La chance de leur vie
Deuxième partie
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Hector avait effectué le voyage préparatoire en solitaire. Il y avait beaucoup de choses à organiser. Le personnel de l’université lui avait conseillé cette méthode lors des derniers entretiens. Cela pouvait sembler onéreux, les dépenses étaient importantes, certes, et le temps apparemment perdu, mais il ne le regretterait pas. Tout serait prêt pour l’arrivée de sa famille, et la tranquillité d’une famille, ça n’avait pas de prix.
Il l’avait reconnu.
« Vous, les Français, vous avez été très éprouvés ces derniers temps avec les attentats. Le climat est tendu dans votre pays et vous avez vraiment besoin de prendre du recul. Ce séjour va représenter un nouveau départ. Je voudrais que vous sachiez une chose, professeur Vickery, nous avions aussi un candidat portugais francophone, mais nous avons choisi de vous faire venir, vous. Le comité scientifique a, bien sûr, appuyé votre candidature, en raison principalement de la pertinence de votre œuvre. Mais sachez que le conseil d’administration a été unanime dans son élan de solidarité. »
Le doyen McRevor avait exprimé son empathie en effleurant à plusieurs reprises d’une main légère l’emplacement de son cœur, comme s’il voulait signifier sa sincérité sans toutefois risquer de froisser sa chemise.
Hector n’aimait pas se rappeler cette scène. Il n’aimait pas la cravate en tricot rouge du doyen. Il n’aimait pas son français ampoulé, ni son nez trop petit, de la forme et de la couleur d’un haricot lingot, planté haut dans son immense face rouge. Hector aurait dû être touché par l’élan de ses confrères, mais il se sentait dévalué par leurs remarques chargées de bons sentiments. Il était embarrassé de se trouver au cœur d’un si vaste courant de pitié. Car ce n’était rien d’autre que ça. De la pitié pour ces pauvres Français qui se faisaient massacrer dans des rédactions de journaux, dans des magasins, par des bandits stupides, jeunes, fiers d’être filmés, enivrés par la puissance de leurs armes et la force avec laquelle les convictions de leurs maîtres à penser pétrissaient leurs cervelles immatures. Des abrutis, pensait Hector. Être à la merci d’abrutis, c’était cela qui générait la pitié, l’indignité de la situation. Le ridicule se mêlait à l’horreur et cela provoquait une défiguration intolérable. Depuis quelques mois, Hector luttait de toute son intelligence contre les réactions convenues, les atermoiements, l’anxiété, le découragement.
Il n’avait plus de temps à perdre. Ces événements le contrariaient particulièrement à cause du moment où ils étaient survenus. Dix ans plus tôt, pourquoi pas ? Mais pas cette année, non. C’était une sacrée déveine. Cela tombait on ne peut plus mal. Car, dans sa vie personnelle, il fallait que quelque chose se déclenche, et dans sa carrière aussi. Et pour cela, il fallait du calme. Une période sans vagues. Les nominations, les succès s’accommodaient mal des tragédies. Son mentor, Édouard Laligue, était mort un an plus tôt et la voie était enfin libre. Ce n’était pas le discours qu’Hector se tenait à lui-même, bien entendu. Pas plus qu’aux autres. À Sylvie, à Lester, à ses confrères et consœurs, il présentait sa théorie du doute raisonné, les éblouissant par les contre-pieds constants que marquait sa pensée, car il était aussi leste dans son discours que Fred Astaire sur les planches des studios. Ce n’était pas le moment de s’attendrir, expliquait-il. Il ne fallait surtout pas chercher à comprendre. Il fallait rectifier par la rectitude. Une droiture, essentiellement syntaxique, devait s’imposer. Elle seule leur en imposerait. Il ne fallait surtout pas utiliser le mot « barbarie ». C’était l’impasse. Il fallait suspendre, se déprendre, s’éprendre. On hochait la tête autour de lui. Personne n’avait pris le temps de questionner son honnêteté. On avait le tournis. On l’admirait. On voulait qu’il se taise. Et lui ne désirait qu’une seule chose (sans se l’avouer, sans même le savoir) : que l’oubli gagne, que l’on passe à l’étape suivante.
C’est alors que l’invitation d’Earl University était apparue sur l’écran de l’ordinateur. Hector avait senti les larmes lui monter aux yeux et un fou rire le saisir à la gorge.
