La chance de leur vie
Chapitre 41
L’obscurité règne dans la maison, sauf à l’arrière où une lueur s’échappe du soupirail. Sylvie est dans la buanderie éclairée par le néon jaune du plafond, seule. Elle cherche une paire de chaussures appartenant à Lester. Des baskets. Elle se rappelle très bien qu’il a tenu à les emporter aux États-Unis, alors que les lacets étaient cassés et que la semelle bâillait au bout. Elle s’était moquée de lui au moment de faire les valises. « On dirait deux rats, avait-elle dit. Des rats verts avec des bandes jaune fluo, mais des rats quand même, prêts à dévorer n’importe quoi. » Lester y tenait. Elles étaient plus confortables que les autres, disait-il, et il pourrait les utiliser pour les balades en forêt. Aujourd’hui, Sylvie pense que cette paire de rats dénaturés pourrait compléter avantageusement sa collection de chaussures, donner la touche finale à son projet de céramiques. Il reste encore une semaine avant le départ pour Charlotte. C’est largement suffisant et cela créera un contrepoint coloré et moderne aux paires qu’elle a déjà fabriquées. Les Weston, les Church, les Paraboot, tous ces souliers de monsieur, de bourgeois, de riche. Les baskets trouées au bout exprimeront quelque chose d’autre, ajouteront une dissonance. Sylvie s’étonne elle-même d’être si résolue.
Elle a cherché dans l’armoire de l’entrée, au pied de l’escalier, dans la salle de bains du bas. Elle a mis la buanderie sens dessus dessous, mais les baskets demeurent introuvables. Alors elle monte dans la chambre de Lester. Elle frappe machinalement à la porte, tout en sachant qu’il n’est pas là – il a quitté la maison une heure plus tôt pour se rendre à sa répétition –, et elle entre. Chaque fois, c’est la même chose, quand elle pénètre dans les appartements de son fils, elle est stupéfiée par l’ordre qui y règne. Aucun sous-vêtement sur le sol, pas une feuille volante sur le bureau. Les livres se tiennent bien droits, les uns contre les autres dans la bibliothèque. Dans la penderie, les vêtements, chacun sur leur cintre, sont espacés les uns des autres par un centimètre exactement, comme dans les magasins chics où des vendeuses passent leurs journées à réorganiser les portants afin de ménager cet espace, ce courant d’air infime, entre chaque article. L’odeur aussi est particulière, un mélange de lessive et de sous-bois. Une odeur délicieuse qui, pour elle, est celle de son bébé. Quand il est né, il sentait déjà comme ça, se rappelle-t-elle. Les narines collées contre son cuir chevelu recouvert d’une fine toison régulière, elle inspirait ce parfum qu’elle seule percevait, car il constituait un message à elle seule adressé.
Sylvie sourit à l’ordre. Cet ordre qui la rassure et lui indique qu’elle a, finalement, bien élevé son enfant. Les chaussures ne traînent pas en vrac au bas d’un meuble ou sous le lit. Elles sont rangées sur une étagère, à l’abri de leurs boîtes. Elle ouvre le grand carton Aigle et y trouve les bottes couchées l’une contre l’autre. Elle lit les étiquettes, dont certaines ont été tracées à la main : Chaussures à lacets noirs, Clarks marron, Espadrilles et babouches, Boots. Dans la boîte Adidas, des tennis blanches en cuir. Et dans celle-là ? Tiens, il n’y a rien d’inscrit sur les côtés ni sur le dessus. Si elle découvre un journal intime – Sylvie se fait entièrement confiance sur le sujet –, elle refermera aussitôt le carton. Hors de question de profiter de l’absence de son fils pour s’informer sur sa vie secrète. Et s’il contient de la drogue ? se dit-elle. Mieux vaut ne pas l’ouvrir. Pourtant elle l’ouvre. Ouf, il n’y a rien dedans. Juste des morceaux de plastique. Les vestiges d’une maquette peut-être.
Un petit carré doré attire malgré tout son regard. Elle sort le carton de l’étagère, le pose sur le lit et enlève totalement le couvercle. À l’intérieur, des écrans, des batteries, des cartes à puce, des claviers.
Sylvie, les mains tremblantes, remet la boîte à chaussures en place. Elle sort de la chambre, les jambes flageolantes. Elle plaque la paume de ses mains fraîches sur ses yeux. Ce n’est rien, se dit-elle. Pas grave du tout. C’est une petite délinquance de petit adolescent. Elle sourit. C’est si peu de chose quand on pense à ce dont ils sont capables, par rapport à ce qu’on voit à la télévision. French Bob a bien fait de la prévenir. Ils vont tout arranger. On expliquera que le garçon a été perturbé par son départ de France. On pourra facilement mettre ça sur le compte du traumatisme lié aux attentats. Les parents comprendront. Ils ont tous des problèmes plus ou moins importants avec leurs propres rejetons. L’essentiel est de faire face, de convoquer les familles.
Mais il serait peut-être préférable de fuir, se dit-elle, une fois dans le salon. Les canards et les poules d’eau dans leurs cadres dorés, le cuir beige des sofas jumeaux, la propreté des murs, le lac des baies vitrées, les éléments de cuisine aux portes laquées vert jade qu’on aperçoit par l’arche découpée dans la cloison, le bois blond de l’escalier, les portes coulissantes des armoires, toutes ces surfaces lisses et pâles qui brillent et empêchent l’obscurité, même quand au-dehors la nuit est profonde, de s’installer dans la maison, tout semble l’accuser et la rejeter. Nous n’avons rien à faire ici, depuis le départ, se dit-elle, abattue. Le téléphone sonne. Elle ne répond pas. Elle ne veut parler à personne. Ne voir personne.
Que dira-t-elle à Hector ? Que dira-t-elle à Lester ?
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