La chance de leur vie
Chapitre 5
Le container avait été placé sur un camion. Le camion avait roulé jusqu’à la maison. Des hommes qui sentaient fort l’after-shave avaient transporté les cartons dans le living-room. C’était le mot qu’ils avaient utilisé : living-room. Le seul que Sylvie avait reconnu dans l’écheveau obscur de leurs phrases.
Elle parle anglais. Du moins a-t-elle appris cette langue au lycée. Mais elle se rend compte aujourd’hui, à présent qu’elle s’installe pour un an, peut-être, dans un pays où cet idiome circule, qu’elle ne la connaît que très peu. Elle songe qu’il y a la même différence entre la langue qu’elle croyait maîtriser et celle que l’on parle ici, qu’entre une femme plus toute jeune, au réveil, vêtue d’une chemise de nuit usée, les pieds dans les savates trop grandes de son mari, et la même, maquillée, coiffée et chaussée d’escarpins. Elle se demande à laquelle de ces deux femmes ressemble l’anglais appris autrefois au lycée. Elle n’est pas certaine que sa métaphore fonctionne. Elle se demande également si métaphore est le bon mot pour désigner sa rêverie.
Elle regarde les emballages plus sophistiqués que ceux d’un déménagement ordinaire. Elle se dit que Lester, dix ans plus tôt, aurait utilisé ces boîtes gigantesques pour se fabriquer un château fort. Il ne joue plus. Il est grand. Que fait-il ? Elle redoute de découvrir la réponse à cette question. Les adolescents, qu’est-ce que ça fait ? On entend de si terribles histoires à leur propos. Ils deviennent facilement fous entre treize et vingt et un ans. Elle a lu des articles là-dessus. Des livres. Les auteurs s’accordent à déclarer que les parents, et en particulier les mères, s’y prennent mal. Elle a décidé de ne pas s’y prendre. Elle a renoncé tôt et tient le cap. Le dogme du non-agir, encore lui. Elle a plus ou moins décidé d’être la grand-mère de son fils. L’idée n’est pas venue d’elle, mais d’une femme dans le bus. Lester devait avoir trois ans. Ils se tenaient la main, Sylvie et lui, à bord du 75. « Dis donc, mon bonhomme, avait lancé la dame en se penchant vers Lester, tu en as de la chance d’avoir une mamie aussi jeune. » Sylvie avait pesé le pour et le contre : une vieille mère, une jeune mamie. Lester n’avait pas protesté. Il n’avait pas tenté de rétablir la vérité. Toujours poli, si incroyablement poli. Sylvie avait pensé que lui aussi, peut-être, préférait qu’il en soit ainsi. En vadrouille avec sa très jeune grand-mère.
Bien entendu, Sylvie ne mentait pas à l’administration, ni sur les fiches à remplir pour l’école ou la mairie. C’était seulement lors de rencontres informelles, au square, au spectacle, face à des inconnus qu’elle ne reverrait jamais, qu’elle avait recours à cette version de leur filiation. Elle ne désignait pas Lester en disant « mon fils », elle disait « mon petit » ou « mon garçon », parfois même « mon petit fils ». Elle ménageait un imperceptible hiatus entre l’adjectif et le nom : « petit » huitième de soupir « fils ».
Cela lui donnait l’impression d’avoir moins de responsabilités. Elle pouvait se contenter de l’observer sans se fatiguer à l’éduquer. Mais l’observation devenait de plus en plus compliquée. Elle craignait d’être indiscrète et, surtout, malgré le fait qu’il était toujours sous ses yeux, ou presque, qu’il ne paraissait rien lui cacher de particulier, elle avait le sentiment de le perdre de vue. Était-ce lui qui s’éloignait ? Était-ce elle ? Un adolescent. Les adolescents. Effrayant. Ils se droguaient, ils buvaient, ils mouraient, ils se défiguraient, devenaient paralytiques, tuaient leurs meilleurs amis à coups de couteau ou de fusil, ils se scarifiaient, cessaient complètement de se nourrir, sautaient par des fenêtres, du haut de falaises. Les adolescents.
