La chance de leur vie
Chapitre 42
Par la fenêtre, des mères et des pères regardent la nuit irrémédiablement sombre. Pas le moindre rayon de lune. Pas d’étoiles. La lumière du ciel a été entièrement absorbée, dirait-on. De retour de leur semaine de vacances, ils ont constaté un changement dans l’air, dans la façon dont les journées se déroulent. Ils composent des numéros à partir de leur téléphone fixe, recommencent quelques minutes plus tard avec leur mobile. Plusieurs jours, déjà, que cela dure. Les enfants ne répondent plus. Ils quittent la maison, en début d’après-midi, tout joyeux. Ils lancent un « See you ! » désinvolte, sans demander la permission de sortir, sans dire où ils vont, et ils disparaissent pendant des heures. Injoignables. Ils sont injoignables. Lorsqu’ils rentrent enfin, ils sont trop fatigués pour parler. Ils sentent la forêt et le grand air. Leurs pupilles ne sont pas dilatées. Leur haleine n’est pas chargée. Ils se couchent sans manger. Les parents ne protestent pas. Une soirée tranquille, sans avoir à répéter cent fois : « Baisse le son », « Éteins ta lumière », « Si tu continues je te confisque ton ordinateur », c’est appréciable. Et quand, avant de se coucher eux-mêmes, ils passent la tête par la porte pour vérifier que tout va bien, ils revoient leur enfant tel qu’il a été, tel qu’il était trois ou quatre ans plus tôt, avant qu’il ne devienne cet étranger hostile, ce laideron à gros nez, cette traînée, ce drogué, cet idiot qui ne fiche rien en classe, cet obèse qui leur fait honte. L’enfant retrouvé est vêtu d’un pyjama, d’une chemise de nuit, couverture remontée jusqu’au menton, les deux mains jointes sous une joue, le front perlé de la bonne sueur du sommeil.
Les parents hésitent à se réjouir. Disons que leur sentiment varie selon l’heure, selon la situation. À certains moments, ils se sentent soulagés, comme si la paix était revenue dans leur foyer : plus de disputes, plus de mines renfrognées, de récriminations ni de réclamations incessantes. Les enfants ne demandent plus d’argent de poche, se lèvent volontiers le matin, sourient quand on leur adresse la parole. À d’autres moments, les parents se tordent les mains d’inquiétude, s’affolent : la nuit est tombée et les enfants ne sont pas rentrés. Le froid s’est abattu sur les routes, qui luisent de verglas dans la nuit, sur les pelouses, figées par le gel, et ils ne sont pas là. Les parents s’énervent comme lorsqu’ils ont égaré leurs clés de voiture, leur portefeuille. Voilà qu’ils ont égaré leurs enfants. Ils ignorent où ils sont et n’ont aucun moyen de le découvrir. Ils s’appellent les uns les autres. « Il n’est pas chez vous ? » « Elle n’est pas passée ? » « Savez-vous où a lieu la répétition ? » « Avez-vous le numéro de téléphone de Verena Steinheim ? » « Qui est-ce ? » « Leur professeur de théâtre. » « Vous êtes sûr ? Je croyais qu’elle s’appelait Dolores Moor. » Ils tentent de faire bonne figure, de jouer la décontraction. Ils rivalisent de tolérance. Mais une des mères, celle qui a le plus d’imagination, la plus méfiante, la plus curieuse de toutes, collecte les indices, surveille le courrier car, depuis quelque temps – au début elle a trouvé cela charmant et a cru qu’il s’agissait d’un devoir de vacances –, les enfants se sont mis à s’écrire, des cartes, des lettres. Le contenu est ordinaire, en apparence. Qui sait ? Peut-être s’agit-il d’un code. Les pages Facebook ne sont d’aucun secours. Rien de neuf n’y figure depuis plus d’un mois. Les enfants ne se connectent plus. La mère changée en enquêtrice appelle une personne de l’administration du collège. Elle se renseigne sur le nouveau professeur de théâtre, Verena Steinheim, et apprend qu’elle n’existe pas. Ou plutôt si. Verena Steinheim a existé. C’est une ancienne élève de la P.W. Julian High School, morte d’une overdose en 1997, à l’âge de treize ans. La nouvelle circule rapidement, avec la fluidité d’un ruisseau. Les enfants sont soumis à des interrogatoires. Ils se taisent, tout en demeurant parfaitement polis. Ils sont privés de sortie. Ils s’échappent. On menace d’appeler la police. Ils continuent de se taire. Puis Zelda parle à son père du diable dans la boîte. Bethany évoque un nouveau groupe d’amis. Mario ne dit rien. On le frappe. Il ne dit toujours rien. Nurith hurle qu’ils ne peuvent pas comprendre. Personne ne peut comprendre. Le nom d’Absalom Absalom, à force de tortures, à force de menaces, finit par émerger. Qui est-ce ? se demandent les parents. Ils ne connaissent personne de ce nom. Ils fouillent sur Internet, dans les archives de l’école. Ils soupçonnent une secte d’être derrière tout cela. Andy parle dans son sommeil. Il se tord d’angoisse pendant la nuit, mouille ses draps. Un de ses grands frères l’épie. « Celui qui touche à mon Andy, il est mort », a-t-il déclaré à ses parents. « Très bien », ont-ils répondu, rassurés par la bienveillance du jeune homme, autant que par sa carrure impressionnante de basketteur sur le point d’intégrer la ligue professionnelle. Andy parle de la forêt. Il répète : « Small hands, such soft hands. » Puis, une nuit plus agitée que les autres, il appelle : « Lester ! Lester ! » Et c’en est fait.
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