La chance de leur vie
Chapitre 21
C’est le milieu de l’après-midi et Lester regarde attentivement sa main droite. Assis sur son lit, il tire de son sac à dos une feuille de papier avec laquelle il masque son index, son majeur, son annulaire et son auriculaire gauches. Il examine sa paume et son pouce, très concentré, en s’efforçant d’oublier le reste de sa main dissimulé par le rectangle jaune. Il respire péniblement. Renifle. « Dieu, mon joli. Où étais-tu ? Mon tout tendre, mon hôte, mon bienfaisant, pourquoi détournais-tu les yeux ? Dieu, fais que les doigts de Lucas repoussent. Ou alors fais qu’il soit plus heureux sans doigts. » Lester tremble trop. La feuille bouge, découvre ses premières phalanges. Tout son corps s’agite, se secoue comme s’il sanglotait, pourtant aucune larme ne vient. Son ventre se soulève comme pour vomir, mais rien ne sort de sa bouche.
Il a entendu la première rumeur dans les couloirs du collège. A voulu ne pas y croire. Se boucher les oreilles. Refuser les mots anglais. Se réfugier dans l’innocence du monolinguisme. Mais les mots, bien que prononcés par des Américains, sont les mêmes : attack, terrorist, France, concert, Paris, football, Bataclan, stadium, restaurant. Pas de traduction nécessaire, un simple changement d’orthographe, de prononciation : attaque, terroriste, concert, football, stade, restaurant. Pourquoi fallait-il que les langues fussent soudain transparentes, superposables. On ne pouvait pas ne pas comprendre. Même Sylvie comprendrait. Il ne fallait pas qu’elle sache. Comment l’en empêcher ? Protégez mes parents. Protégez-les de la violence du monde, de la tristesse.
Il a quitté l’établissement sans prévenir personne. Il a couru. Un goût de sang a coulé dans sa gorge au quatrième kilomètre, comme si chaque pore de sa muqueuse avait exsudé de minuscules gouttelettes ferrugineuses, mais il a continué, ses jambes comme des roues, déployant une foulée régulière, absorbant les aspérités de la route, des trottoirs. Il a filé en sens inverse du flot des voitures qui s’écartaient sur son passage, le klaxonnant à l’occasion lorsqu’il empruntait des voies interdites aux piétons. Il a longé des autoroutes, s’est enfoncé sous des tunnels, aveuglé par la lumière des phares. Il ne connaît que ce chemin, celui qu’emprunte le bus jaune. Il a suivi le fil déroulé par sa mémoire. Au bout d’une heure, il a atteint Beech Drive. S’est rassuré en constatant qu’il n’y avait pas de véhicules garés dans l’allée. Ses parents étaient à l’abri, quelque part, ailleurs. Pourvu qu’ils ne sachent rien, que leurs appareils cessent de capter, que les personnes qu’ils rencontrent se taisent. Lester aurait voulu, comme dans La Belle au bois dormant, plonger le royaume entier dans un sommeil de cent ans, tout figer, appliquer un index sous la taille étroite du sablier, arrêter le temps.
Il s’installe devant l’ordinateur familial et cherche comment le déconnecter, en modifier les contenus. Il veut croire que ses parents seront préservés, qu’ils ne croiseront pas le moindre écran, que lui, Absalom Absalom, dit Lester par certains, parviendra seul, seul contre le flot de l’information, à protéger leur ignorance. Mais c’est comme construire une digue de sable contre une marée montante. À peine a-t-il ouvert l’appareil que cela suinte et inonde. Les alertes, les messages. Pourquoi Sandra a-t-elle posté ces phrases ? Qu’est-ce qui lui prend de parler des doigts de Lucas ? Comment a-t-elle su ? Si vite ? Est-ce qu’elle y était aussi ? Le concert au Bataclan, combien d’élèves du collège ? C’est trop horrible. Je suis mal. Lucas a perdu quatre doigts. Trop dégoûtée. J’ai envie de mourir. J’ai envie de les tuer. Lester ne veut pas lire les mots de Sandra – Sandra qui n’a jamais été une amie, dont il déteste les heueueu-heueueu, les écharpes molles parfumées à la cigarette –, mais les mots de Sandra forment comme des lianes, une jungle qui envahit tout, qui suggère, donne à voir et transforme. Peut-être était-elle à côté de Lucas. Là, dans la salle de concert, soumise à la terreur, avec des hommes cagoulés qui tiraient sur la foule en hurlant, comme dans un film, comme dans les autres pays, pas comme en France, pas comme de nos jours. Avec des gens qui mouraient autour d’elle. Sandra a marché à quatre pattes, s’est faufilée entre les corps, a glissé sur du sang, s’en est barbouillé le visage en remettant une mèche en place. Elle a survécu parce qu’elle était à un endroit où les attaquants ne la voyaient pas. Ils criaient, elle entendait leurs voix. Elle a