La chance de leur vie
Chapitre 20
La machine à laver ne fonctionnait plus. Voilà que les problèmes, les vrais, commençaient. Sylvie avait remarqué plusieurs fois, au cours de sa vie, que les appareils électroménagers œuvraient comme autant de Cassandre inanimées et modernes. Un moteur lâchait, un boîtier électronique rendait l’âme, et c’était le signe avant-coureur d’une catastrophe plus grande, d’une mauvaise période qui ne prenait pas forcément fin avec la réparation. La semaine précédente, un premier indice s’était manifesté. Cette fois, c’était venu du lave-vaisselle. Hector avait démontré tant de fois à Sylvie qu’elle ignorait comment y ranger correctement les assiettes et les plats qu’il avait fini par renoncer à lui enseigner cet art et à prendre lui-même en charge cette tâche plus délicate qu’il n’y paraissait. Sylvie, lorsqu’elle ouvrait l’appareil, ne pouvait que constater l’efficacité et la sagesse de son mari. Chaque ustensile trouvait sa place, s’imbriquait dans un autre sans gêner la circulation de l’eau ni le ballet des tourniquets dispensateurs. Les couverts, rangés dans le panier supérieur, étaient si méticuleusement alignés qu’on aurait cru un bataillon prêt à lancer l’assaut. Tout brillait. Tout répondait à une volonté raisonnée, à un ordre suprême. C’était une forme d’expression à part entière, mineure certes, mais tout de même. On ouvrait le battant et un sentiment esthétique se dégageait du caisson, irrépressiblement.
Pourtant, quelques jours plus tôt, lorsque Sylvie avait tiré le plateau supérieur (elle avait le droit de ranger la vaisselle dans les placards, une fois le programme terminé), elle avait ressenti une inquiétude immédiate en découvrant l’anarchie qui régnait dans l’arrangement des couverts. Les cuillères à soupe chevauchaient les fourchettes, les couteaux se croisaient à angle droit, les cuillères à café s’empilaient, piégeant des miettes humides et des résidus de confiture. Elle en avait conçu une terreur enfantine. Avant même qu’une phrase ne se formule dans son esprit, avant que son cerveau ne comprenne. Quelque chose avait changé. Quelque chose d’important. C’était un augure. Un fort mauvais augure. Mais comment le déchiffrer ? Fallait-il tout laisser en l’état et attendre le retour d’Hector, lui montrer l’affreux bazar, étudier sa réaction, deviser avec lui du sens à donner au scandaleux désordre ? Était-ce arrivé pendant le lavage ? C’était l’hypothèse la plus rassurante, mais elle manquait de logique. Il y avait de plus fortes chances pour que ce fût le fruit d’un mauvais geste, d’une distraction, ou pire d’un tremblement. Le début d’une maladie neurologique, le tout premier symptôme d’une atteinte irrémédiable du système cognitif. Hector ne distinguait plus les couverts, bientôt il ne les reconnaîtrait plus, Lester et elle. Il ne fallait pas l’alarmer. Il fallait plutôt l’observer avec tendresse et, peut-être, consulter un spécialiste. Mais c’était idiot. Elle était idiote. Ce n’était rien. Rien d’autre qu’un hasard, un incident mécanique. Au moment de repousser le plateau, parfaitement organisé, quelque chose s’était coincé, Hector avait forcé, à peine, un cliquetis s’était fait entendre, mais parce qu’il pensait à autre chose, que son téléphone avait sonné au même instant, ou qu’elle-même l’avait appelé, il n’avait pas pris le temps de vérifier et avait enclenché le programme, sans imaginer le chaos du panier supérieur. Oui. C’était ça, l’explication, bien sûr. Et ça n’avait aucune importance. Ce n’était pas un signe. Il n’y avait rien à interpréter. C’était le résultat d’une infime brusquerie.
