La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 45 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 45

Dans la chambre de Lester où elle a rejoint son fils, Sylvie s’assied sur le lit. Elle le regarde, encore si petit, debout au milieu de la pièce. Elle n’a jamais vu un visage aussi ingénu, un regard aussi pur.

« Ouvre cette boîte », lui demande-t-elle en montrant un carton sur l’étagère.

Lester s’exécute et dépose sur le lit, à côté de sa mère, l’unique pièce à conviction.

« Qu’est-ce que c’est, Lester ? Mais peut-être préfères-tu que je t’appelle Absalom Absalom.

– Tu sais ce que c’est, maman.

– Oui, je le sais. Mais je veux que tu me le dises. Je veux que la vérité sorte de ta bouche.

– Ce sont les pièces détachées, ou, si tu aimes mieux, les débris des portables de mes amis.

– Tu les as volés ?

– Non.

– Comment sont-ils arrivés ici, alors ? Qui les a détruits ?

– Ils me les ont donnés. Ils n’en voulaient plus. Ils étaient d’accord pour que je les détruise. Ils m’ont demandé de le faire.

– Pourquoi ?

– Parce qu’ils nous font du mal.

– Qui vous fait du mal ? »

Lester désigne les morceaux de plastique et de verre, les fils entortillés, les cartes à puce.

« Bon, fait Sylvie. Passons. Pourquoi la jeune fille toute maigrichonne répétait sans arrêt : “He touched me” ? Ça signifie bien, Il m’a touchée ?

– Oui.

– De quoi parle-t-elle ? Est-ce que tu l’as, oui ou non, touchée ? Il faut absolument que tu me dises la vérité.

– Oui, dit Lester. Je l’ai touchée. Mais pas comme vous croyez. Il ne s’agit pas de sexe.

– De quoi s’agit-il, alors ?

– D’autre chose. Je l’ai touchée autrement.

– Comment ?

– Par la grâce.

– Quelle grâce ? Ta grâce à toi ? Elle est tombée amoureuse ?

– Oui. Iris est tombée amoureuse, mais pas de moi. Elles sont toutes tombées amoureuses. Et les garçons aussi, Dylan, Greg, Andy et Mario.

– Mais de qui, enfin ? Ça n’a aucun sens.

– Je les ai tous touchés.

– Où ? Où les as-tu touchés ?

– Nulle part. Je les ai touchés par la grâce divine. J’ai touché leurs cœurs de saintes, leurs cœurs de saints.

– Oh, c’est pas vrai, gémit Sylvie, la tête dans les mains. C’est pas vrai. »

Elle se lève soudain du lit et ouvre les placards de la chambre, fouille derrière les vêtements, fait tomber les livres de la bibliothèque. Elle découvre des chapelets, des croix, des missels, des livres de psaumes. Elle dépose la collection d’objets de culte sur le couvre-lit.

« J’aurais préféré, hurle-t-elle, que tu introduises ton pénis dans le vagin d’Iris. Et même dans son anus. J’aurais préféré que tu encules tout le collège. Qu’est-ce que c’est que ces merdes ? Il y a des gens qui tuent à cause de ça. »

Lester tremble très légèrement. C’est la première fois, depuis qu’il est né, que sa mère se met en colère contre lui. Les mots qu’elle vient de prononcer le blessent et le réparent exactement au même instant.

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