La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 16 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 16

La fête a lieu dans un restaurant. Le bâtiment en briques rouges a des allures d’entrepôt ou d’usine désaffectée. Sur un des murs extérieurs, une fresque monumentale représente un taureau bleu aux cornes et aux yeux blancs. Il s’élance vers les passants, comme pour une corrida surprise. Hector et Sylvie ont décidé de ne pas se déguiser. Est-ce une erreur ? Heureusement, Lester s’est aspergé les cheveux de teinture verte, il a emboîté ses dents dans un râtelier de vampire, s’est maquillé le visage en blanc et a enveloppé son corps menu dans une immense cape noire. L’entrée de l’établissement est masquée par une carcasse de citrouille géante dans laquelle un quartier monté sur des gonds permet aux visiteurs de pénétrer au sein de l’antre provisoire des goules, des spectres et des revenants. D’immenses toiles d’araignées factices, garnies d’arthropodes de diverses tailles et diversement poilus, font office de rideaux. La lumière est chiche, verdâtre. Une musique d’orgue sinistre complète l’atmosphère. Au-dessus du saladier rempli de sangria, on peut lire « Fresh blood », sang frais, ha ha, très drôle. Cette fête qui célèbre les saints en se jouant de la mort est un cauchemar, pense Sylvie, qui se sent aussi détonnante dans son jean noir et son pull-over blanc que si elle s’était rendue à un cocktail au palais de l’Élysée en bikini et chapeau de paille. Ce sera l’occasion de lier connaissance, lui a assuré Hector. Il y aura des tas de gens formidables. Je te présenterai. C’est très bon enfant, tu verras. Bon enfant, certes, concède Sylvie. Des adultes vêtus de justaucorps noirs avec les os du squelette fluorescents.

« Nous sommes les seuls, murmure-t-elle à l’oreille d’Hector.

– Les seuls quoi ? fait-il tout bas.

– Les seuls à ne pas être déguisés.

– Nous sommes aussi les seuls Français… Et les seuls vieux », ajoute-t-il en regardant autour d’eux.

