La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 32 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 32

« C’était toi, dans la forêt ? demande Sylvie à Lester qu’elle trouve penché sur un bol de lait à la table de la cuisine, absorbé par la blancheur du liquide comme s’il tentait d’y lire l’avenir.

– Comment ? fait-il, relevant son front de quelques centimètres.

– Dans la forêt, jeudi dernier. Il faisait nuit. Vous dansiez, je crois, toi et d’autres enfants. Il y avait des bougies sur le sol. Tu sais que c’est dangereux. Des bougies dans la forêt.

– Sylvie, les sous-bois sont humides.

– Appelle-moi maman et réponds à mes questions. C’était donc toi, jeudi dernier, dans la forêt. Qui sont ces enfants ?

– Des amis. Mes amis. On répète une pièce de théâtre pour l’école.

– Tu ne m’as rien dit. Qui organise ça ?

– Verena Steinheim, la prof de théâtre.

– Tu ne m’as jamais parlé d’elle.

– C’est une enquête ?

– Non. Je suis curieuse. Ça m’intéresse. Je ne savais pas que tu aimais le théâtre. Tu es inscrit à un atelier, un cours ?

– J’ai été choisi pour jouer Ariel. Verena m’a vu faire la roue et le saut de mains en cours de gym. Elle cherchait un acrobate pour le rôle.

– Tu as été choisi ? Mais c’est formidable et pour jouer Ariel en plus. C’est étonnant comme choix. Je veux dire, pas étonnant pour Ariel, mais La Tempête, ce n’est pas vraiment ce qu’on imaginerait pour des adolescents. Plutôt Le Songe d’une nuit d’été. Enfin, je n’y connais rien. »

La mère et le fils se taisent un instant. Ils se regardent, se toisent. Puis Lester dit en souriant à son bol de lait :

« Tu es comme moi en fait.

– Comme toi ?

– Tu fais semblant de ne pas savoir, mais tu sais.

– Zlatan m’a écrit. »

Lester écoute sa mère lui parler de Zlatan. Il produit les réactions adéquates au fur et à mesure que les nouvelles lui parviennent : une grimace lorsqu’il apprend pour les dents, un haussement de sourcils quand elle lui parle des frais, un hochement de tête à l’annonce de l’aide qu’elle a décidé de lui procurer. Lester perçoit chez sa mère quelque chose d’inédit, comme si elle dégageait une odeur nouvelle, inquiétante. Une pointe de vanité, presque rien, dans la façon dont sa voix trace une crête d’un aigu à l’autre.

« Mon tout joli, mon refuge, mon âme, écarte-moi du jugement. Permets-moi d’accueillir les paroles de ma mère sans les comprendre. Qu’elles ne soient que musique. Efface l’orgueil, ne laisse que la joie. Sylvie en a si peu. Sa tristesse est si grande. Fais que je me réjouisse, mon si cher, mon Dieu d’amour. Fais que je l’aime et que je sache entendre sans écouter, recevoir sans évaluer. Voile mes yeux. Que n’apparaissent ni sa beauté, ni sa victoire de femme. Fais, mon aimé, mon royaume, que je ne voie que ce que l’enfant voit. »

Mais Dieu n’écoute pas le garçon. Il le met à l’épreuve. Ainsi, tandis que Sylvie poursuit son récit, Lester revit-il la scène, la scène troublante, celle dont il n’est jamais parvenu à déchiffrer la signification.

C’était au début de l’été précédent. Il avait dit au revoir à ses amis. Il avait rangé ses affaires avec celles de ses parents dans des cartons entreposés au fond d’un cagibi, dans l’entrée, fermé par un verrou cadenassé afin que leur appartement puisse être loué durant leur séjour à l’étranger. Lester éprouvait un serrement au creux de la poitrine, mais se disait heureux de partir, de changer d’école, de perfectionner son anglais, de découvrir les États-Unis. Il sautillait sur place pour manifester son enthousiasme et tournoyait sur lui-même. Cela faisait sourire Hector et Sylvie qui le trouvaient un peu vieux pour ce genre de chahut.

Parfois, entre deux tâches, Lester se surprenait lui-même, les mains jointes, doigts entremêlés, près du visage. Que faisait-il ? Je prie ? se demandait-il. Il ne connaissait aucune prière. Ses mains se collaient l’une à l’autre en silence, sans presque le vouloir, ses lèvres remuaient machinalement. C’était une sorte de tic qui ne s’accompagnait, au début, d’aucune parole. Les mots étaient venus plus tard.

Lorsque la scène s’était produite, il ignorait encore qu’il avait été « appelé », il savait seulement qu’à certains moments de la journée, son esprit semblait ravi, soudain vide, transparent et parfait, telle une bulle de savon. Il était rentré plus tôt du collège parce que le professeur de mathématiques était absent. Il avait fait tourner la clé dans la serrure le plus silencieusement possible pour ne pas inquiéter inutilement sa mère. Une fois la porte ouverte, il avait pénétré dans l’appartement sur la pointe des pieds, déposant sans bruit son sac et son manteau dans le vestibule. Il allait lancer un « Bonjour, c’est moi » en arrivant sur le seuil du salon, quand il les avait vus.

