La chance de leur vie
Chapitre 30
À l’hôpital, ils ont dit que je devais subir une reconstruction maxillaire. C’est très cher. J’ai perdu la moitié des dents du haut et toutes celles du bas. Quand je sortirai de l’hôpital, il faudra que je trouve un dentiste spécialisé. Il paraît que nous serons dédommagés. En attendant, je me nourris de soupe, et je pense à vous.
Sylvie relit pour la huitième fois ce passage dans le long message que lui a envoyé Zlatan. Elle utilise peu sa boîte mail, mais depuis le massacre au Bataclan et l’attaque du Petit Cambodge, elle a pris l’habitude de la consulter chaque soir, sur l’ordinateur d’Hector. Les catastrophes remontent à sa surface indifférente comme l’écume d’un bouillon. Souvent elle reste face à l’écran, prête à pleurer. Les larmes ne viennent pas. La peur occupe trop d’espace. Ce soir, c’est différent. Sylvie se dit : « J’ai bien fait. Bien fait d’ouvrir la boîte. »
Elle s’attarde sur « je me nourris de soupe, et je pense à vous », il lui semble que ces deux phrases constituent un poème. Rien ne rime, pourtant. Elle aimerait savoir analyser l’émotion qu’elle ressent à la lecture, pointer la façon dont la beauté se manifeste. Elle intervertit les mots : je me nourris de vous et je pense à la soupe. Cela la fait sourire, mais n’explique rien. Elle songe alors à Zlatan, sur un lit d’hôpital. Zlatan qui n’était pas au concert mais dans le petit restaurant, dont le nom lui échappe à cet instant, avec un ami qui s’en est sorti sans blessures graves. Dans son lit, le visage bandé, la mâchoire, sa si belle mâchoire, complètement fracassée, il écrit à son ancienne employeuse dans un français impeccable qui la bouleverse et lui rappelle le jour où, presque quinze ans plus tôt, elle l’avait emmené elle-même aux cours prodigués par la mairie pour qu’il apprenne parfaitement la langue et puisse reprendre des études ou exercer un vrai métier. « Pas besoin vrai métier, avait-il répondu. Occuper vous, vrai métier. »
Sylvie s’imagine le temps qu’il a mis après avoir écrit soupe pour ajouter – car elle sait qu’il s’agit d’une sorte de post-scriptum – et je pense à vous. Zlatan a hésité. Il l’a écrit, puis l’a effacé, pour l’écrire de nouveau. Il a relu, a attendu quelques minutes avant de laisser partir le message. Était-ce inconvenant ? À présent qu’il parle le français correctement, il se méfie de ce qu’il dit. Il sait qu’il n’a plus, comme à l’époque où son accent le dédouanait, droit à l’erreur. Quel mal y aurait-il à écrire cela ? Il dit les choses comme elles sont. Il n’offense personne. Il pense à Sylvie très souvent depuis qu’elle est partie. Il pensait souvent à elle avant, à l’époque où il la voyait presque chaque jour. Le soir, en s’endormant, il se répétait mentalement certains mots qu’elle avait prononcés. Le français, c’est elle qui le lui avait appris ; les cours n’avaient servi qu’à lui faire rencontrer d’autres jeunes gens dans son genre, exilés, solitaires, pauvres, avec lesquels il sortait boire, le samedi soir, des bières bon marché servies dans d’énormes gobelets en plastique par Mourad, le patron du Voltigeur, rue des Envierges. « Tu ne dois jamais avoir peur, mon chéri », lui disait-elle par exemple. Zlatan savait que « mon chéri » ne signifiait pas « mon amour », Sylvie l’appelait ainsi parce qu’elle avait pour lui des tendresses de mère. Mais le soir venu, lorsque le contexte avait cessé de resserrer sa toile autour d’un sens univoque, les mots s’enhardissaient, se libéraient et, se mêlant aux rêves, retrouvaient l’ampleur et le miroitement de l’équivoque. « Tes mains sont belles et fortes », lui disait-elle aussi, lorsqu’il empoignait Lester pour l’aider à atteindre le robinet du lavabo ou pour le faire descendre du manège. Rentré dans sa chambre de bonne, Zlatan regardait ses mains, les faisaient tourner sur elles-mêmes et répétait « belles et fortes ».