Vieux ? Jamais Hector n’a employé ce mot pour parler de lui, et encore moins pour parler de Sylvie. Il la taquine en l’appelant « ma petite », « mon bébé », parce qu’elle lui arrive au milieu de la poitrine, et elle aime ça. Elle aime être sa petite, son bébé, cela lui permet de voyager à travers les âges, d’échapper aux classifications. Elle peut à la fois être la grand-mère de son propre fils et le bébé de son mari. Elle ne s’est jamais sentie femme mûre, femme-femme. Elle a toujours eu l’impression d’être soit beaucoup plus jeune, soit beaucoup plus âgée. Le compte réel des années n’a aucune réalité pour elle. Et même quand ses règles sont devenues irrégulières pour finir par s’absenter, après que son corps a subi cette seconde mutation, aussi perturbante et inattendue (bien que connue) que celle vécue à l’adolescence, elle n’en a conçu aucune amertume, pas de regrets non plus. Elle a enduré le passage avec curiosité. Tiens, voici que mes seins deviennent très durs, ils sont toujours petits, mais plus présents. Elle s’est surprise à espérer qu’ils poussent enfin, comme si la promesse avortée de ses treize ans avait pu se réaliser à plus de quatre décennies d’écart. Certains jours, c’était son ventre qui se faisait lourd et plein, comme prêt à craquer. Toutes sortes de fluides semblaient s’y précipiter, puis en partir. En pleine nuit, elle posait les mains sur la peau de son abdomen, tendue comme celle d’un tambour, et se laissait entraîner dans une étrange vénération, ébahie par la puissance, la constance et l’acharnement de la métamorphose en cours. C’est comme un sabbat, songeait-elle, ensorcelée par sa propre sorcellerie, attendant les périodes de montée de chaleur comme des événements cosmiques. On dort. C’est le milieu de la nuit. Et soudain, on ouvre grand les yeux sur l’obscurité. Voilà que ça grimpe, le long des tibias, dans les cuisses, que ça file entre les hanches pour atteindre le plexus et exploser en ruisseaux de sueur. Les draps, une fois trempés, donnaient froid. Il fallait s’arranger, avoir toujours des linges à portée de main, un drap de bain, des torchons. C’était une organisation secrète, furtive. Cela tenait de la cabane. On finissait par se rendormir et voilà qu’une heure plus tard, cela recommençait, une incandescence infatigable, un volcan qui jamais n’aurait été en repos. D’où vient tout ce chaud ? se demandait Sylvie, stupéfaite. Dans la journée, c’était une autre histoire, une série de strip-teases à laquelle ne manquait que le public. Dans la file d’attente à la poste, dans les rayons d’un grand magasin, pendant une réunion de parents d’élèves, il fallait de toute urgence retirer un pull, un gilet. L’écharpe volait, emportée par une main impatiente, les boutons du chemisier étaient détachés, on rêvait de pouvoir aller plus loin : se débarrasser du pantalon, des collants, se retrouver presque nue, ne garder que les chaussettes et la culotte pour laisser à la peau brûlante la possibilité de se rafraîchir au contact de l’air. C’était interdit, bien sûr, alors on s’éventait à l’aide d’un magazine, d’un agenda, d’un catalogue de produits en promotion, du moindre rectangle offrant suffisamment de résistance à l’air pour qu’agité près du cou il apaise le brasier. On croisait parfois le regard d’une autre femme. Si elle était plus jeune, elle ne déchiffrait rien de ces gestes, si elle était du même âge, elle détournait les yeux, consciente d’avoir assisté à un aveu qui ne lui était pas destiné. Plus âgée, elle offrait parfois un sourire, mais c’était rare. Il y avait une absence de partage, une négation teintée de honte. Quand il lui était arrivé d’en parler à des médecins, de décrire le désordre de ses symptômes, Sylvie avait été frappée par le désintérêt des thérapeutes. Au mieux, ils sortaient leur ordonnancier et griffonnaient une prescription à la hâte. Il y avait ce traitement, oui, certaines femmes le supportaient mieux que d’autres, mais pour la plupart, il était inefficace. Je ne veux pas qu’on me soigne, aurait voulu répondre Sylvie. Je ne suis pas malade. Je suis seulement changeante et j’aimerais en parler, qu’on m’en parle. Les autres, se demandait-elle, celles qui avaient des amies, celles qu’elle voyait partout assises en groupe autour d’une table dans un café, ou sur le banc d’un square, en discutaient-elles entre elles ? Elle aurait parié que non. Il y avait un orgueil, une pudeur, une tristesse aussi, peut-être, qui étranglaient les voix. Dans les livres non plus, on n’en parlait pas. Sylvie avait lu Philip Roth, elle avait lu Romain Gary, d’autres encore, ces écrivains mâles dont l’impudeur était réjouissante. On y apprenait tout, de leurs premiers émois jusqu’à leurs pannes récentes, en passant par leurs idiosyncrasies masturbatoires et leurs fréquentes mictions nocturnes. On demeurait, toutefois, sur la rive masculine. De l’autre côté de l’eau, c’était le silence. Silence sur les marées des montées de lait, sur l’écartèlement des tissus au moment de donner naissance. Les premières règles faisaient sujet, l’avortement aussi, parfois, car ils allaient dans le sens de la conquête, le triomphe de la nubilité, la victoire de la liberté. Il lui semblait qu’elle avait connu le goût du sperme avant de l’avoir sur la langue. Et pendant ce temps, durant toute cette effarante logorrhée de l’homme, sexe brandi page après page, la femme muette tentait de raconter une autre histoire, la sienne, qui paraissait n’intéresser personne, pas plus ses semblables que les garçons dont on comprenait aisément la moue dégoûtée. Mais pourquoi pas, après tout ? Pourquoi ne pas se taire ? Y avait-il vraiment quelque chose à dire ? L’ennui, c’était que, sans paroles, on ne pouvait rien penser. Il le fallait pourtant. Le penser afin de l’éprouver plutôt que de le subir. Cela lui rappelait quelque chose. Une histoire racontée par des muets à une assemblée de sourds. Peut-être aussi n’avait-elle pas lu les bons livres.