Elle collecta les couverts et les plongea dans une bassine d’eau chaude pour les laver de nouveau. Tandis qu’elle les remuait doucement, ses mains disparaissant sous la mousse, la rengaine de lady Macbeth lui vint à l’esprit : « Out damned spot ! Out, I say ! » Elle murmura : « Va-t’en, maudite tache ! Va-t’en, te dis-je ! » La peau conserve la trace de nos crimes, les objets aussi.
Le soir venu, elle interrogea Hector qui rentrait de l’université, les cheveux et le cou chargés d’une odeur de forêt, de ruisseau. Elle prolongea leur baiser pour mieux s’enivrer de ce parfum dont il se parait dès qu’il mettait un pied dehors.
« C’est toi qui as rangé le lave-vaisselle, ce matin ?
– Pourquoi tu me poses cette question ?
– Je ne sais pas. Parce que, en fait… C’est bête. C’est que les couverts étaient tout en désordre.
– Oui ?
– Ça n’était jamais arrivé avant.
– Et alors ? Tu comptes me renvoyer pour ça. Tu veux passer une annonce pour trouver un meilleur mari ? Un domestique peut-être. Comment s’appelait-il déjà ? Tu peux le faire venir si tu n’es pas satisfaite de mes services. »
Tout en parlant, il lui chatouillait les côtes d’un doigt farceur. Sylvie rougit à cause de l’allusion à Zlatan. À cause de la honte qu’elle ressentait de s’être montrée inquiète pour rien. À cause aussi de Lester qui observait la scène d’un œil soucieux tout en remuant les lèvres bizarrement. Qu’avait-il à toujours marmonner ainsi ? Que pouvait-il bien raconter dans sa barbe pas encore poussée ? « Bande de nases. Sont complètement nuls, mes vieux. » Non. Sylvie était incapable de trouver les mots justes. On ne disait plus « nase », on n’appelait plus ses parents « mes vieux ». Quelles étaient les nouvelles formules ? Elle aurait pu se creuser la tête des nuits durant et enquêter auprès de milliers de jeunes gens sans pour autant mettre au jour l’argot personnel de son fils, son sabir secret : Protégez mes parents. Protégez-les d’eux-mêmes et des autres.
Sylvie détourna ses yeux de Lester et les plongea dans ceux de son mari qui la dévisageaient avec une légère fixité, une infime froideur. C’est un combat, se dit-elle. Quelque chose comme un affrontement à fleurets mouchetés, ou plutôt un de ces arts martiaux fantomatiques où l’on ne touche jamais l’adversaire tout en déployant la plus grande rapidité, la plus grande violence possibles. Hector et elle. Cela leur arrivait parfois. Cycliquement. De manière imprévisible pour l’un comme pour l’autre. Ils se retrouvaient sur un ring imaginaire et se cognaient, sans toutefois l’avouer, sans élever la voix. Elle lui reproche les couverts, il répond Zlatan. Une parade impeccable, mais qui, d’une certaine façon, le découvre. Le mari jaloux répond à la femme jalouse. Le désordre dans le lave-vaisselle était donc bien un signe. Le signe d’une distraction liée à une préoccupation plus importante. Qu’importe d’imbriquer les plats quand on rêve d’emboîter les corps ? Pourquoi ranger les couverts quand on se rappelle, ému, une tendre bagarre sous la couverture ? Mais que répondre alors ?
« Oui, fit Sylvie sans appliquer la censure indispensable. Zlatan ! L’homme idéal.
– Moi, déclara alors Lester, cessant brusquement son murmure indéchiffrable, je l’aimais beaucoup, Zlatan. Et il me manque. »
Sylvie se souvint de la tête de son fils nichée au creux de l’épaule de Zlatan, presque sous son aisselle, endormi, bienheureux. Elle quittait l’appartement en début d’après-midi et demandait à son homme de ménage s’il aurait la gentillesse de faire faire la sieste à l’enfant épuisé qui, malgré la fatigue d’une matinée au square, clamait du haut de ses deux ans : « Je refuse catégoriquement de dormir. » À son retour, elle les trouvait, enlacés, comme un grand frère protecteur et son cadet. L’aîné avait aussi les yeux fermés. Elle s’asseyait un instant, face à eux, sans faire de bruit, et écoutait leurs souffles mêlés avec le même recueillement ravi que pour une fugue de Bach. Jamais elle n’avait surpris son mari dans un pareil abandon avec leur enfant.