C’était au mois de mai dernier. Le joli mois de mai, et c’était urgent. Il avait du mal à y croire. Comment ? Pourquoi lui ? Les États-Unis, vraiment ? Il avait postulé pour une bourse d’écriture en Slovénie, l’automne précédent, et ne l’avait pas obtenue. Earl University. Ce n’était pas Harvard ni Columbia, mais c’était tout de même très bien. C’était à la fois le pied à l’étrier et le retour aux sources. Le retour à l’étrier et le pied dans la source. Cette nouvelle le rendait gaga.
Sylvie avait immédiatement accepté. Comme elle faisait toujours. Dire oui pour être tranquille. Et regretter après.
Dès qu’il avait foulé le sol en marbre miroitant de l’aéroport de Raleigh-Durham, Hector s’était senti différent : un homme complètement neuf. Il ne ressentait plus aucune douleur physique. Pas même l’engourdissement naturel lié aux longues heures de vol. D’où venaient-elles, toutes ces douleurs, depuis tant d’années ? Au cœur de l’oignon qui avait déformé l’articulation de son pied, dans la pointe de l’omoplate gauche, le long de la nuque, sur le côté de la rotule droite, elles semblaient s’être installées pour toujours, colonisant peu à peu son corps, pareilles à une mousse, un lichen, un lierre, douées de la même vigueur, circulant selon des trajets tout aussi sinueux. D’où venaient-elles ? Où s’étaient-elles enfuies ? Reviendraient-elles à son retour à Paris ?
Il aimait la vie avec Sylvie. C’était une femme si inefficace, si sauvage, l’exact opposé d’Edwina, sa mère, toujours si affairée, si mondaine. Il adorait que sa vie avec Sylvie évoquât si peu celle qu’avait menée le couple formé par ses parents.
Leur vie, à Sylvie et à lui, ne ressemblait à rien. Parfois le pain était frais, parfois, il était rassis, parfois il n’y en avait pas durant plusieurs jours. Ils dînaient au café pendant deux mois et, le mois suivant, ne mettaient pas le nez dehors. Edwina parlait de leur côté bohème et elle avait, en prononçant ce mot, la grimace de qui goûte un mets potentiellement avarié. C’était beau, cette liberté. C’était une victoire sur le passé. Mais là, dans l’aéroport, Hector avait eu soudain envie d’une existence structurée, et là, dans ce lieu moderne éclairé par un plafond ondulé à demi translucide, il avait entrevu la possibilité d’une organisation nouvelle, d’un mode de vie. À l’époque où il fumait, les cigarettes l’aidaient à structurer sa journée. Il avait dû arrêter à cause des brûlures d’estomac. Peut-être devrait-il reprendre. Ses poumons étaient splendides.
À son retour, Hector avait dit à Sylvie qu’il avait noué beaucoup de contacts. Elle avait été surprise par cette formulation et aussi par l’expression sur son visage. Était-ce une traduction littérale de l’anglais ? Elle qui n’était pas d’un naturel jaloux s’était sentie piquée. Qu’y avait-il de l’autre côté de l’Océan ? Qui y avait-il ? Elle n’avait jamais accompli cette traversée. Pour elle, outre-Atlantique ça s’arrêtait aux îles Scilly, aux confins de la mer Celtique. Elle se sentait des virginités de conquistador. Elle avait vu des westerns, mangé des hamburgers, connaissait le grand roman américain mieux que les classiques français, mais elle ne savait de ce continent que ce qu’on lui en avait raconté. Des mots, toutes sortes de mots, des noms propres aussi, inondaient son cerveau. Nouvelle-Angleterre, tipi, barmaid, revolver, maccarthysme, Cochise, Boston, Tea Party, tuniques bleues, prohibition, pancakes, Duke Ellington, Nasa, Hollywood, Henry James, rodéo, milk-shakes, lasso, Santa Monica, cow-boy, William Faulkner, Bette Davis, Jefferson, base-ball, bourbon on the rocks, Gatsby, la route 61, la route 1, le New Yorker, Gershwin, Miami, Marilyn Monroe, le clan Kennedy, Manhattan, la guerre du Vietnam. Elle irait. Elle irait et elle verrait toutes ces choses qu’elle avait imaginées sans effort, guidée par les voix qui n’avaient fait que se multiplier, que s’amplifier. Les États-Unis étaient devenus le centre, et le reste de la planète en était la province. Les vêtements étaient fabriqués en Chine, en Inde, mais les idées, la musique, les images affluaient du grand continent nord-américain en rafales d’un vent tiède qui vous décoiffait pour vous recoiffer aussitôt. L’horreur et l’espoir serrés comme deux osselets jumeaux au creux d’une main unique.
