La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 27 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 27

Une minute de silence. C’est ce que propose le doyen McRevor à la communauté des francophiles, des francophones, des professeurs, des étudiants, des expatriés, réunis dans une salle qui a des allures d’église. Les murs sont peints en bleu Vierge Marie. Ils sont divisés en plusieurs panneaux séparés les uns des autres par de hauts piliers de chêne sombre, qui semblent soutenir un plafond en ogives où d’anciennes dorures subsistent par endroits. Les fenêtres, qui s’ouvrent à plus de trois mètres du sol et se dressent, étroites et gigantesques, comme les vitraux d’une cathédrale, laissent entrer une lumière faible, dorée, qui sublime les visages, les regards, le dessus des mains. Bientôt, on allumera les lustres. Des projecteurs illumineront l’estrade. Mais, pour l’instant, on se contente du jour déclinant, propre à entretenir la mélancolie et la méditation. Les chaises, munies d’un pupitre escamotable, sont du même bois sombre que les piliers. Hector a précisé à Sylvie qu’ils se trouvaient dans les locaux de la faculté de théologie. Une odeur de cire réconfortante flotte dans l’air. Debout, mains le long du corps, dans le dos, ou bras croisés, on regarde de préférence ses pieds, parfois le dos de la personne installée devant soi.

Lorsque La Marseillaise a retenti, certains ont chanté, d’autres ont posé une main sur leur poitrine. Et lorsque la musique s’est interrompue, le doyen a proposé « une minute de silence en mémoire des blessés, des disparus, en l’honneur des familles éprouvées et d’un pays frère dont la jeunesse a été sauvagement atteinte, dont le cœur a été terriblement touché ». Sylvie perçoit une satisfaction troublante dans la voix de McRevor, amplifiée par le micro. Au moment de prononcer son discours, il n’est plus le directeur d’une université américaine moyennement prestigieuse. Il est propulsé au rang de grand homme. Les efforts qu’il produit pour exprimer sa contrition, son empathie, la petitesse de son être face à l’immensité de la tragédie le font enfler. La baudruche est prête à rompre quand il demande enfin le silence.

Certains toussent. Une petite toux sèche, nerveuse. D’autres se mouchent. Pourquoi est-il si difficile à ces personnes d’attendre soixante secondes pour émettre des bruits qui rompent le pacte ? On a demandé le silence, aurait envie de leur rappeler Sylvie, pas simplement la fin des bavardages. Un silence total, comme celui qui suit la mort. Un silence comme une manifestation du néant. Soixante secondes, ce n’est pas long. Elles s’écoulent cependant avec une lenteur accentuée par l’incapacité de tous, et d’elle la première, à se concentrer, à se réprimer, à interrompre le flot des pensées parasites pour se concentrer sur le souvenir, l’émotion, sur la prise en compte de ce qui s’est passé.

Hector la tient par le bras. Il est très attentionné depuis qu’ils ont quitté la maison. Il semble vouloir la protéger, la réconforter. Mais à quoi songe-t-il ? Parvient-il, lui plus que les autres membres de l’assemblée présents dans la salle, les figurants de leur nouvelle vie – Farah Asmanantou, Lauren Brazelton, French Bob, Jhersy Gonçalves, Matthieu Puitsdevant, Thibault de l’Alliance française – et tous les autres, ceux qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’a encore jamais vus, ceux qu’elle a croisés sur le campus ou au supermarché, ceux qui découvrent que le professeur Vickery a une femme, beaucoup plus petite que lui et dont les cheveux frisent facilement, celles qui la regardent avec un mélange d’affection et de pitié parce qu’elles ont couché avec son mari et que c’était – oh, mon Dieu, c’était magique, parce que cet homme connaît le corps des femmes et en joue comme d’une viole, parce qu’il vous dit à l’oreille des mots, des phrases qui, parce que c’est du français, peut-être, mais aussi parce que c’est du sexe, des mots crus qu’il prononce avec douceur et naturel comme si c’était une langue qu’il maîtrisait mieux que quiconque, des phrases qui vous mènent à des paroxysmes, à des espaces où le désir se déploie, flamboie et dure… parvient-il donc, lui, Hector, son mari, à se concentrer, à se recueillir ? Pense-t-il aux ravissantes fesses, au poignet gracieux, à l’intérieur doux à mourir d’une cuisse à peine grasse, à l’arrière d’un genou qu’un réseau de veines bleues presque invisibles sous la peau ambrée rend délicieusement vulnérable, au parfum que dégage une nuque à la naissance des cheveux, au talon qui cogne de plaisir contre le sol ? Pense-t-il à la bouche ? À toutes les bouches ? Celles qui parlent, celles qui se taisent, celles qui lèchent, celles qui sucent, celles qui s’offrent, celles qui se serrent ? Pense-t-il à l’ardeur de la débauche ? Mais peut-être ne pense-t-il à rien, comme il le lui a expliqué un jour.