réussi à gagner une issue et, dès qu’elle a été dehors, alors que les policiers l’éloignaient, s’occupaient d’elle, elle s’est connectée sur Facebook et elle a écrit, comme si c’était urgent, comme si la vie des autres coincés à l’intérieur en dépendait, quelques mots à propos de quatre doigts coupés. Elle a parlé des doigts de Lucas avant que les parents de Lucas, ceux qui avaient fabriqué les quatre doigts à présent pulvérisés, ne sachent ce qui était arrivé à la main de leur fils. Lester en est certain. Sandra l’a su, l’a dit, et d’autres gens de son âge qui l’ont su l’ont dit à leur tour avec une rapidité, une violence, qui l’effraient presque autant que celles développées par les armes. C’est une boue semblable à celle qui suit les inondations et cause autant de dégâts que l’eau elle-même. Les vieux sont plus lents, plus longs à atteindre. C’est vendredi soir, ils dînent dehors, ils sont au cinéma ou regardent une série dans leur salon. Ils ont laissé leur portable dans un sac à main, l’ont éteint, l’ont oublié dans la cuisine. Ils ne savent rien du sang de leur fils qui coule sur le plastique d’une civière, ils ne soupçonnent pas les échanges lyriques, pathétiques qui se répandent à l’instant sur la Toile à propos des Lost Raphaels, le groupe dans lequel Lucas était bassiste et qui va devoir se dissoudre, faute de doigts. Ils ne participent pas à la polyphonie horrifiée des contacts, des amis, ceux de la vraie vie et ceux que le Réseau nomme ainsi. Disons que le père de Lucas a emmené sa nouvelle petite amie dans un restaurant italien spécialisé dans la gastronomie des Pouilles et qu’à l’instant où des dizaines d’adolescents pleurent la perte des doigts de Lucas, il pose les siens sur le genou de celle avec qui il commence sérieusement à envisager de faire un nouveau bébé. De son côté, la mère de Lucas, ancienne minime du Paris FC, savoure sa soirée foot entre copines, les yeux rivés sur un écran géant, tout en mangeant des chips jusqu’à l’écœurement parce qu’elle cherche en vain à prendre du poids ; elle lèche le sel sur ses doigts ; les doigts de sa main gauche, les doigts de sa main droite ; ses dix doigts, quoi de plus normal ? tandis que son fils – mais elle l’ignore encore – n’a plus qu’un pouce à la main gauche.
Et encore, ce n’est rien, songe Lester en imaginant les parents, les enfants, les amants, maris, maîtresses, amantes, amis, neveux, petits-enfants joyeux, tranquilles, trinquant, dormant déjà, lisant un livre, faisant l’amour, dégustant une choucroute, nageant dans un lagon à des milliers de kilomètres, triant les médicaments périmés, s’engueulant avec un voisin, buvant un biberon, pendant que leurs enfants, leurs parents, leurs maîtresses, leurs femmes, leurs amants, leurs amis, leurs tantes, leurs grands-parents sont criblés de balles, écrasés sous d’autres corps, blessés à mort, amputés, visage sali par des morceaux de cervelle. Ils ne savent encore rien et lui, Lester, qui ne les connaît pas, sait tout. Il voit tout sur l’écran, sur son mur. Un mur qui ne le protège pas mais l’expose, expose la mort avec une indécence qui la rend presque grotesque.
Mais peut-être Sandra était-elle ailleurs, en sécurité. Peut-être a-t-elle appris la disparition des doigts par un autre, par une autre, assoiffés comme elle de communication, de lien. La seule chose qu’elle pouvait faire : le dire à son tour, s’émouvoir, exhiber la grandeur de son cœur qui n’a d’égal que la rapidité de sa connexion. Lester voudrait fermer les yeux, éteindre l’ordinateur. Il voudrait surtout que le monde se taise, que la rumeur reflue et emporte vers le large l’horreur de l’assaut, enferme le réel dans un sanctuaire, une crypte impénétrable, afin de le confiner dans un coffrage, tel un déchet radioactif. Lester pose les mains sur ses yeux. Il ne supporte pas le contact de ses propres doigts sur la peau de ses joues. Son visage est brûlant. Ses mains lui font horreur. Il éteint l’ordinateur et monte dans sa chambre. Il tire de son sac à dos une feuille de papier avec laquelle il masque son index, son majeur, son annulaire et son auriculaire gauches. Il examine sa paume et son pouce, très concentré, en s’efforçant d’oublier le reste de sa main dissimulé par le rectangle jaune. Il respire péniblement. Renifle. « Dieu, mon joli. Où étais-tu ? Mon tout tendre, mon hôte, mon bienfaisant, pourquoi détournais-tu les yeux ? Dieu, fais que les doigts de Lucas repoussent. Ou alors fais qu’il soit plus heureux sans doigts. »
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