L’espoir, oui. C’était peut-être le mot le plus juste pour qualifier le sentiment qui avait envahi Hector dès sa première rencontre avec Farah Asmanantou venue l’accueillir à l’aéroport. Elle l’attendait de l’autre côté de la douane, plus grande qu’il ne se l’était représentée, la peau souple et brune comme la surface vernissée d’un gâteau. Ses cheveux dégageaient un parfum de vanille. N’était-ce d’ailleurs que ses cheveux ? Un léger affolement, depuis longtemps disparu, s’était emparé de lui. Il avait relevé le col de sa chemise. Le petit triangle de tissu auquel il s’accrochait dans les moments de nervosité. Farah avait ouvert grand les bras en le voyant. Il l’avait imitée, lâchant la poignée de sa valise. Ils avaient hésité un instant, face à face, ne sachant s’ils allaient adopter le « hug », cette étreinte chaste qu’on ignore comment pratiquer en France, ou la « bise », code précieux qu’on échangeait dans le département d’études romanes d’Earl University pour signifier une européanophilie sincère. L’hésitation avait eu raison d’eux. Leurs bras étaient retombés le long de leurs flancs sans que le moindre contact ait eu lieu. Ce moment de maladresse partagée était touchant, comme un premier baiser contrarié par les nez qui se heurtent. Hector s’était senti rajeuni, puissant. Les heures suivantes lui avaient paru enchantées. La large route sur laquelle les voitures roulaient paisiblement, presque sans bruit entre les pins, le ciel lavé, les champs fleuris par des corolles jaunes abritant un minuscule visage sombre.
« Qu’est-ce que c’est ? avait-il demandé.
– Du coton, avait répondu Farah.
– Non, les fleurs, là, dans les champs.
– C’est le coton en fleur. La fleur de coton. »
La fleur de coton, s’était-il répété pour lui-même, ébahi par la douceur des mots. De ce continent, il ne connaissait que les villes : New York, Boston, Chicago, à peine. Il avait aussi séjourné deux mois, durant ses études, à San Antonio, mais il n’en gardait que peu de souvenirs. L’ivresse de la nature l’avait gagné aussitôt. Une nature exotique, démesurée.
« Vous allez vous plaire ici, j’en suis sûre, avait affirmé Farah. Vous serez aussi heureux qu’on peut l’être. »
L’oracle avait commencé de se matérialiser dès son entrée dans la salle du pavillon de français où l’attendaient ses futurs collègues. Huit femmes et deux hommes. Il avait eu toutefois le sentiment que les deux hommes étaient plutôt les eunuques de ce qu’il considérait déjà comme son futur harem. Jhersy Gonçalves et Matthieu Puitsdevant portaient des sous-pulls à col roulé en jersey léger qui soulignaient leur poitrine molle. S’étaient-ils donné le mot ? Était-ce un uniforme ? L’un était couleur aubergine, l’autre d’un beige poudré. Bien que de morphologie et de type différents, les deux professeurs, l’un spécialiste du théâtre classique, l’autre de linguistique de l’énonciation, semblaient être deux frères. Les femmes ne les regardaient pas. Elles leur parlaient, leur demandaient de leur servir s’il te plaît un café avec un peu de sucre, mais elles ne les regardaient pas.
Lorsqu’il avait quitté Paris, Hector était un membre de l’université proche de la retraite, aux pieds déformés et douloureux, aux joues légèrement couperosées, aux fesses plates, aux épaules tombantes. À peine arrivé en Caroline du Nord, voilà que, telle la baudruche qui s’emplit d’hélium, il s’élevait sans effort, gonflé d’une euphorie inattendue. Il avait espéré la reconnaissance et voilà qu’il obtenait mieux. Il obtenait ce à quoi il n’avait pas envisagé de goûter, ce à quoi il avait renoncé depuis des années et dont il n’aurait su prononcer le nom. Une chose… Une chose étonnante. Une chose émoustillante. À une époque, il s’en était approché, avec certaines de ses étudiantes, troublées un temps par son statut, sa verve. Mais ces jeunes femmes ne l’intéressaient pas et elles-mêmes se lassaient vite du petit jeu de la séduction qui ne menait nulle part. À Nanterre, la concurrence était rude. À Nanterre, il n’était rien. Ici, elles avaient faim. Ici, il devenait la proie et le prédateur. Archéologues d’un jour, Véronique, Eleanor, Nolwenn, Marie-Pierre, Joan, Louise, Rosy et Latifa venaient de mettre au jour un des derniers spécimens de mâle alpha.
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