« La plupart du temps – lui avait-il confié, des années plus tôt, dans un café à l’angle du boulevard Saint-Germain et du boulevard Saint-Michel, un café qui n’existe plus, comme de si nombreux lieux de leur jeunesse – quand je ne réfléchis pas spécifiquement à quelque chose, je ne pense à rien. »

Sylvie tient cette phrase pour un trésor. Il ne pense à rien, se dit-elle parfois, et l’apaisement qu’elle en retire est souverain. Combien de fois, lorsque, la tête blottie sur sa poitrine, elle écoutait son cœur battre en exigeant de ce son répétitif et persistant qu’il la guidât hors de la jungle du chagrin, n’avait-elle pas invoqué la formule ? Hector, songeait-elle, à cet instant, ne pense à rien. Il ne pense à rien, comme un arbre contre lequel on se colle ne pense à rien, comme le ciel que l’on contemple ne pense à rien. Un court moment, alors, grâce à l’envoûtement de la phrase, elle parvenait elle-même à accéder au vide, un lieu terne, froid, mais un lieu dans lequel son enfant n’était pas mort, car dans ce lieu, il n’avait jamais existé.

Elle se trompait.

Durant ces matinées où ni l’un ni l’autre ne réussissait à se lever, Hector ne pensait pas à rien. Il pensait à la toute petite fille bleue, à ses joues rondes et grises, à sa minuscule bouche dont l’arc supérieur était la plus belle chose qu’il eût jamais vue, au bout de ses doigts presque pointus, tant ils étaient fins, ornés d’ongles longs absolument transparents, à ses pieds rectangulaires et mous qui lui avaient paru si grands, à l’arrière de son crâne dont il percevait encore la perfection de l’arrondi au creux de sa paume. Il pensait à la fillette courageuse et endurante qu’elle serait devenue, à l’adolescente insolente et bornée, à la jeune femme fière et spirituelle.

Il avait mal dans tout le visage à force de retenir ses larmes. Mal au ventre aussi à cause des sanglots qu’il ne laissait pas échapper. Il ignorait lui-même la raison pour laquelle il se contraignait tant. Pourquoi ne se frappait-il pas la tête contre les murs en hurlant ? Pourquoi s’interdisait-il le cri qui aurait, pour un temps, desserré l’étau de sa gorge ? Sylvie et lui auraient pu, front contre front, ou dans les bras l’un de l’autre, passer des journées à gémir, à se vider d’eau salée par les yeux et d’eau gluante par le nez. Mais comment faire après ? Comment raccrocher le wagon des jours ? Revenir à la surface de la vie ? Là où se trouvaient les autres, ceux qui, durant un temps, préféreraient éviter leur regard, par crainte, par horreur, par superstition aussi, peut-être. Quand on a été touché par la mort, on se change en paria. D’avoir été touché, on devient intouchable. Ils auraient eu besoin qu’on les soutienne, qu’on les enlace, qu’on les embrasse, mais personne n’osait. Ils étaient devenus tabous et, d’une certaine façon, l’un pour l’autre, ils l’étaient devenus aussi, tabous, intouchables, comme si le nourrisson sublime par sa taille, sa beauté et le gris bleuté de sa peau, nuée d’orage, les avait, en les quittant, nimbés d’une substance particulière, sacrée, magique. Pendant quelque temps, ils avaient tourné sur eux-mêmes, en silence, dans l’appartement dont les interrupteurs, le frigo, la cuisinière, le rasoir électrique, la cafetière ne servaient plus à rien. Lentement, ils tournaient sur eux-mêmes, à peine, comme le mobile pendu au-dessus du berceau vide que, bientôt, ils descendraient à la cave.

