La chance de leur vie
Chapitre 3
Protégez mes parents. Protégez-les d’eux-mêmes et des autres. Ce sont de braves gens et, comme vous le savez, les braves gens ne courent pas les rues. Pourquoi sont-ils braves ? Je vais vous le dire. Ils sont innocents et ignorants de leur condition. Ils avancent, je le vois, avec courage et honnêteté. Ils ont connu des chagrins. Ils ont connu des épreuves. Jamais ils n’en parlent. Jamais ils ne se plaignent. Ils avancent, aussi aveugles que des lombrics, aussi industrieux et inoffensifs. Ils s’aiment l’un l’autre. C’est si rare. Hector aime Sylvie. Sylvie aime Hector. Ce sont mes parents. Mes pauvres parents. Mes vieux parents. Mes pauvres vieux parents. Protégez-les…
« Qu’est-ce que tu fais ? » demande Sylvie qui se tient depuis quelques minutes dans l’embrasure de la porte menant au garage. Elle observe Lester, debout, qui se balance d’avant en arrière, un épais volume entre les mains. « Lester ! Qu’est-ce que tu fabriques ? Réponds-moi.
– Je ne m’appelle plus Lester, lui dit-il, se tournant lentement vers elle. Je m’appelle Absalom Absalom. Appelle-moi ainsi.
– Je t’appelle comme je veux. Comme nous t’avons baptisé, ton père et moi.
– Mais vous ne m’avez pas baptisé.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– J’ai été baptisé dans l’avion. L’hôtesse m’a oint. C’était mon baptême de l’air. »
Sylvie rit très fort et Lester rit avec elle.
« Sérieusement, qu’est-ce que tu fabriques là, dans la cave, tout seul ? Il fait beau dehors.
– Ce n’est pas une cave, Sylvie, c’est un garage.
– Appelle-moi maman.
– C’est un garage.
– Tu pries ? demande-t-elle d’un ton soupçonneux en désignant le livre que Lester serre à présent contre sa poitrine.
– Non. Je joue à la Wii.
– Il n’y a pas de console, pas d’écran. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
– J’irai allumer la console quand je serai prêt. Je m’entraîne. Je suis en train de m’échauffer si tu préfères.
– Et ça, c’est quoi ? poursuit Sylvie en touchant le livre du bout de l’index.
– Quoi, ça ?
– Ce livre ? Ce n’est pas le mode d’emploi d’un jeu vidéo ?
– Non, répond Lester en lui montrant la couverture. Ce sont Les Confessions de saint Augustin.
– Ah, quand même !
– Quoi ?
– Tu avoues.
– Quoi ?
– Que tu lis saint Augustin.
– Je ne le lis pas. J’ai pris ce livre parce qu’il a le poids exact qu’il faut pour développer ses biceps sans se faire une tendinite. Tu veux que je te montre le tutoriel ?
– Non, je veux que tu viennes dehors profiter du soleil.
– D’accord, maman. »
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