Sa mère se tenait debout, au centre de la pièce, les yeux étrangement vides, légèrement tournés sur le côté, une cuisse nue levée à hauteur de l’épaule de Zlatan qui, agenouillé sur le sol, lui enserrait la taille, tête collée contre sa poitrine. Ils étaient parfaitement immobiles, l’un et l’autre, et durant un instant, Lester avait cru reconnaître Le Combat de Jacob avec l’ange, un tableau peint par Rembrandt qu’il avait vu aux Staatliche Museen de Berlin, en classe de cinquième, lors d’un voyage scolaire. Ce n’était pas une étreinte amoureuse. Les deux protagonistes étaient vêtus. La cuisse saillait hors de la tunique, innocemment, sous le tissu qu’un mouvement avait remonté sans intention de la découvrir. Lester se souvenait du sentiment qu’il avait éprouvé face au tableau. Ses yeux avaient effectué plusieurs allers-retours entre l’image et le carton où figurait le titre de l’œuvre. La traduction en anglais (Jacob Wrestling with the Angel) lui permettait de comprendre qu’il s’agissait d’une lutte, mais l’intensité qui se dégageait du couple formé par Jacob et son adversaire ne semblait pas correspondre au sens imposé par les mots. Les corps n’étaient pas tendus par la violence belliqueuse d’un affrontement. L’ange paraissait indifférent, n’offrant pas de réelle résistance, une main sous la tête de Jacob comme pour le bercer, l’autre pressée sur sa taille comme pour danser. Quant à Jacob, de profil, les yeux presque clos, il avait l’air triste ou résigné, Lester n’aurait su dire. S’il avait réussi à ignorer les indications fournies par ce qu’il lisait et relisait sans y accorder crédit, il aurait eu l’impression que chacune des figures représentées jetait en elle-même un regard songeur, introspectif, dans lequel ne perçait pas la moindre intention de vaincre. Qui suis-je ? demandaient les visages. Était-ce la question que Sylvie et Zlatan se posaient à eux-mêmes, ainsi figés dans un embrassement où la dévotion semblait l’emporter sur le désir ?

« Qu’en penses-tu ? lui demande sa mère, le sortant de sa rêverie.

– De quoi ? fait Lester. Pardon. J’étais distrait.

– Je dois en parler à papa ? Tu crois qu’il faut que je lui demande de l’argent ? Pour Zlatan ?

– De l’argent ?

– Tu es abruti, ou quoi ? Mon lapin, je t’ai expliqué. Tu comprends ce qui s’est passé, oui ou non ? Zlatan a été blessé lors de l’attentat. Celui qui a eu lieu dans le petit restaurant, près du canal Saint-Martin. Tu es au courant ? Où as-tu la tête ? Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre pour l’aider ? »

Lester ne répond pas. Il regarde attentivement sa mère, à la recherche du fil conducteur de la conversation qu’il ne parvient pas à avoir avec elle.

« Oh, mon chéri, poursuit-elle. C’est toi qui as raison. Zlatan a failli mourir. Tu n’as même pas eu le temps de digérer la nouvelle. Et je… C’est ridicule ce que l’horreur fait de nous. Elle nous transforme en machines. Elle nous endurcit.

– Non, je ne crois pas.

– Qu’est-ce que tu ne crois pas ?

– Que l’horreur nous endurcisse. Je crois que nous sommes nés dans l’horreur, que nous vivons en elle, que nous finissons en elle, mais que dans l’intermède, enfin, disons, entre-temps, entre une horreur et une autre, on s’efforce, enfin, je veux dire, on feint de…

– Lester.

– Oui, maman.

– Tu peux parler comme tu en as envie. Pas la peine de truquer maintenant. Pas avec moi. Ce n’est plus la peine. »

Lester sourit. À quoi bon, en effet, tenter de berner sa propre mère. Elle lit dans ses pensées, même si elle se l’interdit. Le garçon sent se dénouer en lui le lien, la bride. Il renonce à adapter son langage, à faire usage des approximations qui blessent sa pensée et son gosier. Depuis qu’il est tout petit, il a pu constater qu’il était plus dangereux de s’exprimer avec grâce et précision qu’avec maladresse et grossièreté. On pardonnera en souriant à un enfant qui aura dit « J’ai prendu ma saussure » ; on lorgnera d’un œil méfiant celui qui lancera : « Je me demande parfois s’il convient de regarder avant que de traverser au feu, dans la mesure où la présence d’un chauffard et l’accident qui risque d’en découler sont, par essence, imprévisibles. » On pensera que c’est un arrogant, un petit donneur de leçons. C’est pour cette raison que, depuis la fin de la maternelle, Lester a choisi d’associer son sort à celui des camarades que les maîtres, les parents et les autres élèves considèrent, sans le formuler, comme des crétins.

