La chance de leur vie
Chapitre 4
En poussant la porte de la maison pour la première fois, Sylvie pensa à l’affichette collée sur les murs de certains sanitaires : « Prière de laisser cet endroit dans l’état où vous voudriez le trouver en entrant. » Un condensé du dogme taoïste du non-agir. Comment ne pas déformer le drap du temps ? Comment ne rien gâter ? Rendre le monde tel qu’il nous a été donné. Parviendrait-elle à ne rien abîmer dans cette maison qui n’était pas la sienne ? Tout était blanc, ou plus exactement de ce blanc cassé de rose ou de jaune qui n’existe que dans les pots de crème fraîche fermière, pourvu qu’on les ouvre un jour de grand soleil. Murs crème, plafonds crème, et, dans toutes les pièces, même dans les salles de bains (comme elle le découvrirait plus tard), une moquette assortie, épaisse, dont elle se dit dès qu’elle la vit : Voici ma pire ennemie.
« Je ne savais pas qu’elle serait meublée », dit Hector avec un sourire.
Si la maison n’avait pas été meublée, n’auraient-ils pas dû acheter des lits, un frigo, une table ? Bien sûr qu’il le savait. Maison de huit pièces confortable, meublée avec goût, leur avait-on promis.
Habitée, songea-t-elle. Habitée plutôt que meublée. Il y avait même des tableaux aux murs, la plupart représentaient des canards, certains des fleurs, à l’encre et à l’aquarelle. Mais, se dit-elle en se reprenant aussitôt, je n’y connais rien. Les cadres étaient dorés, tous de la même taille. Une harmonie épouvantable régnait dès le vestibule et avant encore, dans cet endroit dont elle ignorait le nom, une sorte d’estrade couverte qui longeait toute la façade de la maison, une véranda ouverte, une espèce de terrasse fermée par une balustrade, et dont le toit était soutenu par des colonnes de bois. Elle en avait vu de semblables dans les films. Les films américains, bien sûr. Un rocking-chair s’y balançait.
L’escalier de bois clair était large et solide. On pourrait y faire se croiser deux brancards portant de grands blessés sans risque qu’ils se tamponnent, pensa Sylvie. Mais pourquoi cette image sinistre lui venait-elle à l’esprit ? Pourquoi le confort manifeste du logement de fonction que l’université avait proposé à Hector la menaçait-il ? Les salles de bains avaient la taille d’une chambre à coucher, les lits étaient immenses. Qui étaient ces gens ? Les géants qui habitaient là en temps normal ?
« Un professeur de physique, spécialisé en climatologie. Et sa femme, une poétesse assez connue je crois, enseigne aussi. Ils ont deux filles. L’aînée est chanteuse. Elle participe aux Chorégies d’Orange. Ils ont pris une année sabbatique à Aix-en-Provence. La plus jeune est encore au lycée. Je t’avais montré sa photo, tu te souviens ?
– Non.
– Je t’avais dit qu’elle te ressemblait un peu. »
Personne ne me ressemble, songea Sylvie, et, au lieu de se sentir honorée par cette spécificité, elle fut traversée par une tristesse filandreuse. Les propriétaires de cette maison étaient des gens bien. Ils étaient riches. Ils avaient du goût. Ils avaient élevé leurs enfants avec sensibilité et intelligence. Leurs poêles à frire n’attachaient pas. Les manches de leurs casseroles ne branlaient pas. Ils avaient conçu un rangement pour chaque chose. Un esprit rationnel avait présidé à l’aménagement. Pourtant Sylvie ne voyait pas où accrocher son manteau. Elle cherchait un clou hirsute, un crochet planté dans une poutre, un morceau de bois saillant non identifié, une poignée de fenêtre. Les baies vitrées s’ouvraient à l’aide d’un bouton. Hector la débarrassa et accrocha son imperméable sur un cintre qu’il glissa ensuite dans la penderie de l’entrée. Il souriait. Il était fier. Quelque chose était arrivé dans sa vie. Il avait été nommé. Il avait été élu. Il avait passé des entretiens. Il avait convaincu. Son œuvre critique, son œuvre poétique seraient publiées aux presses universitaires de la faculté. La directrice du département, Farah Asmanantou, le lui avait assuré : « Ce sera un honneur pour nous, un honneur, Hector. C’est le renouveau après Derrida, mais pas contre Derrida. Pour nous, c’est très fort. Vraiment très fort. » Elle avait plaqué sa main brune aux longs ongles bombés d’un rose bégonia sur sa poitrine, et son sein droit s’était légèrement enfoncé, comme un oreiller sous une tête. Hector avait tâté le col de sa chemise, l’abaissant puis le relevant aussitôt. C’était sa meilleure chemise, celle en lin gris, un cadeau de sa mère.
Sylvie n’avait pas envie d’être de mauvaise humeur. Elle ne voulait pas être déçue ni amère. Elle avait décidé de profiter de chaque instant de ce séjour. Six mois. Un an. Peut-être plus, lui avait dit Hector. « Ça dépend aussi de vous, de toi et de Lester. C’est vraiment important que vous réussissiez à vous acclimater. Farah a beaucoup insisté là-dessus. Il faut que ce soit un projet global, collectif, familial. Elle a très envie de te rencontrer. »
Pas moi, avait failli répondre Sylvie, mais elle s’était tue et avait souri. Elle était timide. Elle ne savait jamais si elle voulait du thé ou du café et craignait, à cause de cela, de rendre visite à des inconnus. Un thé ? Un café ? lui demanderait-on d’une voix enjouée, et le sol s’ouvrirait sous elle. Elle se jura de répondre « café » le jour où elle devrait – comment l’éviter ? – rencontrer le professeur Asmanantou.
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