À son époque, c’était différent. Il n’y avait pas ce mot. Personne ne parlait des adolescents. Il y avait d’un côté les enfants, et de l’autre, les adultes. Entre les deux, une zone sans nom, et donc sans problématique spécifique. C’était idiot, tout de même, de penser les choses de cette façon, songeait Sylvie, en se vitupérant comme elle avait l’habitude de le faire. Idiot de penser que parce qu’on ne disait pas le mot « adolescent », les adolescents n’existaient pas, ou, mieux encore, ne souffraient pas ni ne faisaient souffrir. Pourtant il y avait quelque chose d’irréductiblement vrai, lui semblait-il, dans cette vision. Elle correspondait tout simplement au souvenir qu’elle conservait du passé. De son propre passé. De sa vie avec son père, à la montagne, de son propre corps, les genoux, les jambes, droites avant qu’elles ne changent de forme, qu’elles ne s’incurvent, de son ventre, droit, ne faisant qu’un avec son buste, jusqu’à ce qu’entre les hanches et les côtes, la taille se creuse. Les modifications avaient lieu. On n’en parlait pas. Un jour, les personnes plus âgées que vous arrêtaient de vous hurler dessus. Ces personnes plus âgées arrêtaient également de vous ébouriffer les cheveux, de vous pincer la joue, de déposer un baiser sur votre front. On perdait presque en même temps le mauvais et le bon. Il n’y avait pas de transition. On rejoignait les rangs. Personne ne vous prévenait.
Elle se rappelait aussi le chaudron, ou la marmite. Chaudron était le mot approprié. À cause de la référence aux sorcières, au diable, au mal en somme. Les bouillonnements du corps fondu à la lave de l’âme. Quelque chose de brûlant à l’intérieur et sur lequel un couvercle très lourd était posé. L’agitation permanente des cellules, le sang qui paraissait remonter son propre courant, inondant soudain le cou, les joues à contretemps. Des lames dans la poitrine. Des envies, sans nom elles aussi. Pas innommables, mais innommées, comme si le babil des premiers mois de la vie n’avait jamais été dépassé. Toucher, se toucher, être touché. Ah ! Elle se rappelait très bien. Et voilà pourquoi elle épiait, pourquoi elle espionnait.
Sous le chaudron de son fils ne brûlait aucun feu. C’était un garçon. Les garçons étaient différents peut-être. Il n’avait pas fait sa crise de croissance, était encore petit pour son âge. Il la fixait de ses grands et beaux yeux verts, couleur de lac de montagne, teintés de turquoise dès que la lumière baissait. La candeur de son regard.
« Absalom, c’est quoi ce nom ? Où es-tu allé chercher ça ? »
Elle voulait qu’il lui parle de ses lectures. Il avait lu William Faulkner. Pourquoi pas ? Il n’y avait pas de mal à lire Faulkner. Mais pourquoi ne pas le dire ? Pourquoi mentir ? Lester avait la manie de se faire passer pour plus bête qu’il n’était. À quoi bon ?
« C’est dans un dessin animé.
– Quel dessin animé ? Tu regardes encore des dessins animés à ton âge ?
– Oui. Non. C’est un dessin animé de quand j’étais petit, avec des lézards. Trois lézards. Un borgne qui s’appelle Victor, un barbu qui s’appelle Ingmar et le troisième avec un chapeau qui s’appelle Absalom.
– Un lézard avec une barbe ?
– Sylvie, c’est dans un dessin animé.
– Appelle-moi maman. »
Il lui avait alors décoché son sourire, son large sourire ruisselant de bonté.
Sylvie avait le sentiment que la plupart des gens tentaient, même inconsciemment, de s’élever dans l’opinion des autres. Lester avait la tendance contraire. Il s’effaçait, se minimisait, se faisait passer pour un imbécile.
Quand il était plus petit, ses amis étaient particulièrement gratinés. Le genre à manger leurs crottes de nez tout en vous parlant. À huit ou neuf ans, cela devenait un peu dégoûtant. Rémi était le plus beau spécimen de la bande. La tétine qu’il suçait encore la nuit lui avait déformé les dents et les lèvres. Il avait la bouche toujours légèrement ouverte. Une bouche de veau, pensait Sylvie, se sentant un peu coupable de juger ainsi un enfant qui avait peut-être des problèmes. Chaque fois qu’il était invité chez eux, il demandait : « Où sont les toilettes ? » Au début, Sylvie avait répondu, attendrie : « Dans le couloir, mon poussin. Juste à côté de la salle de bains. » Mais à la sixième fois, elle en avait eu assez et avait rétorqué : « Au même endroit que l’autre jour ! » d’un ton cassant. Rémi était resté face à elle, sans bouger, les mains sur sa braguette. Il allait faire pipi dans le couloir. Heureusement pour lui, Lester avait volé à son secours. Il l’avait pris doucement par le bras en lui disant : « Viens, je vais te montrer. » Il était ensuite retourné voir sa mère. « Qu’est-ce qu’il t’a fait ? – Qui ça ? – Rémi. – Il se fiche de moi. – Il t’a demandé où étaient les toilettes. – C’est la millième fois qu’il me le demande. Il ne peut pas s’en souvenir ? Il est débile ou quoi ? – Non. Il s’intéresse à d’autres choses, c’est tout. – Comment sont ses parents ? – Les parents de qui ? – Les parents de Rémi enfin ! Tu deviens bouché, toi aussi ? – Pourquoi ça t’intéresse ? – Ils sont comment ? – Comme toi. – Comme moi ? – En plus jeune. » On ne pouvait rien tirer de lui. Il ne trahirait pas. Il protégeait sa troupe de bras cassés, d’idiots du village. Pourquoi s’entourait-il ainsi ?
