La chance de leur vie
Chapitre 6
Au retour, elle se perdit. Les maisons se ressemblaient toutes ; les rues étaient construites sur un modèle unique : larges, bordées de demeures en bois à un étage, se croisant à angle droit. Combien de kilomètres carrés identiques, de pâtés de maisons reproduits à l’infini ? Le puzzle simpliste des pelouses, les arbres bizarrement majestueux, comme s’ils avaient affirmé une supériorité antique : « À la fin de la civilisation (qui ne saurait tarder), nous reprendrons nos droits », semblaient-ils assurer du haut de leur futaie. Soudain, Sylvie se retrouva dans une venelle cabossée où s’alignaient des bâtisses de plain-pied, ou plutôt des cabanes aux fenêtres masquées par des planches clouées. Les habitants se préparaient-ils à accueillir un ouragan ? Dans les jardinets, devant les pavillons, l’herbe était soit brûlée, soit trop haute. À la place des fontaines en stuc imitant un rêve d’architecture italienne, des braseros rouillés, pattes en l’air, pareils à des sangliers abattus en pleine course, des seaux en plastique fendus, des morceaux de tuyau de toutes tailles dessinant un orgue aléatoire qu’aurait soufflé une explosion. Saisie, comme si elle avait basculé d’un seul coup dans un cauchemar, Sylvie ne vit pas le profond nid-de-poule qui déséquilibra la voiture. Le volant lui échappa des mains, la direction trop assistée du véhicule qu’elle connaissait encore mal l’envoya cogner contre un trottoir. Elle s’arrêta. Éteignit le moteur. Posa son front contre le volant et déclencha sans le vouloir le klaxon qui fit retentir sa plainte face à une enseigne branlante où l’on pouvait lire « Mr Black – Landscaping ». « Monsieur Noir – Paysagiste ». Derrière un grillage à moitié arraché, une pelouse plus pelée que ses voisines, mais où des azalées pimpantes venaient d’être plantées, déroulait son tapis sinistre.
« Vous avez un coup dans le nez, madame ? » lui dit un homme, penché vers la vitre ouverte, côté passager.
C’est du moins ce que Sylvie crut comprendre. La situation l’y aidait.
« Vous êtes mister Black ? » demanda-t-elle, et elle s’en voulut aussitôt car l’homme en question était noir et c’était vraiment idiot de penser que… mais c’était à cause du choc… et puis quel mal y avait-il, dans la mesure où elle n’y mettait aucune mauvaise intention ?
« Absolument, répondit-il fièrement. C’est moi. Mister Black, paysagiste. Vous aimez les fleurs ? Les azalées ? Les azalées sont mes préférées. Elles sont vigoureuses et fidèles.
– Cher mister Black. Je suis perdue. J’ai emmené mon fils à l’école et maintenant, je suis perdue. »
Elle s’exprimait si mal dans son anglais de collégienne. Ses phrases lui semblaient trop simples, creuses. Elle espérait que mister Black ne s’en offusquerait pas.
« Où allez-vous, madame ?
– Bitch Drive », répondit-elle, trop vite, prononçant mal. Son « i » était trop court. Voilà qu’elle lui demandait l’allée de la pute.
Il se gratta le menton, les yeux vers le ciel, comme si une carte de la ville y était déployée.
« Beech Drive, répéta-t-elle. C’est dans le quartier de Forest Hill. »
Mister Black redescendit de son nuage et lui indiqua la route avec une parfaite amabilité, avant de lui tendre sa carte de visite.
« Vous êtes nouvelle ici, lui dit-il. Vous aurez sûrement besoin de moi. Je viendrai planter des azalées dans votre pelouse. »
Y avait-il une allusion ? Et si oui, laquelle ?
Sylvie prit la carte, remercia son sauveur et fit demi-tour, comme il le lui avait conseillé. Elle s’engagea ensuite sur une route circulaire (un soulagement géométrique certain) et remercia en pensée mister Black de lui avoir donné les points de repère précieux qu’elle découvrait l’un après l’autre le long de son trajet, comme autant d’indices dans un jeu de piste. Le panneau « If you like blue grass » sur lequel manquaient le « u » de blue et le dernier « s » de grass ; la série de pins, quarante-trois de chaque côté, très précisément, lui avait-il appris, et sur le tronc de l’avant-dernier sur la droite, un ruban jaune avec un ballon et l’inscription « Happy Birthday Jody » ; et enfin la glycine albinos, parmi toutes ses sœurs mauves, qui marquait le carrefour où elle devait prendre à droite.
Les mains serrées sur le volant, Sylvie se rendit compte qu’elle suait abondamment, ce qui ne lui ressemblait pas. Elle nota aussi qu’elle avait gardé sur le visage le sourire de gratitude, sans doute un peu imbécile, qu’elle avait adressé à mister Black et qui pourrissait à présent sur ses lèvres, sans plus de raison.
Pourtant si. Il y avait une raison à ce sourire. Et la raison, c’était le parfum, le parfum subtil de la glycine envahissante, dévorante, omniprésente. Fines lianes jaillies de troncs flexibles qui s’enroulaient sur eux-mêmes, se tressaient, étranglaient le moindre poteau, tronc d’arbre, panneau de signalisation. Sylvie pensa que si un individu restait trop longtemps arrêté sur le bord de la route, il risquerait de disparaître, colonisé par cette plante enthousiaste et contorsionniste.
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