Hector a dit « vieux » et voilà que soudain, ils le sont. Vieux, elle et lui. Relégués. Bons à rien. Autour d’eux, perruqués, armés de pistolets à hémoglobine, les professeurs et les assistants du département de langues romanes se trémoussent sur le générique de La Famille Adams.

Farah Asmanantou s’approche pour les saluer. Elle porte un magnifique fourreau d’un bel orange potiron. Le décolleté pointu plonge entre ses seins énormes et tendres. Sylvie note que les yeux d’Hector s’y attardent. Ses cheveux sont masqués par un turban savamment enroulé autour de son crâne, découpé dans le même tissu que la robe. Quelle impression cela fait-il d’être aussi belle ? Sylvie est au bord de le lui demander, mais Farah la devance.

« Vous êtes tellement chics, vous, les Français. Comment ça s’explique-t-il ? Vous avez un secret ?

– C’est charitable de ta part de tourner les choses ainsi, répond Hector, après avoir éclaté d’un rire un peu forcé. Nous sommes trop self-conscious, voilà tout. On ne se déguise pas parce qu’on est gênés. Parce que l’enfance est derrière nous. On est trop vieux pour… pour…

– Vieux ? Vous avez été élus le couple le plus sexy du campus », leur confie Farah à mi-voix comme s’il s’agissait d’un palmarès dont le résultat serait dévoilé plus tard dans la soirée.

Sylvie secoue la tête, mais tout en rejetant ce compliment inattendu, elle note que quelque chose a changé depuis qu’Hector et elle sont entrés dans le restaurant. En quelques minutes, les groupes se sont défaits pour se reformer autrement. Les yeux des femmes se sont mis à briller. Certaines d’entre elles se sont rapprochées imperceptiblement. Mue, elle aussi, par une force dont elle ignore la nature, Sylvie recule de quelques pas, fait mine de chercher quelque chose, un verre, le vestiaire, les toilettes, et finit par aller s’asseoir dans un coin de la salle un peu plus obscur afin d’observer à son aise la scène en train de se produire, que sa présence n’aurait pas autorisée.

Juchée sur un tabouret de bar (qu’elle a eu quelque peine à escalader), elle songe un instant au ballet grotesque du paradisier, l’oiseau noir et bleu dont elle admire les danses nuptiales sur Internet, mais elle se rend compte que c’est une échappatoire qu’elle déploie pour se protéger du spectacle qui s’offre à elle. Elle décide donc de mieux se concentrer, de regarder plus minutieusement, et c’est alors qu’elle voit ces femmes inconnues, jeunes, belles, déguisées en plante carnivore, en chauve-souris, en fiancée de Frankenstein, massées autour de son mari, lui dessinant comme une haie. Leurs yeux ont un éclat ravissant, vraiment. Elles tentent d’attirer le regard du professeur venu de France, le poète – il est philosophe aussi, dit-on, le nouveau Foucault, c’est ça ? Elles rient très fort, tripotent leurs cheveux, étirent subtilement leur colonne vertébrale pour mettre en valeur leur poitrine. Il y a une joie dans tout cela, à laquelle Sylvie est étonnée de participer. Ça roucoule, ça se dandine, et Sylvie ne peut s’empêcher de trouver toutes ces minauderies cocasses, charmantes. Son mari est le centre absolu de l’attention.

De son côté, peu à peu elle se sent disparaître. Elle s’émiette et s’étonne du fait que cette pulvérisation lui procure une légère ivresse que ne saurait expliquer le nectar de cranberry qu’elle vient de boire. Diffractée, elle voit tout, elle ressent tout, elle est par terre et au plafond, elle est sur les murs, sous les semelles des souliers, autour des interrupteurs, le long de la tuyauterie, c’est une transe. Une transe qui lui rappelle sa première nuit de bergère. Allongée sous les étoiles, elle avait senti son corps se disloquer, s’élancer vers les astres, se dissoudre dans les mousses, et son cœur, dont le rythme était effroyablement chamboulé par la terreur et l’extase, prêt à éclater. Le mélange de splendeur et d’inquiétude était éreintant et bannissait tout repos. Je ne parviendrai jamais à dormir, s’était-elle dit, si petite encore, perdue, absolument seule.