Si Hector ne pleurait pas, c’était – mais il l’ignorait parfaitement – pour rassurer Sylvie. Il ne connaissait aucun autre moyen de la secourir. Il ne se disait pas qu’elle souffrait plus que lui, que c’était plus âpre pour elle parce qu’elle avait porté leur enfant, qu’elle l’avait senti vivre en elle, que le bébé s’était vaillamment frayé un chemin entre ses jambes et que son corps s’en souvenait. Il pensait – contrairement à ce que croyait Sylvie –, il pensait : J’aime cette femme, cette petite femme si étrange, si têtue et si courageuse. Je veux qu’elle revive. Qu’elle soit de nouveau joyeuse. Qu’elle rie. Quand elle rit, le monde bascule, comme sur une balançoire, on voit tout différemment. Je veux qu’elle ronge les os du poulet, qu’il y ait des traces de grenadine aux commissures de ses lèvres, qu’elle s’entraîne à faire la roue, qu’elle fasse son abrutie en relisant mes articles avec de grands yeux de hibou comme si elle ne comprenait rien, alors qu’elle comprend tout. Je veux qu’elle m’énerve, qu’elle m’énerve de nouveau, qu’elle m’énerve tant que j’aie envie de l’étrangler.

Un jour parmi tous ces jours, tandis qu’elle avait la tête posée sur la poitrine d’Hector, Sylvie avait lu, sans vraiment faire exprès, ce qui était inscrit sur la tranche d’un livre. Il était là, sur le sol, près du lit, depuis des semaines sans doute, mais c’était comme si elle le voyait pour la première fois. Il y avait, tout à fait à gauche, le nom de l’éditeur, au milieu, le titre, et à droite, le nom de l’auteur. Elle avait lu et relu ces arrangements de lettres sans entendre les syllabes qu’ils formaient dans un premier temps, comme s’il s’était agi d’un exercice oculaire abstrait. Le lendemain, elle entendit les sons associés. Les mots se mirent à résonner et elle recommença à les lire, encore et encore, mentalement, sans remuer les lèvres, mais en écoutant. Le surlendemain, elle hasarda son regard sur le dos du roman et déchiffra le nom de l’auteur, tout en haut, puis, plus bas, rangées en un pavé d’une quinzaine de lignes, des phrases qui racontaient quelque chose. Une histoire. Le révérend Timothy Fortune, autrefois employé de la banque Lloyds, a déjà passé dix années de sa vie dans les mers du Sud en tant que missionnaire lorsqu’il accepte, sur un coup de tête, de partir en mission dans l’île de Fanua, aussi reculée qu’inaccessible. Sur ce territoire l’homme blanc est une rareté. Durant les trois années qu’il y passe, toutefois, il ne parvient à faire qu’un unique converti : un garçon nommé Lueli qui l’aime avec dévotion. Cet amour ainsi que la liberté sensuelle des insulaires produisent en Monsieur Fortune un bouleversement irréversible. Combien de fois avait-elle lu ce résumé, jusqu’à le connaître par cœur ? Il se déclenchait sans qu’elle eût besoin d’avoir le livre sous les yeux, parfois à partir du milieu, et c’était comme un mantra, un voyage qu’elle aurait fait elle-même dans les mers du Sud, que l’on ne nommait plus ainsi, ce qui faisait que son voyage dans l’espace était aussi un voyage dans le temps. Elle commença bientôt à distinguer les traits du révérend Fortune et ceux du jeune Lueli. Elle rêvait de cocotiers, d’ananas, de lianes, de ruisseaux, de serpents endormis, de murs en terre sèche, de fleurs exotiques au parfum entêtant.

Un matin, Hector la trouva, dans la chambre, assise par terre, le dos contre le lit, genoux repliés sur la poitrine. Elle lisait. Il pensa : Elle n’a plus besoin de moi, et il retourna travailler.

