La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 37 sur 47

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La chance de leur vie

Quatrième partie

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Hector avait une femme. Elle s’appelait Sylvie. Ensemble ils avaient un fils. Il s’appelait Lester. Mais ses amis préféraient l’appeler Absalom Absalom, comme il le leur avait demandé. Ils acceptaient tout de lui. Ils l’aimaient, comme ils n’avaient jamais aimé rien ni personne. Cela faisait comme une floraison dans leur vie. Vraiment. Comme si d’énormes fleurs multicolores avaient soudain poussé dans un jardin en friche. Absalom Absalom avait ce talent, celui de reconnaître un sol dans lequel rien n’avait été semé. Ses amis – mais il les appelait « mes enfants » – n’étaient pas, comme on aurait pu le croire au premier regard, des créatures sans talents, amoindries par une tare. Ils étaient simplement des êtres sur lesquels personne n’avait songé à miser. Beaux, laids, petits, agiles, maigres, maladroits, obèses, doués, drôles, sensuels, ignares, peu importait. Ce que Lester percevait en eux allait bien au-delà de ces caractéristiques. Il les voyait tels qu’ils se voyaient eux-mêmes, comme des corps physiques échappés par malchance ou par hasard du champ gravitationnel de l’amour. Des petits astres solitaires voués à l’errance. Dès qu’ils entraient en contact avec lui, la magie opérait : ils se sentaient justifiés, on les contemplait. Lorsqu’une nouvelle recrue débarquait dans le cercle, son adoption par tous était immédiate, sans être du tout raisonnée. Ils s’aimaient les uns les autres parce qu’ils aimaient Absalom Absalom. Quoique « aimer » ne fût peut-être pas le bon mot. Ils étaient reliés. Il les avait touchés avec ses petites mains, ses mains si douces, et chacun son tour était entré dans la ronde. Ils s’étaient attachés les uns aux autres. Une fois dans le groupe, on se sentait tranquille et protégé. Prêt à tout. Absalom Absalom n’exigeait rien d’eux, ou alors si peu, des renoncements qui ne leur coûtaient pas, qui étaient comme des libérations.

Quand ils se croisaient au centre commercial, dans les couloirs du collège, ils ne s’adressaient pas la parole, se regardaient à peine. S’ils se retrouvaient dans le même groupe en sport ou pour faire un exposé, ils ne ressentaient aucune affinité particulière. Ce n’était pas ce genre d’amitié. Lorsqu’ils se réunissaient dans la forêt ou, parfois, s’il faisait trop froid, dans le sous-sol de l’immense maison des parents de Bethany, pour participer à ce qu’ils appelaient les « répétitions » – car Lester trouvait plus simple de croire à ses propres mensonges –, ils chantaient, dansaient et se parlaient. Ils parlaient de leur vie, de leurs aspirations, ils parlaient comme jamais on ne parle, aussi sincères que s’ils avaient été seuls, aussi animés que face à un public patient recueillant le moindre propos avec attention et bienveillance. Il n’y avait rien que l’on ne pût dire, rien de honteux, rien de ridicule, rien d’indiscret non plus. Les mots jaillissaient des bouches comme lavés, comme prononcés pour la première fois. S’ils étaient battus, ils disaient on me bat. S’ils étaient violés, ils disaient on me viole. S’ils tuaient des chiens, ils disaient je tue des chiens. Certains faisaient pipi sur eux la nuit. D’autres aimaient vomir. Ils disaient : Quand j’ai trop peur, je mets ma main dans ma culotte et après je sens mes doigts, et ça va mieux. Ils disaient : Je regarde des films de guerre sans le son et je fais tous les bruits. Ils disaient : Quand je fume ça, quand je croque ça, je veux être au bord de mourir, je veux marcher sur cette crête comme un funambule sur son fil. Ils disaient : J’aime lire de très gros livres auxquels je ne comprends rien. J’ai couvé un œuf dans mon lit, mais le poussin n’est jamais sorti et maintenant l’œuf est un peu cassé et commence à sentir mauvais. Je voudrais que la prof de maths se fasse écraser par un camion à ordures.

En rentrant chez eux, ils se sentaient épuisés et libres. Ils s’endormaient en général très tôt les soirs de réunion, parfois sans manger, sans fumer, sans se droguer. Leurs parents ne s’en rendaient pas compte car leurs parents ne s’intéressaient pas du tout à eux.