Sylvie pensait parfois à La Vie des saints que lui lisait la voisine quand, enfant, elle allait dormir chez elle en l’absence de son père. La voisine avait un livre sur les genoux, mais elle ne baissait jamais les yeux sur les pages. Elle connaissait par cœur, ou bien elle inventait. Comment savoir ? De sa voix monotone hérissée de « r » roulés, elle chantait plus qu’elle ne racontait. Saint François était le préféré de Sylvie. Elle était peu à peu tombée amoureuse de lui et espérait le rencontrer un jour, comme les petites filles rêvent de rencontrer leurs idoles, princes, chanteurs ou acteurs, morts il y a longtemps, ou de cinquante ans leurs aînés. Quelle importance ? Car cet amour était si pur, si absolu et surtout si univoque qu’il ne connaissait aucun obstacle. Saint François, donc. Magnifique. Mais il y en avait aussi un autre. Un brave type avec un nom bien ordinaire. Un qui avait la passion de traîner avec les nigauds. Quel genre de mère était-elle pour croire que son fils était un saint ? Peut-être était-ce une manière un peu étrange de désigner quelque chose de banal ? Lester était complexé. Elle préférait dire saint. Mais cela revenait au même. Saint Lester lisait William Faulkner. Elle traduisait aussitôt pour elle-même : mon fils entre dans l’adolescence et développe une légère tendance à la mythomanie.
Elle proposa de l’accompagner au collège. Mais ici, on ne disait pas collège, on disait high school – haute école, traduisait-elle pour elle-même, puis elle poursuivait sa réflexion : College, dans ce nouveau pays signifiait université, quel piège ! À croire que les langues étaient de mèche pour fourvoyer les gens. En effectuant les quelques pas qui séparaient la sortie du parking de l’allée pavée en briques menant à l’entrée de l’établissement, elle prit le temps d’étudier les élèves. Elle remarqua qu’ils étaient grands et costauds, comme s’ils avaient appartenu à une autre espèce animale que celle de son fils. Leurs tee-shirts étaient soit trop larges, soit trop courts. Ils portaient des tennis, mais tout le monde aujourd’hui portait des tennis. Sauf Lester, bien sûr, Lester qui, pour son premier jour de collège, avait chaussé des espadrilles à rayures multicolores. Sylvie regarda les pieds de son fils s’éloigner, après qu’il l’eut embrassée, comme elle aurait considéré l’épée en bois d’un soldat mal équipé pour le champ de bataille, puis elle songea à saint Jérôme rencontrant le lion à mains nues. La bête féroce n’avait pas attaqué, trop occupée à lécher sa patte blessée par une épine. Sur le campus de la P.W. Julian High School, c’était une autre affaire : plusieurs centaines d’individus, de toutes les couleurs, vêtements bigarrés, bouches maquillées, prêts à dévorer son fils. Avec leurs joues rondes, ils avaient l’air de bambins, mais il ne fallait pas s’y fier, Sylvie le savait, elle l’avait lu : ils jouaient à des jeux dangereux, aimaient l’alcool, pratiquaient le sexe en regardant des films d’horreur, subtilisaient les armes à feu de leurs parents. Ne pas y penser, s’ordonna-t-elle, tandis que Lester avançait, ses cheveux châtain clair, mi-longs, soulevés par une brise encore estivale. Pourquoi ne l’avaient-ils pas inscrit au lycée français ? Il aurait pu prendre des cours par correspondance. Comment allait-il se débrouiller pour comprendre, trouver son casier, sa salle de cours ? Avec qui parlerait-il ? Il allait être si seul. Ils se moqueraient sans doute de lui. Le Français. Le type qui vient au collège en chaussons. Le minus. Ils l’enfermeraient dans les toilettes, s’y mettraient à plusieurs, le frapperaient. Sylvie avait vu tant de scènes de ce genre dans les films. Ne pas y penser. Rentrer à la maison. Beech Drive. Attention de bien prononcer le « i » long, biiiiiitch draïve, sinon l’allée des hêtres se transformait en allée de la chienne, chemin de la putain, encore un piège.
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