La chance de leur vie
Chapitre 31
Hector se rhabille lentement. Il est en retard mais refuse de se hâter. Il aime ce moment. Celui où Farah, nue, la joue appuyée sur son avant-bras, allongée sur le ventre au milieu du lit défait, agite doucement ses pieds repliés au-dessus de ses fesses en le regardant ramasser ses vêtements un à un. Le calme qui règne alors est incomparable. Dans cette pose qu’elle adopte volontiers, elle ressemble à une enfant. La plante rose de ses pieds contraste avec le brun épicé de sa peau. Ses épaules rondes, ses cuisses rondes, ses fesses majestueuses, tout dans son corps paraît sourire et jouer. C’est la femme la plus audacieuse qu’il ait jamais connue. Physiquement audacieuse, mais pas seulement. Elle propose, change, demande, imagine. Ne déteste pas avoir tort, le reconnaît volontiers. Donne des ordres, mais aime également en recevoir. Elle peut commenter la correspondance de Hegel et la vision que le philosophe avait de la France, accroupie sur le sol de la cuisine pour trier des lentilles dispersées sur un morceau de drap blanc. Souvent, elle se tient sur un pied, tel un échassier, et semble parfaitement en équilibre ainsi. Elle est drôle aussi, presque toujours, et légère, comme quelqu’un qui a tout perdu. « Mais, lui a-t-elle confié un jour, un exilé a toujours tout perdu. Il n’a pas le choix. Ou plutôt si, mais uniquement entre deux voies, celle de la nostalgie pétrifiante et celle de la curiosité bondissante. J’ai choisi mon camp. Jamais je ne retournerai là-bas. Jamais je ne serai chez moi ici. Et en attendant qu’une éventuelle famille finisse par rapatrier ce qu’il restera de moi – des os et de la chair pourrissante, je n’ai aucun penchant pour l’incinération –, je tiens beaucoup à m’amuser. » Hector la sent supérieure à lui, intellectuellement et physiquement. Farah est plus jeune, plus vaillante, inventive et rapide. Il se demande s’il n’a pas enfin trouvé son maître. Que vaut son vieux mentor, Édouard Laligue, à côté de cette femme ? Il est mort, elle est vivante. Il était ennuyeux, elle est la distraction même. Hector a l’impression, cependant, que la place est déjà prise. Cette fonction supérieure à toutes, quelqu’un l’occupe en ce moment même. Il frémit imperceptiblement lorsqu’il consent à le reconnaître.
« Caridad est folle de toi, lui dit Farah en s’éventant à l’aide du programme du Baldwin Auditorium de l’année 2014.
– Caridad est folle.
– Non, je ne dirais pas ça. Elle est jeune et affolée. Voilà, c’est ça. Affolée, pas folle. À son âge, j’étais dans le même état. C’est tellement bon de vieillir.
– Elle n’est pas jalouse ?
– Je ne lui ai rien dit. Je l’aime beaucoup. C’est moi qui ai insisté pour qu’elle soit prise ici. McRevor voulait un type de Columbia. Un croûton arrogant, mais excellent hispaniste, ça, je le reconnais. Caridad est un petit génie, à sa manière. Et les étudiants l’adorent. Elle est tellement jolie. Elle est vraiment très jolie, tu ne trouves pas ?
– Elle est très, très, très jolie, mais elle n’a pas la moitié du quart de ça, rétorque Hector en embrassant les fesses de Farah.
– Tu es un porc français, dit Farah en se retournant vivement sur le dos.
– Je suis à moitié gallois.
– C’est pire. Tu es ce que la bâtardise a donné de pire. Un mélange de porc français et de vicieux britannique. Tu as beaucoup d’autres maîtresses ?
– Non. J’ai ma femme. »
Hector regrette aussitôt sa réponse. Il ne veut pas mêler Sylvie à cette nouvelle vie qui s’est ouverte à lui ici sans qu’il ait pu le prévoir. Il ne s’explique pas lui-même comment c’est arrivé, presque naturellement, comme si cela constituait une partie du cursus. Il n’en retire ni culpabilité ni gloire, seulement un immense, un incroyable plaisir. Il songe que ce rôle inédit d’amant lui est tombé dessus comme aux super-héros modernes leurs pouvoirs. Un beau matin, Wesley Birkby se réveille et rien n’est comme avant, ses mains traversent la matière, ou ses jambes le propulsent à trois cents kilomètres heure, ou encore son esprit lui permet de voyager d’une époque à l’autre. C’est d’une façon aussi surprenante que l’attraction qu’il exerce à présent sur les femmes s’est déclarée chez lui.
Avec Farah, leur engouement lui semble s’expliquer par une affinité intellectuelle certaine, doublée d’une propension avouée chez elle à la liberté sous toutes ses formes. C’était arrivé rapidement après leur première rencontre, lors de son voyage en solitaire destiné à aplanir les difficultés que risquerait de rencontrer sa famille au moment de l’installation. Elle était venue l’accueillir à l’aéroport et l’avait conduit à l’université le lendemain. Lors de leur deuxième rencontre, elle lui avait montré, de l’extérieur, la maison qu’ils occuperaient avec Sylvie et Lester et qui n’était pas encore disponible ; après quoi elle l’avait invité à déjeuner dans l’une des cafétérias d’Earl University pour lui présenter quelques futurs collègues. La troisième fois, elle l’avait emmené en forêt et ils avaient marché plusieurs heures en racontant absolument tout ce qui leur passait par la tête, du plus général au plus intime, comme si chaque pas contribuait à leur délier la langue, comme si, seuls au cœur des bois, ils s’étaient retrouvés oubliés du monde autant qu’oublieux de lui. Ils avaient ri. Beaucoup ri. Lors de leur quatrième rencontre, elle l’avait invité à boire un verre chez elle. Le pull en coton qu’elle portait avait glissé sur son épaule lorsqu’elle s’était penchée pour ramasser un livre sur le sol. Elle avait voulu remettre le vêtement en place, mais Hector avait arrêté son geste de la main. Puis il avait – mais comment était-ce possible ? Comment avait-il osé ? Comment en avait-il même eu l’idée ? – posé ses lèvres à l’endroit où la clavicule venait se fondre au thorax.