Il avait donc attendu quelques secondes avant d’ajouter et je pense à vous. Selon Sylvie et bien que, là encore, elle ne puisse l’expliquer, ces quelques secondes changent tout. Elles ne sont pas vides, mais, au contraire, débordantes. Elles débordent de tous les silences entre eux, lorsqu’il l’aidait à enfiler les manches de son manteau, qu’il glissait discrètement une main sous son coude au moment où elle s’apprêtait à descendre un trottoir – au cas où elle trébucherait. Des silences emplis de gestes, d’attentions. « Comment était votre maman ? J’aurais aimé la connaître. Elle devait être si fière d’avoir un beau grand fils comme vous », disait Sylvie, car elle savait que cette femme avait péri dans un bombardement et que, d’une certaine façon, il lui revenait de la remplacer aux côtés de l’orphelin. « Beau, grand », se répétait Zlatan avant de s’endormir, et ces paroles le berçaient. Lorsqu’il recopiait les conjugaisons, je, tu, il… il écrivait toujours Sylvie à la place du elle. J’aime le football, tu aimes le football, il aime le football, Sylvie aime le football. J’ai regardé par la fenêtre, Sylvie a regardé par la fenêtre, Sylvie se demanda à quelle heure arrivait le train, puis, en quatrième année, lorsqu’il avait obtenu son diplôme d’excellence, Bien que Sylvie ne sût lire une boussole, elle avait, sans peine, retrouvé son chemin. Si Zlatan les mettait bout à bout, ces phrases, inspirées par le manuel, fabriquaient un roman sans queue ni tête dont Sylvie était l’unique héroïne, évoluant dans un décor qui n’était ni celui d’une ville ni celui d’une campagne. Sylvie se promenait parmi les verbes, les adjectifs, les pronoms, les conjonctions de coordination, elle était l’unique personnage d’une saga de la langue française. Ses mésaventures étaient constituées de fautes d’accord, d’erreurs sur la concordance des temps, de maladresses dans la construction. Ses exploits s’illustraient par la correction de phrases complexes, ses victoires par la perfection orthographique de veuille, cueille, seuil, ses amours par la musique des allitérations et l’usage impeccable de la ponctuation. En cinq ans, Zlatan était devenu un gardien presque maniaque de la syntaxe, chaque fois qu’il entendait un Français de souche dire après qu’il soit, substituant le subjonctif à l’indicatif suite à une confusion entre l’éventuel et l’accompli, il grinçait des dents. « Mais, mon chéri, disait Sylvie, ne t’énerve pas. Tout le monde fait cette faute. Moi aussi d’ailleurs. Je suis certaine que je me trompe une fois sur deux. » « Vous, c’est différent, aurait pu répondre Zlatan. Vous, vous êtes le français, vous êtes la princesse dans la langue », mais il ne répliquait rien et s’adoucissait aussitôt. Depuis quelques semaines, Sylvie le tutoyait. Ce changement avait enthousiasmé Zlatan. Il était ému et comblé. C’était sa récompense. « Je peux vouvoyer toi quand même ? » lui avait-il demandé. « Oui, mon grand, fais comme tu veux », avait-elle répondu, souriant intérieurement à cause de la formulation paradoxale de cette requête : « vouvoyer toi ». Les mois passant, il avait basculé complètement du côté du vous. Et puis, des années plus tard, quelques mois avant leur départ, il était apparu à la porte, l’air bouleversé, les yeux emplis de larmes. « Tu ne peux pas partir, avait-il dit à Sylvie. Ça fait trop mal.» Sylvie avait reçu ce « tu » en pleine poitrine. « Nous reviendrons, avait-elle assuré. Ce n’est pas pour toujours. Lester est grand maintenant. Ça fera une transition. Il est temps que tu passes à autre chose, tu ne crois pas ? – Tu me renvoies ? C’est ça en fait. Tu n’as plus besoin de moi, alors tu pars. Et moi, je deviens quoi ? – Tu as des amis, maintenant. Tu vas devenir professeur. »
Au terme de sa dixième année en France, Zlatan avait consenti à s’inscrire à l’université. Sylvie avait demandé de l’aide à Hector. Il était bien placé ; il connaissait du monde. À la rentrée suivante, Zlatan commençait sa première année de licence en lettres modernes. Lorsque la famille Vickery avait quitté la France, il préparait l’agrégation. Il ne faut pas qu’il lâche, qu’il se décourage. Sylvie l’aidera. Elle enverra de l’argent.
Elle clique sur l’icône en forme de flèche et écrit dans le carré vierge au-dessous :
Très cher Zlatan,
Tu vas te remettre très vite. C’est une année importante pour toi.
Nous allons t’aider.
Je t’embrasse très tendrement.
Elle se relit. Trouve son message cloche et mal écrit. C’est mieux ainsi, se dit-elle. Ce « nous », en particulier, lui convient. Impersonnel, froid, quasi bancaire.
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