La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 13 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 13

Zlatan était entré dans sa vie quinze ans plus tôt. Bien avant que l’autre, l’avant-centre du PSG, ne devienne célèbre. Il possédait le même genre de beauté, à mi-chemin entre le viril et l’animal. La première fois que Sylvie l’avait vu, elle avait pensé au père de Bambi, le cerf aux bois puissants dressés sur le crâne dans le film de Walt Disney.

Cette beauté va sans doute me poser des problèmes, s’était-elle dit. Et puis elle s’y était habituée finalement. Enfin non. Mais oui quand même. Disons qu’elle s’était habituée à le trouver beau chaque jour, sans toutefois s’habituer à sa beauté. Parfois, elle songeait à la tête qu’auraient faite ses amies, si elle en avait eu. Mais elle n’avait pas d’amies, elle n’était pas douée pour l’amitié, se disait-elle. Elle s’était toujours imaginé que c’était à cause d’un genre de lenteur. Une lenteur à discerner qui était pour elle et qui était contre elle dans un groupe.

Hector, lorsqu’il avait rencontré Zlatan pour la première fois, avait eu un instant d’hésitation, puis il avait bombé le torse, imperceptiblement, avant de lui tendre la main. Sylvie avait pensé que si Zlatan avait été laid, ou simplement quelconque, jamais Hector ne lui aurait serré la main. Il venait d’une famille où, contrairement à celle de Sylvie, on avait une pratique longue et certaine de la domesticité. On donnait volontiers une tape sur l’épaule. La hiérarchie, cependant, restait marquée. Sylvie avait également noté que jamais Hector ne prononçait le prénom de leur homme à tout faire. Il s’arrangeait pour ne pas s’adresser à lui et, quand il était absent, ne le mentionnait qu’en bégayant un heu… heu… qui pouvait laisser croire qu’il était incapable de se rappeler son prénom.

C’était sa belle-mère, Edwina, qui lui avait « offert » Zlatan alors qu’elle était enceinte de Lester. « Vous ne vous en sortirez jamais sans cela », lui avait-elle dit. M’en sortir, avait songé Sylvie. Me sortir de quoi ? M’en suis-je jamais sortie ? « Il est parfait. Il sera parfait pour vous. Il est très propre. À la limite de la maniaquerie, mais c’est une qualité dans son cas. À l’aise avec les enfants, malgré son jeune âge. Je crois qu’il a élevé ses douze frères et sœurs. J’exagère bien sûr. Il est en France depuis six mois. Il s’exprime déjà très correctement. Incapable d’écrire, par contre. Dans son pays, il était plombier. Ah non, je confonds. Étudiant en droit. Non, attendez. Peu importe. Il est travailleur et fiable. Ne le payez pas trop. Tarif de base d’une femme de ménage. Sept euros maximum. Faites-lui tout faire. Repassage, vaisselle, cuisine. Le bébé aussi, il pourra s’en occuper. À chaque naissance, la mère de mon mari m’offrait une bague. C’est inutile. On n’a que dix doigts et seulement deux annulaires. Quand j’ai eu Jerry, je n’ai pas su quoi faire de la topaze. Mais pourquoi je vous dis ça, Sylvie ? Vous avez des nausées ? C’est bon signe, les nausées. Tout est bon signe. Il passera chez vous demain à treize heures. Il s’appelle Zlatan. Il est yougoslave. Ces gens-là ont beaucoup souffert. La Yougoslavie n’existe plus, ça, je le sais bien. Je n’ai pas compris d’où il venait vraiment. Mais, bon, c’était la guerre partout là-bas. Je compte sur vous pour bien l’accueillir. Vous n’aurez rien à lui expliquer. J’ai tout réglé. Je vous le confie parfaitement formé. »

Après avoir raccroché, Sylvie avait appliqué sa main froide sur son oreille brûlante. Edwina au téléphone, c’était comme un dragon vous soufflant sur la tempe. Elle serait là le lendemain pour accueillir ce monsieur. Elle lui dirait non merci et demanderait à Hector de se débrouiller pour faire comprendre à sa mère qu’elle préférait recevoir une bague (même si ses petites mains courtes n’en portaient jamais).

Le lendemain, à l’heure dite, la sonnette avait retenti. Zlatan était entré, s’inclinant légèrement.

« Je parler français.

– Moi aussi », avait bêtement répondu Sylvie.

Il avait ri, d’un rire tellement juvénile, tellement joyeux qu’elle en avait eu le cœur serré. Avait-elle jamais connu un tel abandon à la gaieté ?

« Toi, ne dire rien. Madame rester assise. Rien faire. Bébé content dans ventre. Je tout m’occuper. »

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