« Ta femme, dit Farah d’une voix rêveuse. Sylvie. Elle est fantastique, Sylvie.
– Qu’est-ce que tu lui trouves ? demande Hector qui s’en veut aussitôt de la formulation adoptée, presque insultante, ce n’est pas ce qu’il a voulu dire.
– Exactement la même chose que toi. »
Ils sont donc deux à connaître l’identité réelle du mentor.
Quoi qu’il fît, Hector recherchait toujours l’assentiment de Sylvie. Il voulait qu’elle l’admire, qu’elle le félicite. Il avait pris l’habitude de lui lire ses articles avant de les faire publier, espérant qu’elle serait touchée par ce privilège, mais priant surtout pour qu’elle le rassure, l’adoube d’une façon ou d’une autre. Au début de cette étrange collaboration, elle lui rendait les liasses plus ou moins épaisses sans le moindre commentaire. Un sourire suffisait, croyait-elle. Dans la marge, quelques marques rouges pour les fautes d’inattention. Sylvie avait une orthographe parfaite, comme certains ont l’oreille absolue. Hector se sentait méprisable et méprisé, un élève de cours élémentaire qui peine, malgré ses efforts, à devenir le chouchou de la maîtresse. Il avait un jour décidé de les lui lire à voix haute, pensant qu’il pourrait ainsi traquer ses réactions, espionner un émerveillement. Il possédait – c’était chose connue et reconnue par ses pairs – une élégance naturelle de la formule, un génie du raccourci explosif qui jetait une lumière séduisante sur les idées qu’il empruntait comme sur celles qu’il développait.
Hector choisissait son moment : en début de soirée, juste après le dîner, ou en fin de matinée lorsqu’un calme parfait régnait dans la maison et que Sylvie semblait disponible, assise sur une chaise de la cuisine ou debout, devant une fenêtre, le regard porté vers l’horizon. Elle ne faisait rien, il ne la dérangeait donc pas. Elle avait pourtant l’air contrariée, presque toujours, comme s’il l’avait interrompue au milieu d’une activité urgente qui requérait toute son attention. Elle poussait un soupir. Même quand elle ne soupirait pas, elle avait dans les sourcils, aux coins des lèvres, quelque chose, une aile de papillon, un pétale envolé. « Non, tu ne me déranges pas. Je t’écoute », disait-elle, mais à peine avait-il commencé qu’il la sentait s’éloigner, lentement, placidement, suspendue à la montgolfière ingouvernable de son esprit.
« Tu trouves ça comment ? »
Sylvie avançait légèrement le menton, muette.
« C’est intéressant ? C’est clair ?
– Oui, ah oui, répondait-elle comme soudain éveillée d’une sieste. C’est très intéressant, c’est très clair. »
Un jour, de mauvaise humeur, il n’avait pu se retenir.
« Et si je te disais : C’est de la merde ? La pire merde que tu aies jamais entendue ? Tu répondrais aussi : Oui, ah oui, de la merde, la pire merde que j’aie jamais entendue.
– Mais pourquoi tu t’énerves ? Je n’y connais rien, moi. Je ne suis pas une spécialiste. Je ne suis même pas sûre de tout comprendre.
– Si tu ne comprends pas, c’est que ce n’est pas clair.
– Non, c’est clair. C’est moi qui ne suis pas claire. Je n’ai pas la culture nécessaire. Tu sais bien. Tes articles s’adressent à des spécialistes. Moi, je… je ne suis pas une spécialiste. »
Y croyait-elle elle-même ? Hector refusait ces arguments. Il la regardait durement, comme pour percer son front, en extraire le nectar accumulé au cours de toutes ces heures qu’elle avait passées à lire, méthodiquement, l’ensemble de sa bibliothèque, selon le classement qu’il avait choisi : d’abord les romans par ordre alphabétique, puis la poésie, le théâtre, l’histoire, les essais jusqu’à 1847 toutes langues confondues, la philosophie analytique, le reste de la philosophie, la psychanalyse, l’art, l’ornithologie, divers guides pratiques (jardinage, cuisine à la vapeur, yachting), la linguistique, la critique littéraire, les biographies. Assise par terre, adossée à leur lit, du matin au soir et parfois tard dans la nuit, Sylvie lisait tous les ouvrages qu’il avait achetés, volés, empruntés, triés. Lui-même n’avait pas écumé l’ensemble des volumes. Il n’avait pas le temps, pas la patience. Sylvie ne faisait rien d’autre, ne marquait pas de pause entre l’ouvrage qu’elle terminait et le suivant, substituant le premier au second sur l’étagère où ils formaient un train aux milliers de wagons. Jamais elle ne semblait écœurée ni lasse. Hector savait qu’elle avait besoin de s’emplir, il comprenait qu’elle chasse ainsi tout l’espace que le chagrin aurait, autrement, colonisé. Il ne la contrariait pas, la regardait faire. Elle se soigne, songeait-il avec le même respect que celui qu’il avait ressenti, enfant, face à Milto, son chat birman qui, blessé à la patte, s’était amputé lui-même et avait fini par cicatriser et marcher de nouveau, sur trois pattes, sans l’aide de personne.
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