Dès qu’elle eut terminé ce roman, elle en prit un autre : Lolly Willowes, après avoir enduré vingt années d’effacement complet dans son rôle de tante célibataire et gouvernante des enfants de sa sœur, décide de quitter sa famille pour aller s’installer dans un petit village du Bedfordshire. Là, heureuse et sans entraves, elle goûte une existence nouvelle troublée seulement par le sentiment d’un secret qu’il lui reste à découvrir. Avec l’aide de son chat et du Diable, Lolly Willowes apprivoise son don pour la sorcellerie et accède à une liberté absolue. Toutefois, de peur de revivre le vertige de la fin du livre – quand, dès la dernière phrase lue, elle avait senti le chagrin et l’écœurement du chagrin lui nouer le ventre –, elle avait déjà préparé le suivant, déterminée à ne laisser aucun interstice entre une lecture et une autre, et ce, jusqu’à avoir lu tous les volumes que la bibliophilie de son mari avait entassés du sol au plafond, sur des étagères, au sommet des placards, sur le plan de travail de la cuisine, dans les moindres recoins, et jusque sous leur lit.

« Merci, chers amis, chers confrères. »

La voix du doyen McRevor tonne dans le micro. Quelques toux supplémentaires se font entendre, plus décidées, plus grasses.

« Nous allons à présent enchaîner, même si c’est difficile, même si cela peut vous paraître artificiel, avec le programme qui était prévu en cette soirée spéciale consacrée à l’art d’aimer dans la poésie médiévale, je vous demande donc d’applaudir nos invités : Jessica Hartford de l’université de Norwich, actuellement en résidence chez nous, qui présentera sa préface à la nouvelle édition savante des chansons de Conon de Béthune, en conversation avec Graziella Fornetti de l’université de Venise, qui nous fait la grâce de nous rendre visite avant de se rendre à San Francisco – un sacré détour pour vous, Graziella ! – où elle participera, en tant qu’auteur, ou autrice – comment doit-on dire ? –, au festival international Words Without a Cause, et qui va nous parler ce soir de sa lecture très originale des Lais de Marie de France. Merci à vous, donc, de les accueillir chaleureusement car, quoi qu’il arrive et malgré le sang versé, la vie continue ! Plus que jamais ! »

Des applaudissements enthousiastes suivent.

Hector, qui n’a pas lâché le bras de son épouse, ne se joint pas à l’ovation générale.

Sylvie remarque une femme qui quitte la salle précipitamment.

Elle se dit : C’est elle. C’est la maîtresse de mon mari. Et puis non. Ce n’est peut-être qu’une expatriée parmi d’autres, séparée depuis trop longtemps des siens, ravagée par le mal du pays et peut-être – qui sait – par la perte d’un proche que cette minute de silence chahutée, abrégée par l’annonce de discussions autour de l’amour courtois, a déroutée ou choquée. Oui, c’est la bonne hypothèse. D’ailleurs, plusieurs après elle, après cette femme qui n’est sûrement pas la maîtresse de son mari, quittent les lieux, aussi discrètement que possible, car il faut être poli avec les universitaires invitées qui n’y sont pour rien et qui vont sans doute éprouver quelque gêne à exprimer leur vision de poèmes écrits en des temps non moins barbares, mais différemment barbares.

Et puis Sylvie n’a aucunement envie d’être ce genre d’épouse, suspicieuse, inquiète, qui contrôle et surveille. Ce serait avilissant. Cela ne l’intéresse tout simplement pas. Elle s’avoue cependant à elle-même qu’elle aimerait connaître son visage, le visage de l’autre femme. Celui non pas de la concurrente, de l’ennemie, de la salope, mais le visage qui a ému son mari, si difficile à émouvoir. Elle songe aux silhouettes qu’elle a croisées et remarquées depuis son arrivée. Des femmes plus jeunes qu’elle, beaucoup plus jeunes mais si fatiguées, comme brûlées de l’intérieur par on ne sait quoi. Des femmes autonomes, indépendantes, qui travaillent, élèvent leurs enfants, paient un loyer avec l’aide ou non de leur conjoint. Car, après tout, je suis un genre de princesse, pense Sylvie, puisque je n’ai jamais eu à gagner ma vie. Qu’ai-je fait tout ce temps ? Toutes ces années ? J’ai lu la totalité de la bibliothèque d’un philosophe français qui est aussi poète et se trouve être mon mari. J’ai couvé deux enfants. J’en ai élevé un, et encore, pas tout à fait et si mal.

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