La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 29 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 29

Au retour, pas un mot. Le vaisseau spatial glisse dans la nuit, fil brûlant qui scie le beurre du soir en deux. Alors que le professeur Gonçalves ralentit, avec une excessive prudence, pour amorcer un virage, Sylvie aperçoit des lueurs sur la droite. C’est une clairière au cœur de la forêt. Des bougies sur le sol, des silhouettes de tailles différentes semblent danser en cercle autour d’une figure. Est-ce une statue ? Est-ce un arbuste ? C’est Lester, Sylvie le reconnaît à son bonnet péruvien dont les couleurs vives persistent malgré l’obscurité. Quel est ce sabbat ? se demande-t-elle. Car les flammes, autant que les corps agiles et agités qui se démènent autour de son fils, lui évoquent les démons d’Une nuit sur le mont Chauve.

« Protégez mes enfants, protégez mes frères et mes sœurs. Vos enfants. Mon doux Dieu, fais qu’ils ne connaissent pas le feu des armes, le tranchant des lames. Dieu, mon chéri, vois-les danser pour toi. Ils sont confiants. Ils sont jeunes. Nous sommes tes enfants. Nous sommes des enfants et nous te parlons la langue douce de nos corps innocents. Nous les offrons à toi. Non en sacrifice, mais dans la joie d’être avec toi et en toi. Ne nous repousse pas. Laisse-nous venir. »

Lester chante en français les mots que lui dicte sa passion. Ses ouailles répètent après lui certaines formules sans les comprendre, en les déformant quelque peu. Ils ont du mal à dire Dieu, alors ils répètent « chéri, chéri », parce qu’ils ont entendu ce mot étranger dans des films, que ça les amuse et que, pour l’instant, celui qu’ils appellent Absalom Absalom n’a exigé d’eux que la joie.

« Vous avez vu ? demande Sylvie.

– Quoi ?

– Là, sur la droite. Des enfants.

– Quels enfants ?

– Ils dansaient.

– Où ça ?

– Dans la forêt. »

Jhersy voudrait se tourner vers elle pour voir si elle plaisante, mais il préfère rester concentré sur la route. C’est un tronçon particulièrement dangereux à cause des dénivelés, de l’étroitesse de la chaussée et du manque de visibilité, surtout par une nuit comme celle-là, brune et sans lune.

« C’est mon fils, dit-elle. Il… »

Mais comment décrire ce qu’il fait. Peut-être Lester se consacre-t-il à un jeu de rôle.

« Votre fils ? Comment s’adapte-t-il ? Il a des petits camarades ? Quelle équipe a-t-il intégrée ?

– De quoi parlez-vous ?

– Ma fille était championne de basket et mon fils pratiquait le football. Pas votre football. Le football d’ici. Vous connaissez ? Votre fils est sportif ?

– Non.

– Il a une maladie ?

– Pas du tout. Il est en parfaite santé. Il… il danse.

– Ah, je vois, dit Jhersy avec une chaleur excessive. Oui, je comprends. Bien sûr. Il danse. Certains garçons sont comme ça. Ils préfèrent la danse. »

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