La chance de leur vie
Chapitre 26
Assise en tailleur face à la bassine qui contient la méduse de silicone, Sylvie agite la surface de l’eau à l’aide d’une baguette chinoise, résidu d’un repas commandé la semaine précédente chez un traiteur du centre-ville. Elle observe la danse des tentacules translucides en s’efforçant d’étudier la nature du sentiment qui l’envahit. C’est impossible. Il est aussi mouvant, multiple et trompeur que la créature que Doctor Pipes a extraite des entrailles du lave-linge. Tout s’y mêle. L’ancien, le nouveau, le gai, le triste. Et, d’une certaine façon, c’est apaisant de contempler les remous et les sinuosités dans le fond du récipient. Pour Sylvie, c’est comme si on lui avait offert l’occasion de se pencher sur son propre cerveau. Elle traduit pour elle-même ce que ses yeux déchiffrent lentement. L’animal aquatique est composé d’une dizaine de préservatifs. Hector, se dit-elle, a fait l’amour avec une autre femme. Ou avec plusieurs autres femmes. Au moment où l’information se formule, une peine grandit entre les côtes de Sylvie, aussitôt rejointe par un sentiment de surprise proche de la curiosité. C’est presque de la joie, ou peut-être simplement un soulagement.
Mon mari m’a trompée, insiste-t-elle. Il me trompe. Mais cette pensée ne s’installe pas. Elle se dissout sans cesse, à peine formée, pour laisser place à la fascination pure du mouvement.
Les signes prennent sens, s’organisent, et Sylvie reconnaît volontiers qu’il y a quelque chose d’agréable, une sorte de détente euphorique, dans cet ordre nouveau, pareille à celle que l’on éprouve quand, soudain, plusieurs pièces d’un puzzle s’emboîtent pour composer un motif.
Elle l’avait pressenti dans le chaos des couverts, mais aussi, un autre jour, quelque temps plus tôt, en regardant les chaussures rangées dans l’entrée, au pied de l’escalier. Elle était sur le point de les ramasser pour les entreposer dans le bas de la penderie lorsque, sans le vouloir, elle avait laissé traîner son regard trop longtemps sur les souliers d’Hector. C’était une paire qu’il possédait depuis longtemps, presque une quinzaine d’années, et qu’il se refusait à jeter. Elles dessinaient avec une précision quasi morbide la forme de ses pieds, en particulier à l’endroit des oignons, comme des embauchoirs ectoplasmiques. Chaque fois qu’il les enfilait, il poussait un soupir de satisfaction : elles étaient tellement plus confortables que les autres ! Sylvie n’aimait pas ces chaussures, une bonne marque pourtant, anglaise, increvable, mais lorsque Hector les avait aux pieds, il perdait quelque chose de son élégance, de sa jeunesse. Il semblait vieux et borné. Je suis comme ces chaussures, s’était-elle dit. Je ne contrarie rien chez lui, mais je ne le mets pas à son avantage. Et l’espace d’un instant, elle avait souhaité, oui souhaité, qu’il s’en débarrasse. Qu’il les jette, et moi avec, avait-elle ajouté dans une folle intrépidité.
À présent, elle se surprend à nuancer son jugement. Elle possède sur les autres femmes, sur toutes les autres, les jeunes, les étrangères, les séduisantes, les amoureuses, une supériorité considérable qui vient de sa très longue fréquentation d’Hector : elle comprend son mari. Elle est la seule à le connaître suffisamment bien. Je sais ce qu’il faut et ne faut pas lui dire. Je suis experte dans ses manières d’animal sauvage. Ses manières insoupçonnables, en contradiction avec sa bonne éducation, son exactitude, sa serviabilité. Hector ne fait jamais quelque chose quand on le lui demande, même s’il est d’accord, même si c’est le bon moment. Le « bon » en général n’existe pas, il n’est bon que s’il est « bon pour lui ». Si c’est l’heure de quitter la maison pour aller prendre le train, il s’enferme dans son bureau afin de lire un article, ou il commence à jardiner. Il arrive, bien sûr, qu’il soit prêt à temps et se mette en route sans histoires, mais seulement si cela lui permet de jouir d’un contretemps parallèle, de résister sur un autre terrain. Au début de leur relation, Sylvie ignorait cette particularité. Elle prononçait des phrases dangereuses comme : « Il est l’heure », « Allons-y ». Hector se détournait aussitôt pour vaquer à une tâche aussi intense qu’urgente. Il ne consentirait à lever le camp que lorsqu’il l’aurait décidé. Il lui fallait choisir son moment, qu’il fût en amont ou en aval de l’heure prescrite. Il devait conserver l’illusion d’un choix, et pourquoi pas ? – luxe suprême – d’un coup de tête de dernière seconde.
Les autres femmes l’ignorent. Elles commettront l’erreur. Elles diront : « Tu viens, mon chéri ? » ou « On va être en retard ». Sylvie voit d’ici Hector se hérisser, se rétracter, les maudire, les vomir. L’attrait qu’il a pour elles, pour l’élasticité de leur peau, la nouveauté de leur corps, leurs gestes intimes, délicieux, secrets, tout cela se flétrira pour laisser place à l’agacement, puis à l’exaspération. L’irritation est un sentiment noble aux yeux d’Hector. Cela aussi, Sylvie le sait. C’est, selon elle, une habitude d’aristocrate.