Fort de l’autorisation de sa mère, il ne censure donc aucun mot dans le récit qu’il lui fait d’un moment décisif de son existence.

« En janvier, l’année dernière, quand il y a eu les premiers attentats, enfin, les premiers de cette vague, reprend-il, d’une voix à la fois plus assurée et plus enfantine, j’ai découvert quelque chose. C’est arrivé juste après l’assassinat des dessinateurs et je crois que ça s’est encore amplifié lors de la prise d’otages au supermarché. Charlie, c’était un mercredi et quand je suis rentré du collège, la télé était allumée, alors qu’elle n’est jamais allumée chez nous. Tu as voulu éteindre et je t’ai dit : Je suis au courant. J’avais entendu la nouvelle à la radio, dans la loge du concierge. Je savais que les gens du journal avaient été tués par des fanatiques. Avant de monter à la maison, j’avais regardé sur Internet, dans le hall, avec mon téléphone. J’avais tout vu : les visages des morts, l’immeuble, tout. Ce jour-là, je ne t’ai pas dit ce que je ressentais parce que j’avais l’impression d’être un monstre. Je voulais seulement te consoler.

– Pourquoi un monstre ?

– Parce que, moi, dans le fond, je me sentais… je crois que je ne peux toujours pas le dire.

– Alors ne le dis pas. Dis autre chose. »

Lester éprouve une telle gratitude pour sa mère que les larmes qu’il a retenues depuis des mois se mettent à couler sur ses joues. Oui, Sylvie, pense-t-il, tu es un ange. L’ange qui sait, qui comprend, qui englobe et n’exige rien. Alors, malgré ses larmes, il parle.

« Zlatan m’a expliqué, un jour où tu n’étais pas là – c’était il y a assez longtemps –, que pendant la guerre, dans son pays, il s’était passé des choses terribles, mais aussi de belles choses. Il m’a dit qu’il conservait de bons souvenirs de cette époque. Il était adolescent et toujours amoureux. C’est ce qu’il m’a raconté. Amoureux tous les jours d’une fille différente, ou de la même. Les parents ne surveillaient plus rien. Ils étaient trop occupés à trouver de quoi manger ; ils cherchaient à s’enfuir, ils mouraient. La mère de Zlatan était morte alors qu’il n’avait pas encore quinze ans. Un tir d’obus, et après la maison avait pris feu. Zlatan était ailleurs, je ne sais plus où. Il m’a souvent raconté sa vie d’avant, mais j’ai toujours eu du mal à remettre les événements dans le bon ordre. Et donc, comme les parents ne surveillaient plus rien, tout était possible. Je me souviens du mot qu’il employait, il disait “kaosse”. En fait, c’était “chaos”. Il me disait : “À quinze ans, on aime le kaosse.” À l’époque, je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire, pas seulement parce que je ne reconnaissais pas le mot “chaos” derrière sa prononciation, mais aussi parce que j’étais trop jeune, je crois. Je me disais que quand j’aurais quinze ans, je comprendrais. Je n’ai pas encore quinze ans, mais j’ai compris. Enfin, je crois que j’ai compris. À quinze ans, on sait que l’horreur règne. Des actes barbares sont à l’origine de presque toutes les civilisations. Ce n’est pas dit comme ça à l’école, mais on le comprend, si on a envie de comprendre. Tout existe. Toutes les formes de cruauté et de perversion. L’imagination dont l’humain fait preuve dans ces domaines est étourdissante. On tranche des gens en morceaux, on les mange, on les viole devant leurs enfants, on décapite des enfants devant leurs mères, on introduit dans la bouche d’un soldat encore vivant le sexe qu’on vient de lui couper, on… »

À cet instant, Sylvie regrette ses paroles. Elle n’aurait pas dû donner l’autorisation à son fils de parler comme il l’entend, avec ses mots qui ne sont pas de son âge et l’élaboration de sa pensée qui dépasse de beaucoup celle de la plupart des gens qu’elle connaît, toutes générations confondues. Elle ignore comment l’arrêter. Elle n’est pas capable de supporter ce qu’il endure. Elle ne tient pas à regarder quoi que ce soit en face. Elle voudrait lui vanter les mérites de la lâcheté, l’initier au génie de l’autruche. Elle pense qu’il se connaît bien lui-même et qu’il a raison de se définir comme un monstre. Elle frémit en se sentant soudain rejetée loin de lui parce qu’elle-même le rejette. Monstre. Monstre. Monstre.

Mais il a poursuivi, tout le temps qu’elle n’écoutait pas. Il ne s’est pas interrompu lorsque les yeux de sa mère se sont imperceptiblement détournés.

« Et pendant ce temps-là, s’écrie-t-il, les gens baisent. Ils baisent. C’est tout ce qui les intéresse.

– Et alors ? répond Sylvie, sans avoir pris la peine de suivre le raisonnement qui a mené à cette conclusion. Si ça peut leur faire du bien. »

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