La chance de leur vie
Chapitre 43
M. et Mme Lowell, M. Gurzinsky, M. et Mme Peabody, Mme Silver, M. et Mme Cordoba, M. et Mme Borenstein, M. et Mme Lewis, M. et Mme Biltmore-Hunt sont réunis, à l’initiative de Mme Silver (la plus imaginative des mères), chez M. et Mme Lowell qui ont gentiment accepté d’accueillir tout le monde, parce qu’ils possèdent une grande maison et sont heureux de pouvoir mettre leur salon à disposition. « L’entraide est une valeur capitale », insiste Mme Lowell, grande, mince, plus chic qu’une Parisienne de la rive gauche, en accueillant les autres parents qu’elle est ravie de rencontrer car ils n’ont jamais eu l’occasion… Il est vrai qu’aux galas qu’elle organise avec l’association caritative dont elle est présidente, aucune de ces personnes n’aurait les moyens de régler le moins cher des billets d’entrée. Bien sûr elle ne dit pas cela. Elle serre les mains rougies, moites, sèches entre ses longs doigts fins et parfumés qu’ornent des bagues de créateurs. « Entrez, entrez ! clame-t-elle d’une voix enthousiaste et qu’elle espère chaleureuse. Mettez vos manteaux sur la méridienne. C’est sans façon. » M. et Mme Cordoba attendent de voir où les autres posent leurs affaires pour retirer, lui son blouson, elle son imper, parce qu’ils ne savent ni l’un ni l’autre à quoi ressemble une méridienne. Ils n’en ont jamais vu avant, ignorent que c’est le nom d’un meuble. Mme Borenstein et Mme Biltmore-Hunt échangent un regard de connivence après avoir salué les Cordoba. Elles se sont croisées à l’association des parents d’élèves du collège et savent qu’il y a beaucoup de problèmes dans la famille Cordoba. L’enfant est battu. Salement battu. Il faut dire aussi qu’il n’est pas facile, ce petit Mario. L’une d’elles se souvient de l’avoir reçu à un anniversaire en primaire et, mon Dieu, il était si irritant, si insupportable, avec sa voix de crécelle et son bégaiement atroce, qu’elle avait pensé s’attacher les mains pour ne pas lui coller une gifle.
Une domestique en uniforme noir et tablier blanc, avec un diadème en broderie anglaise, sert les rafraîchissements. Mme Lowell regrette d’avoir fait appel à Bibi-Jewel. Elle aurait dû lui proposer de prendre son après-midi, car elle note que ses convives n’ont pas l’habitude d’être servis et se sentent mal à l’aise. Pour détendre l’atmosphère, elle dépose un baiser sur la main de sa bonne, comme pour donner l’illusion d’une relation de famille ou d’amitié. Bibi, qui n’a rien contre sa patronne et comprend parfaitement la situation, fait un grand sourire et pose trois secondes une demi-fesse sur l’accoudoir du gigantesque canapé sur lequel sont installés M. et Mme Lowell. Il faudra, songe Mme Lowell, que je lui offre un petit foulard en soie ou une barrette ouvragée.
M. Borenstein dit que le plus simple serait d’appeler la police. Après tout, il s’agit d’une banale affaire de vol. Certains parents regardent leurs chaussures, d’autres le plafond. Mme Borenstein prend la main de son mari, sans réfléchir, et la serre dans la sienne. M. Cordoba pense que ce type est une chiffe molle, que la police, c’est chiffe molle même combat, qu’il est parfaitement capable de régler ça tout seul, avec son flingo, ou, plus propre, avec une barre à mine. On n’est pas au Far West, mais on n’est pas des dégénérés, merde. Il ne dit rien parce qu’il redoute de parler en public. Il n’a jamais été bon à l’oral. Il tremble un peu des genoux, à cause de cette maison qui est plus grande que l’église de son quartier, à cause de Mme Lowell qui a l’air d’avoir vingt ans de moins que son épouse et ressemble à un mannequin de magazine. Contre ces peurs-là, le flingo, la barre à mine, la batte de base-ball, les poings, ne peuvent rien.
M. Lewis, qui habite en face de chez les Borenstein mais ne leur a jamais adressé la parole, rompt le silence et déclare qu’il vaut peut-être mieux régler les choses soi-même, entre soi, pour le bien-être de leurs enfants et de la communauté. Mme Silver abonde dans son sens. Elle hoche vigoureusement la tête et propose les services d’un médiateur, un ami à elle, un pasteur très concerné par l’éducation des jeunes et qui acceptera, elle en est sûre, d’intervenir à titre gracieux. M. Lowell dit pourquoi pas et ouvre distraitement sa boîte à cigares, signe qu’il s’ennuie. M. Gurzinsky affirme qu’on n’a pas besoin de mêler qui que ce soit à cette affaire. « On n’en a pas besoin. Vous voulez savoir pourquoi on n’en a pas besoin ? Je vais vous dire pourquoi on n’en a pas besoin. Pas plus de la police que d’un médiateur. » Ils sont tous adultes, ils sont tous des citoyens responsables. Ils vont se débrouiller. Mme Biltmore-Hunt, qui n’est pas encore intervenue et note que les Peabody se taisent eux aussi depuis le début, décide d’engager une conversation parallèle à voix basse avec cette dame noire assise à côté d’elle, qui a beaucoup de classe et qui doit sans doute se sentir un peu étrangère à leur monde. Quelle faute de goût aussi de faire servir les boissons par une employée de couleur en uniforme. « Vous êtes la maman d’Andy ? » lui chuchote-t-elle. Mme Peabody murmure : « Oui », puis elle ajoute, toujours à voix basse : « Il vous a parlé des mains, des petites mains, des mains toutes douces ? » Mme Biltmore-Hunt fronce les sourcils et se tourne vers son mari pour lui glisser cette information nouvelle à l’oreille.
« Comment ça, les petites mains ? rétorque M. Lowell qui a entendu M. Biltmore-Hunt en glisser un mot, à son tour, à Mme Lewis. Mais de quoi parle-t-on ? »
La pièce bruisse depuis quelques minutes d’une rumeur en sourdine, qui double la conversation officielle autour de la marche à suivre.
« Vous aussi, elle vous a parlé des petites mains, des mains si douces ? » demande Mme Silver.
M. Lewis se lève et conclut la rencontre. Pendant qu’il s’adresse à eux, les autres parents remarquent sa coupe en brosse, sa posture droite, vigoureuse sans être raide, sa mâchoire carrée, ses cuisses étonnamment larges et musclées. Certains d’entre eux savent que c’est un militaire, un héros de la guerre en Irak et que l’un de ses pieds a été remplacé par une prothèse à la suite d’un assaut, d’une explosion, d’un accident d’hélicoptère… Les versions divergent.
« Assez parlé, clame-t-il d’une voix autoritaire. C’est plus qu’une banale affaire de vol. On y va demain. Tous ensemble. On tire ça au clair en urgence. Madame Silver, on peut compter sur votre ami médiateur ?
– Et figurez-vous qu’il parle français en plus ! » s’exclame celle-ci, heureuse d’être, en quelque sorte, l’héroïne de cette rencontre.
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