Jamais elle n’avait eu aussi peur. Cette nuit-là. Mais elle ne tient pas à y penser. Pas maintenant, pas dans ce restaurant du centre-ville, ancien entrepôt transformé pour l’occasion en grotte d’enchanteur où tout lui paraît possible. Elle préfère contempler ces femmes déguisées qui assaillent en douceur son mari.

Le visage d’Hector la bouleverse. Les pommettes légèrement rouges, il sourit péniblement, conscient de l’attention excessive dont il est l’objet et s’efforçant de dissimuler le plaisir qu’il en retire. Doit-elle voler à son secours ? Franchir les quelques mètres qui les séparent pour se pendre à son bras et déclarer, par ce simple mouvement : « Ceci est mon homme. » Hector n’apprécierait sans doute pas. Sylvie, quant à elle, n’éprouve pas la vigueur agressive qu’il faudrait déployer pour accomplir un tel acte. Elle est plutôt amusée, touchée, curieuse par-dessus tout de ce qui se passe dans la tête de ses sœurs, ces êtres dont elle partage la physiologie et le destin. Elle tente de s’imaginer à leur place, minaudant, engorgeant son rire, alourdissant ses paupières pour plaire au poète français, au philosophe étalon, à Hector, son mari qu’elle n’a jamais regardé autrement que d’un œil candide et confiant.

Elle a croisé certaines de ces femmes durant les deux mois qu’ils ont déjà passés ici : au supermarché, sur le campus, en forêt. Elle les a vues en jogging, les cuisses quelque peu boudinées par le tissu trop fin qui laisse apparaître le relief attendrissant de la cellulite. Elle les a vues, les yeux cernés, conduisant une poussette chargée de paquets, raisonnant inlassablement un enfant en pleurs pendu au bout de leur bras. Elle les a vues, les cheveux décoiffés, se cachant pour fumer une cigarette entre deux cours, entre deux courses, les épaules basses sous le poids de leur cartable bourré de copies, de livres, et du reste. Elles sont jeunes et épuisées. Enlaidies par la fatigue et l’hybridation inextricable de leur vie. Biberon et stylo, carré de coton et bloc de papier ligné, listes de courses et copies à corriger, diaphragme et figurine en plastique, carton d’invitation à un anniversaire et permis de conduire, parfum (aphrodisiaque ?) et liniment pour fesses fragiles, vitamines pour la repousse des cheveux et compotes sans sucres ajoutés, éditions bilingues de poésie du Moyen Âge et catalogues de jeux éducatifs, mascara et feutres à paillettes, timbres-poste et autocollants de super-héros. Plonger la main dans leur sac provoque l’écœurement ou le fou rire. On en sort n’importe quoi, on y trouve de tout, pansements, pince à ongles, caramels ayant perdu leur emballage et constellés de grains de sable et de filaments de poussière, gélules, élastiques, dinosaures au 1/100e, tampons, miettes, agitateur de boissons à motifs de sirène, fragments de pâte à modeler, baume pour les lèvres sans capuchon. Leur sac. Leur vie. Leur personnalité. Leur joie. Leur croix. Leur condition.

Sylvie n’a pas de sac. Elle met ses clés dans une poche, sa carte de crédit et son permis de conduire dans une autre.

Le sac de ces jeunes femmes exsangues la fait rêver. Elle a renoncé au sien depuis si longtemps. Disparu le réservoir de vie, d’inventivité, cette cavité contenant la solution à tous les problèmes, un poids, certes, mais qui atteste d’un engagement, d’un héroïsme dont son existence est aujourd’hui dépourvue.

Elle se souvient alors de la pochette. Et l’évocation de cet objet, à travers le mot inoffensif qui le désigne et convoque aussitôt des dizaines de modèles différents, lui fait monter les larmes aux yeux. La pochette. On passait le week-end ou le jeudi après-midi à la dessiner, la concevoir, la coudre. On récupérait un morceau de tissu, une cordelette, parfois du cuir. On assemblait tout cela. Les aiguilles à tricoter ou le crochet pouvaient aussi produire de fort jolis résultats. Le projet illuminait la semaine précédente et celle qui suivait. L’émerveillement durait parfois jusqu’à un mois. Une fois qu’elle était terminée, on portait la pochette autour du cou, si elle était petite, ou en bandoulière, si elle était grande. On y glissait un bâton de khôl, une cigarette volée à on ne sait qui, quelques pièces de vingt centimes et une perle ou un caillou porte-bonheur. Cet accessoire modifiait la silhouette, donnait du courage, de l’importance. On se sentait propulsée vers l’âge adulte.