Mais peut-être que cet agacement, cette irritation ne sont réservés qu’à elle, l’épouse. Sylvie s’imagine Hector suivant sans broncher une jeune femme qui indiquerait du bout de son index manucuré le cadran de la montre à la fois fine et sportive qu’elle porte au poignet (un cadeau d’Hector ?). « Il va être temps d’y aller, mon cœur », dirait-elle de sa voix flûtée, ou de sa voix grave, ou de sa voix d’imbécile. Et il lui emboîterait le pas. Elle serait là, la véritable trahison.
« Est-ce que je peux sortir cet après-midi ? » demande Lester, à l’entrée de la buanderie.
Sylvie dissimule précipitamment la bassine derrière le lave-linge et dit :
« Où vas-tu ? Tu veux que je t’accompagne ?
– Non, pas la peine. On va juste faire un tour en forêt avec des gens du collège.
– Tu t’es fait de nouveaux amis ?
– Non, enfin oui. Les mêmes, Iris, Zelda, Nurith, Andy et Greg… et les autres.
– Ça fait beaucoup de monde.
– Ce n’est que le début.
– Comment ça ?
– Rien. J’ai répondu machinalement.
– Ils sont dans ta classe ?
– Non. Certains oui. Certains non.
– Ils savent ce qui est arrivé, j’imagine. Comment le prennent-ils ? Cet abruti de plombier, enfin pas lui, mais sa femme…
– Le plombier est venu avec sa femme ?
– Peu importe. Pas de problème pour cet après-midi. Tu rentres avant la nuit, d’accord ?
– OK. Bien sûr. »
Alors que Lester se détourne pour regagner sa chambre et préparer ses affaires, sa mère l’interpelle :
« Lester ?
– Oui.
– Je voulais te poser une question sur les jeux vidéo.
– Oui ?
– Est-ce qu’une fois qu’on a atteint le niveau le plus élevé d’un jeu, il arrive qu’on recommence à zéro, depuis le niveau le plus facile. Pour essayer de terminer plus vite, par exemple, ou plus en beauté ?
– Non.
– Ça n’arrive jamais qu’on ait envie de le reprendre depuis le début ? Imagine un jeu auquel on a beaucoup aimé jouer. Un jeu à la fois difficile et… »
Voyons, comment se qualifierait-elle si elle devait se comparer à un jeu vidéo. Mais Lester ne lui laisse pas le temps d’affiner son propos.
« Non, ça n’arrive jamais.
– Alors qu’est-ce qu’on en fait du jeu, une fois qu’on en a fait le tour ?
– On le revend. »
Sylvie sent sa gorge se serrer. La métaphore qu’elle a mise en place dysfonctionne.
« Mais toi, tu les gardes. Tu gardes tous tes anciens jeux. Pourquoi ?
– Parce que je ne m’intéresse pas à l’argent.
– Tu es sûr qu’il n’y a pas une autre raison ? »
Lester prend le temps de réfléchir, puis il déclare :
« Parce que ça me rappelle mon enfance.
– Et c’est… agréable… pour toi ?
– Non. Ce n’est pas agréable. Mais c’est nécessaire. »
Comme souvent, l’intelligence de son fils fait un peu mal à Sylvie. Elle ne saurait dire pourquoi. Ce n’est pas parce qu’il lui échappe, plutôt parce qu’elle considère qu’un certain degré de bêtise permet de ne pas perdre espoir, de mettre un pied devant l’autre. Mais peut-être est-elle partiale. Peut-être que Lester est bête à sa façon. Un genre de bêta inédit, moderne. La nouvelle génération d’idiots, comme on le dit aujourd’hui des appareils électroménagers ou des téléphones.
La nouvelle génération est consciente de tout, des périls, des enjeux. Le monde est sans mystère pour nos enfants, songe Sylvie, effrayée. Ils ne croient ni au père Noël, ni aux choux, ni aux roses. Ils croient ce qu’ils voient et ils voient tout. Ils voient des hommes et des femmes faire l’amour sur des écrans géants, ils voient les seins, les sexes. Ils voient les yeux exorbités de personnes que l’on brûle au napalm, les yeux bordés d’autant de mouches que de cils d’enfants qui meurent de faim, ils voient les yeux sans vie de jeunes militaires dont les membres ont été tranchés, et se demandent, tout en grattant une croûte sur leur propre genou, si l’amputation a eu lieu avant ou après la mort. Sylvie repense avec une nostalgie qui l’étonne à Rémi, le petit camarade de Lester qui ne se souvenait pas d’une fois sur l’autre où se trouvaient les toilettes. Le bienheureux, se dit-elle. Saint Lester et ses ouailles stupides, ses dessins animés et ses comptines puériles. Cette manière qu’il a de détourner la connaissance, de la dissimuler. Absalom Absalom est le nom d’un lézard, et Les Confessions de saint Augustin servent à s’entraîner aux jeux vidéo. Lester et son enfance éternelle.
On ne peut pas désirer une chose pareille, en terminer avec le savoir, avec l’aventure de l’apprentissage et de la compréhension. Voilà que tout se mélange de nouveau.
Sylvie tire la bassine au fond de laquelle gît la pièce à conviction, et se remet à touiller, lentement, du bout de sa baguette chinoise. Elle s’apaise. Elle somnole presque, hypnotisée par les circonvolutions nacrées. Elle n’entend pas Hector qui l’appelle à travers la maison. Elle n’entend pas Hector qui la cherche partout et soudain la trouve.
Une main, la main large, sûre et toujours si merveilleusement chaude de son mari se pose sur son épaule.
« Viens, ma chérie. Viens, Sylvie. On va à la cérémonie. C’est l’heure. »
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