La chance de leur vie
Chapitre 11
« Vous ne vous faites pas les ongles ? » demande Farah d’une voix très douce en prenant la main droite de Sylvie dans la sienne pour examiner le bout de ses doigts.
Sylvie ne répond pas. Elle se délecte du contact. Elles sont assises côte à côte sur le canapé défoncé du salon depuis plus d’une heure. Projetées l’une contre l’autre par les ressorts fatigués. Hector est à l’écart. Il étudie la bibliothèque. Les étagères posées sur des piles de briques ploient, elles aussi, au centre. Tout est un peu de travers dans la maison de Farah. Tout s’affale et s’abandonne. Elle n’a pas proposé de boissons à ses invités. Elle a commencé par répondre aux questions de Lester qui ont fusé dès l’entrée, en bouquet, en feu d’artifice. Qu’est-ce que c’est ? Un sextant. À quoi ça sert ? À ton avis. Et ça ? Une pierre volcanique. D’où elle vient ? Je ne sais plus. Et ça, c’est un œuf d’autruche ? Non, un œuf d’oie. Vous parlez grec ? Oui. Je peux prendre le bilboquet ? Bien sûr. Tu peux toucher à tout. Jouer avec tout. Farah répond de sa belle voix grave. Elle roule délicatement les « r ». Son français en est plus clair, mieux équilibré. Sylvie est aussitôt conquise. Pourquoi ne roulons-nous plus les « r » ? pense-t-elle.
« C’est si difficile d’arriver dans un nouveau pays, non ? La solitude des premiers temps, je m’en souviens encore, j’allais parfois acheter quelque chose dans un magasin dans le seul but d’entendre le son de ma propre voix. Et pourtant, nous connaissons tous l’Amérique, non ? »
Sylvie aime la façon qu’a Farah de ponctuer ses phrases par un « non ? », comme si elle attendait son assentiment pour continuer.
« L’Amérique nous a si souvent été présentée, dans les livres, au cinéma. Là où j’ai grandi, au Yémen, on fait cuire le lahoh au feu de bois dans une poêle en métal. C’est notre pain à nous. Je suis obligée de vous l’expliquer parce que, dans les pays occidentaux, on cuit le pain au four. Vous n’avez jamais entendu parler du lahoh, alors que vous connaissez depuis toujours les sandwichs au beurre de cacahuètes, les bus jaunes de transport scolaire, le bacon et les œufs qu’on fait frire le matin. Je me trompe ? Les Stetson que portaient les cow-boys et que certaines personnes mettent encore ici ou là vous sont familiers. En arrivant aux États-Unis, je connaissais déjà Mickey Mouse et Davy Crockett, mais qui, dans ce pays, connaît les héros de mon enfance ? C’est particulier, non ? L’Amérique est notre lieu commun à tous. Il l’est devenu. Des enfants des rues vivant à des milliers de kilomètres de Los Angeles fredonnent des chansons de Michael Jackson. Comment ont-ils fait ? Je veux dire, comment les Américains ont-ils fait pour exporter leur culture ? C’est une question que je me pose souvent. Vous aussi ? Est-ce une affaire de puissance économique ? Je ne crois pas. Je pense que tout vient des histoires. De la même façon que chez vous on fabrique le camembert, ou, chez nous, le lait fermenté, ici, on fabrique des histoires.
– Et Les Mille et Une Nuits ? » demande Sylvie, étonnée d’intervenir. Comme si sa voix s’était élevée sans autorisation, sans qu’elle l’ait prévu.
« Oui, vous avez raison. L’Iliade et l’Odyssée, aussi. La fabrique a commencé ailleurs et avant. Bien avant. Mais tout de même. Ils se sont emparés de quelque chose. Ils se sont emparés du récit. Vous ne croyez pas ? Absalom Absalom, veux-tu boire quelque chose ? Je ne t’ai rien offert, mon garçon. Je n’ai pas de Coca-Cola.
– Je n’aime pas ça, répond Lester tout en maniant un sablier géant.
– Comment connaissez-vous son nom secret ? s’étonne Sylvie.
– Tout simplement parce qu’il n’est pas secret, dit Farah en riant. Hector m’en a parlé. Je salue cette initiative. Je salue le droit de chacun à se réinventer. Durant mes trois premières années d’université à USC, l’université de Californie du Sud, je me suis fait appeler Candice. C’est drôle. C’était un nom qui m’allait fort mal, je crois, mais il m’a beaucoup aidée. Comment vous appelleriez-vous, Sylvie, si vous choisissiez de vous réinventer ? Si vous étiez écrivain, ou artiste, et que, pour une raison ou une autre, vous deviez vous choisir un pseudonyme ? »
Mon Dieu, pense Sylvie, j’aurais encore préféré qu’elle me demande si je voulais du thé ou du café. Comment faire pour changer le cours de cette conversation que je suis incapable d’avoir ? Pour qui me prend-elle, cette femme que je ne connais pas ? L’ouverture, le sens de la démocratie et de la fraternité, de l’égalitarisme même, dont fait preuve Farah jettent Sylvie dans un inconfort inédit. Elle aurait envie de répondre qu’elle n’est pas au niveau, qu’elle n’est rien. Je ne compte pas, se dit-elle. Et elle se raccroche à cette affirmation pathétique, comme le naufragé aux débris du navire. Je suis la femme d’Hector. Comment pourrait-elle expliquer au professeur Asmanantou que c’est là, dans cette aliénation, que se déploie sa liberté ?
« Mais un grand verre d’eau bien fraîche me ferait très plaisir, déclare Lester d’une voix tonitruante, sur le même ton qu’il aurait employé pour exiger qu’on laisse sa mère en paix.
– Tu as raison, mon grand, reconnaît Farah. Je manque de tous mes devoirs ! » s’exclame-t-elle en commettant, volontairement ou non – qui saurait le dire ? – cette infime faute de syntaxe. Ainsi les tire-t-elle tous quatre d’un embarras qui, pour être à peine perceptible, n’en est pas moins menaçant.
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