Que sont-elles devenues, toutes ces pochettes fabriquées par les adolescentes pendant les années 1970 ? Même dans les vide-greniers on n’en trouvait pas. Elles avaient disparu avec les jupes en daim, au cours d’un autodafé secret qui n’avait affolé personne. Adieu jupettes, adieu jupons, adieu blouses roumaines et shorts à franges. Il semble à Sylvie qu’une certaine forme de joie s’était envolée avec la fumée de ce feu. Peut-être n’était-ce que l’incendie de sa propre jeunesse. On regrette toujours le passé pour l’unique raison, amère et suffisante, que la distance qui nous séparait alors (théoriquement) de la mort était plus importante. Sylvie demeure pourtant troublée. Il y avait quelque chose de particulier avec ces pochettes. Fabriquer soi-même son sac, et le faire si petit, n’était-ce pas le symbole de quelque chose ? D’une forme d’émancipation ? Aujourd’hui, les sacs des jeunes filles et ceux des mères de famille sont si vastes, si lourds, elles y transportent leur maison. Est-ce une forme plus avancée d’indépendance ? Ou plutôt la résignation à une nouvelle forme de servilité ?

« Madame Vickery ? »

Sylvie sursaute. Elle reconnaît à peine son nom. Là où elle était, dans ses pensées, dans le passé, elle ne s’appelait pas encore Vickery, elle s’appelait Lhorte. L’homme qui s’adresse à elle est petit, même par rapport à elle, il a les bras et les jambes particulièrement courts, la peau mate et des cheveux incroyablement drus, noirs et serrés. Sylvie songe aussitôt à un hérisson. Il lui tend la main et se présente.

« Jhersy Gonçalves, professeur de littérature espagnole, mais polonais d’origine et français d’adoption.

– Polonais ? fait Sylvie d’un ton où pointe une certaine curiosité, liée non à la Pologne, pas plus qu’à ses habitants, mais plutôt au fait qu’elle aurait attribué, sans hésiter, à son interlocuteur des origines sud-américaines.

– Vous connaissez Lublin ? Bien sûr, tout le monde connaît Lublin, à cause de Singer. Grâce à Singer, devrais-je dire. Le feuilletoniste.

– L’écrivain ? demande Sylvie. Isaac Bashevis Singer ?

– Oui, c’est ça. Le feuilletoniste de Lublin. Mais moi, j’habite, pour ainsi dire, à l’opposé. Elblag. Vous connaissez Elblag ? Bien sûr que non. Et pourtant. C’est près de la mer, c’est joli. C’est mon berceau natal. »

Jamais Sylvie n’a entendu personne parler aussi vite. Non seulement Jhersy Gonçalves précipite ses syllabes, en évitant la collision de justesse à chaque mot, mais encore il va, chaque fois, jusqu’au bout de son souffle. Il est impératif que ses poumons soient vides pour qu’il s’autorise une inspiration. Si bien que sa parole évoque le mouvement et le bruit d’un soufflet. Le début d’une séquence est ample et articulé d’une voix sonore, la fin presque chuchotée, apoplectique et dénote un épuisement si remarquable qu’on n’imagine pas de suite possible.

« Et comment avez-vous acquis un français si parfait ? s’enquiert Sylvie.

– Vous me flattez ! » s’écrie-t-il en lui baisant la main et en claquant ses talons l’un contre l’autre.

Il a soudain l’air incroyablement polonais.