Si l’on avait demandé à Absalom Absalom quel but il poursuivait, qu’aurait-il répondu ? Le savait-il lui-même ? À quelle fin constituait-il cette troupe ? Que voulait-il transmettre à ses disciples ? Qu’espérait-il leur enseigner ? Il lui semblait qu’il avait toujours été accompagné de ce genre de bande. Dès les premiers jeux au jardin public, durant les années d’école maternelle, il avait déjà « ses enfants » autour de lui. Bien sûr, il n’en avait pas conscience à l’époque et ne les appelait pas ainsi. Ce n’était qu’en arrivant aux États-Unis que le projet avait pris forme. Un peu avant peut-être. Projet n’était pas le mot qu’il aurait utilisé spontanément. Le mot projet supposait un avant de la préméditation, un pendant de l’action et un après de la conséquence. Son affaire à lui était intemporelle. Dieu ne s’était pas toujours appelé Dieu, mais il avait toujours été là. L’aimer, le chérir ne nécessitait pas de préparation et n’aboutissait à rien. Seul comptait l’instant de la danse, le moment de la transe, la joie. Lester n’avait pas lu saint Augustin. Il avait ouvert Les Confessions à une page au hasard et était tombé sur la phrase qu’il cherchait depuis longtemps sans le savoir : « Que si les âmes te plaisent, aime-les en Dieu, parce qu’elles sont errantes et muables en elles-mêmes, et qu’elles sont fixes et immobiles en lui, de qui elles tiennent toute la solidité de leur être, et sans qui elles s’écouleraient et périraient. Ne les aime donc qu’en Dieu, et entraîne vers lui avec toi toutes celles que tu pourras et leur dis : “Voilà celui qui doit être l’objet unique de notre amour, voilà celui que nous devons seul aimer.” » Cela lui avait suffi. Il conservait le volume, le transportait ici et là, le tâtait, redoutait de s’en séparer, même s’il préférait lire des romans, de longs et difficiles romans auxquels il ne comprenait pas grand-chose. Car dans les romans aussi, on pouvait aimer longtemps, sans risque d’être trahi par l’inconstance des êtres. Sur le papier, comme en Dieu, les âmes étaient fixes et immobiles. Dans les romans, personne ne mourait.

Lester était heureux qu’ils n’aient pas eu à rentrer en France pour les fêtes de fin d’année, comme cela avait été prévu au départ. Il n’avait pas envie de renoncer aux répétitions. Une étape avait été franchie lors de la dernière collecte. Le dépouillement progressait. Fréquemment, il comptait et recomptait sur ses doigts pour vérifier. Oui, les choses avançaient comme il voulait. C’était un hiver merveilleux. Les parents étaient absents pour la plupart. Ils étaient descendus chercher la chaleur plus au sud ou la neige vers les sommets. Ils n’emmenaient pas leurs enfants. Ils disaient « nos adolescents » avec un mélange de fierté et de dégoût. Le dégoût était lié aux boutons d’acné, à la puanteur nouvelle de la sueur, au gras des cheveux, aux poils désordonnés, aux vêtements moites et douteux. La fierté était inexplicable et fugace. Les adultes faisaient confiance à « leurs adolescents » non pas parce que ces jeunes gens étaient fiables, mais parce que c’était plus confortable ainsi. En vacances, un adolescent pouvait facilement tout gâcher. Il n’appréciait ni les paysages ni les musées, il s’ennuyait durant les trajets, mangeait salement dans des restaurants où tous les autres (« Mais regarde autour de toi, bon sang ») se tenaient impeccablement. Les parents de Lester, qui ne partageaient pourtant pas ces vues, lui fichaient, eux aussi, une paix inédite. Ils étaient très occupés. Hector avait parlé d’un séminaire animé par certains professeurs du département de langues romanes. Sylvie était à l’atelier. Elle modelait, émaillait, cuisait. Et bientôt, elle partirait pour Charlotte. La voie était libre et les journées sans fin, plus même bornées par la nuit qui tombait si tôt qu’elle ne changeait rien. Absalom Absalom et les siens se promenaient dans les bois, se réfugiaient dans le sous-sol de Bethany quand il pleuvait.

Ces derniers jours, ils parlaient moins. Ils n’avaient pas tout dit, mais l’urgence de s’épancher les avait quittés. Ils s’allongeaient sur le sol et s’entraînaient à respirer au même rythme, un rythme très lent qu’imposait Absalom Absalom. Nurith riait. « C’est plus planant que tout ce que j’ai consommé depuis trois ans ! » clamait-elle. « Si je meurs, disait Mario, promettez-moi de ne pas le dire à mes parents. » Iris prenait la main d’Absalom Absalom et la glissait sous sa joue brûlante. Elle avait très envie de l’embrasser sur la bouche. Et ailleurs. Elle avait une telle envie de lui que cela ciselait un cône éclatant de ses cuisses à son plexus. Elle respirait, cependant, comme il le lui indiquait. Elle écoutait sa voix, revoyait vaguement les images de sa jeune et courte vie de débauche, les garçons du collège, les serveurs dans les cafés, les parents de ses camarades de classe, les professeurs. Elle savait que le risque qu’elle leur faisait courir décuplait leur désir et centuplait leur jouissance. Elle était consciente que son corps, joli mais ordinaire, n’était pas pour grand-chose dans les extases qu’elle provoquait. Elle était la licence et l’interdit, elle était le diable. Mais assez vite son souffle calmé ralentissait son cœur qui refroidissait son sang qui dénouait ses rêves, et voilà qu’elle s’endormait, enfant paisible parmi les autres enfants.

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