Hector appelait son fils « jeune homme », aimait lui taper virilement sur l’épaule et semblait s’ennuyer bien vite à son contact. Il tendait une oreille distraite aux discours que Lester s’évertuait à lui servir sans parvenir jamais à l’intéresser ni à l’impressionner. « Imagine si la Terre s’arrêterait de tourner sur elle-même, commençait Lester, quatre ans, le menton appuyé dans la main pour se donner l’air d’un érudit. Alors ce serait toujours la nuit d’un côté et toujours le jour de l’autre. La moitié de la planète mourirait de froid, pendant que l’autre mourirait de chaud. Alors les gens du côté de la nuit viendraient envahir les pays de l’autre côté et ce serait la guerre avec des millions de milliards de morts. Alors il y aurait un savant qui trouverait la solution et il pousserait la Terre pour qu’elle se remette à tourner, mais ce serait trop tard, parce que les humains seraient détruits. Et si ça arriverait, qu’est-ce qu’on ferait ? De quel côté tu crois qu’on serait, nous, la France ? »
Hector ne répondait pas. Il avait perdu le fil dès le quatrième mot.
« La Terre ne peut pas s’arrêter de tourner, finissait-il par déclarer.
– Pourquoi ? demandait Lester.
– Parce que, c’est comme ça. C’est de la physique. C’est une histoire de masse et de… Écoute, c’est très compliqué à comprendre, mais ne t’en fais pas. Elle tournera toujours.
– Oui, mais si elle s’arrêterait ? Et s’il y avait le Bing Boum. »
Hector regardait son Lester avec un mélange de lassitude et d’étonnement.
« Qu’est-ce que c’est que ça, le Bing Boum ?
– C’est le contraire du Bing Bang.
– On dit Big Bang.
– Oui, le Bing Bang. Le Bing Boum, c’est pareil, mais c’est à l’envers. C’est quand c’est la fin du monde. C’est quand il n’y a pas d’après. Parce que, avant le Bing Bang, il n’y avait pas d’avant. Plusque le temps n’existait pas.
– Puisque.
– Pluisque.
– C’est l’heure de te coucher, non ?
– Se coucher, c’est comme se réveiller, mais à l’envers. »
Hector appelait Sylvie à la rescousse. Il fallait mettre Lester au lit. Il était très fatigué.
Une fois que l’enfant était remisé dans sa chambre, Sylvie s’interrogeait :
« Il est très intelligent, tu ne trouves pas ?
– Qui ça ?
– Lester. Je me demande s’il n’est pas surdoué.
– Tous les petits garçons se posent des questions. Moi aussi, à son âge, je me passionnais pour l’Univers. »
Sylvie éprouvait parfois le besoin d’attirer l’attention d’Hector sur le fait qu’ils n’avaient qu’une vie et qu’un enfant. Un enfant unique et merveilleux qu’il fallait entourer de soins, protéger et admirer.
« Tu en feras un égoïste, répliquait Hector. Il faut laisser les enfants se dépatouiller avec la métaphysique. C’est privé. C’est comme… comme les caleçons. »
La métaphysique comme les caleçons ? Vraiment ? se demandait Sylvie. Quelle étrange comparaison. Surtout venant de la bouche d’un philosophe, d’un poète. Elle ne pouvait, toutefois, s’empêcher d’y voir une certaine sagesse. Se dépatouiller seul avec la métaphysique. Oui. Hector avait raison, à sa manière. Il s’agissait de laisser l’enfant tracer sa propre voie, trouver sa propre voie. Peut-être était-ce cela un père. Quelqu’un qui, tout en vous entendant, ne vous écoutait pas, comme pour vous signifier que l’interlocuteur, le vrai, était encore à venir, une chimère, une découverte, un graal.