« J’avais une bonne amie française. Je l’ai connue à l’université de Cracovie. Elle était historienne et travaillait sur les racines de l’antisémitisme polonais. Un sujet original à l’époque. Aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, on ne parle plus que de ça. Vous ne trouvez pas ? Vous n’en avez pas ras la casquette, vous ? J’aime bien ces expressions de votre langue : ras la casquette. Vous dites ça parfois ? Vous dites “j’en ai ras la casquette” ? Elle s’appelait Françoise Pernety. Elle avait de tout petits yeux noirs très enfoncés, comme un ours en peluche. Non, plutôt le contraire d’un ours en peluche. Mais bon, quelle importance ? Elle est morte à présent. Un cancer. Foudroyée. Que sont devenus ses tout petits yeux noirs ? Quand je marche sur un chemin et que je vois de minuscules cailloux tout noirs, je pense que ce sont peut-être les yeux de Françoise. Mais je vous embête. Je suis sinistre. Aujourd’hui, je suis bien dans ma peau. Je suis marié avec Astrid Milburn. Une vraie Yankee. Nous avons deux enfants à l’université. Heureusement que le père d’Astrid a fait fortune dans le coton. Le coton, c’est plus solide que la pierre. Voilà ce que je dis. Pas de crise des subprimes avec le coton. On fera toujours des jeans, des nappes, des torchons. On en aura toujours besoin. Vous êtes dans quoi, vous ? »

Sylvie ne s’attendait tellement pas à l’interruption de ce flot de paroles qu’elle n’est pas prête à répondre. Elle se demande si elle a bien entendu la question. Elle a cessé d’écouter quand Jhersy a prononcé le mot Yankee. Elle s’est abîmée dans ses propres réflexions autour de la sonorité vibrante de ce terme, de l’esprit de victoire qui le nimbe. Elle a tenté de se remémorer les grandes lignes de la guerre de Sécession. De quel côté étaient les Yankees, voyons ?

« Je suis la femme d’Hector, finit-elle par répondre, en déduisant de l’air interrogateur qu’affiche le visage du professeur que ce dernier attend d’elle qu’elle lui livre, à son tour, un pedigree.

– Andromaque, la fidèle. La fidèle Andromaque. Qui meurt si elle couche. Il en a de la chance, le professeur Vickery. »

Sylvie sourit, embarrassée. Oserait-elle dire qu’elle ne songe jamais à Racine et toujours à Georges Brassens ? Son regard est alors attiré par la tignasse verte de son fils dont elle ne se souciait plus, dont elle avait presque oublié la présence. Elle aperçoit Lester, à quelques mètres d’elle, entouré d’enfants plus jeunes que lui. Il parle avec de grands gestes calmes. La scène évoque le joueur de flûte de Hamelin. À ses côtés, une jeune fille au crâne à moitié rasé, vêtue d’un drap blanc, le visage aussi blanc que le tissu et les yeux entourés de cercles écarlates, le regarde avec admiration. Est-ce Zelda ? se dit Sylvie. La fille de French Bob ? Mais point de Bob à l’horizon, ou alors si bien déguisé que méconnaissable.

« Fidèle au point de refuser d’en parler, insiste Jhersy Gonçalves. Pardon. Vous êtes professeur aussi ?

– Non, réplique doucement Sylvie. Je ne suis rien. »

Cette phrase prononcée innocemment – parce qu’elle tombe, par hasard, dans le silence qui sépare deux morceaux de musique – résonne affreusement fort. Sylvie se demande comment échapper au pathétique. Elle voudrait expliquer à Jhersy qu’être rien est un idéal qu’elle poursuit, que son parcours s’inspire du dogme du non-agir, que cela n’est pas le signe d’une défaillance, d’une situation humiliante, mais d’une éthique, d’un choix de vie.

« C’est mon fils, là-bas, lâche-t-elle en montrant Lester.

– Le jeune Astyanax ?

– Pitié. Il finit mal, celui-là, non ? Lester, c’est tout le contraire. Il est heureux partout où il se trouve. Il s’adapte. Regardez, il s’est déjà fait des amis.

– Pardon ! s’exclame Jhersy. J’étale ma culture classique. Ma culture française. Françoise disait merveilleusement les alexandrins. Ariane, ma sœur, de quel amour blessée vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée. »

Sylvie écoute Jhersy réciter Phèdre et, pour la première fois, observe son costume. Une robe de moine sur laquelle il a passé une sorte de brassière agrémentée de deux faux seins rose cochon dont les tétons saignent. « Je ne suis rien », se répète-t-elle en silence et cette phrase l’apaise, l’isole et la protège.

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