elle pense : Je n’ai pas élevé un enfant pour qu’il me rassure. Je n’ai pas élevé un enfant pour qu’il me dise « je t’aime » avec bienveillance. Quelque chose cloche chez ce garçon.

Lester, percevant qu’il s’est trop découvert, se met à rire et plaisante : « I love you, on est aux États-Unis, maman. Ici, on dit I love you comme chez nous on dit bonjour. Tu sais ? Dans les films. Même dans les publicités. I love you. I love you. »

Il exécute une danse en chantonnant des I love you sur tous les tons. C’est très convaincant, drôle, plein de grâce, mais Sylvie n’est pas dupe. Quelque chose cloche chez ce garçon.

OceanofPDF.com