Tout cela, Sylvie se le remémorait face au tambour immobile de sa machine à laver qui refusait de fonctionner. La Terre ne cessera jamais de tourner, mais les lave-linge obéissent à d’autres règles. À genoux devant l’appareil, elle ouvrit le hublot, introduisit sa main à l’intérieur du cylindre, palpa le métal moins froid qu’elle ne l’aurait cru, sentit les alvéoles, douces sous ses doigts, tenta de faire tourner l’ensemble en appuyant du plat de la main. Impossible. C’était bloqué. Quelque chose coinçait. Il faudrait appeler un plombier. Un plombier dans un pays étranger, quelle épreuve ! Autant sauter d’une falaise.
Alors elle sauta. Elle appela French Bob au téléphone et lui demanda conseil. C’était facile. Elle voulait savoir pourquoi c’était facile ? Il allait lui dire pourquoi c’était facile. Parce qu’il était ami de l’enfance avec Doctor Pipes en personne, le meilleur plombier de toute la Caroline du Nord. Un expert et pas cher. Il parlait français. Elle voulait savoir pourquoi il parlait français ? Il allait lui dire pourquoi il parlait français. Parce qu’il était originaire de La Nouvelle-Orléans. Easy. Elle l’appellerait de sa part. De la part de French Bob. Pourquoi ? Parce que Doctor Pipes était très, très pris. Mais si elle l’appelait de sa part, alors le docteur des tuyaux il viendrait en troisième vitesse.
« Comment vous remercier, cher Bob ?
– C’est mon plaisir », répondit-il, d’un ton si mielleux que Sylvie regretta de lui avoir demandé ce service.
Elle n’avait pas eu le choix. Le docteur viendrait. Elle espérait qu’il ne porterait pas un short d’explorateur.
Pour se distraire de cette avalanche de soucis domestiques, Sylvie décida de s’accorder une promenade en voiture. Elle avait pris cette habitude et développé pour cela une méthode simple mais très satisfaisante. Comme Hector avait entré leur adresse dans le système de guidage de l’automobile sous le terme Home, elle filait au hasard, dans n’importe quelle direction, se laissant attirer par une couleur, un nom sur un panneau et, quand elle en avait assez, il lui suffisait d’actionner le GPS. Elle appuyait sur Home et, c’était magique, où qu’elle soit, son énorme 4 × 4, dont elle arrivait à peine à atteindre les pédales, s’en retournait, tel un cheval muni d’œillères, à la maison.
Ce jour-là, son errance la mena aux confins de la ville, elle prit la direction de Chapel Hill et s’arrêta sur le bord d’une route qui longeait un champ de coton. Le soleil déclinait et bientôt, il tomba de l’autre côté de l’horizon, enflammant les rameaux nus qui bordaient la parcelle, un très bref instant, comme pour un incendie minute. Les boules blanches pendaient, tendres et mélancoliques, au bout des tiges brunes qui ressemblaient à du bois mort. Le contraste entre la douceur immaculée des pompons et l’austérité des brindilles qui les soutenaient prêtait à rire, ou à douter. Quelqu’un, nuitamment, armé de nombreux paquets d’ouate hydrophile, était venu en coller partout pour décorer les branches mortes. Il y a de la vie sur la mort, se dit Sylvie, submergée par une tristesse dangereuse. Un sentiment profond à donner le tournis, au point de perdre ses réflexes, d’oublier de respirer, de ne plus se souvenir comment il fallait s’y prendre pour vivre. Elle écarquilla les yeux, comme au réveil d’un cauchemar, et fit demi-tour, sans prendre le temps de cliquer du bout de l’index sur la petite icône en forme de maison qui correspondait au mot Home. Elle retrouverait son chemin toute seule.
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