La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 10 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 10

Et soudain, c’est dimanche. C’est le jour où Farah Asmanantou les a invités à lui rendre visite. Sylvie n’est pas prête. Elle ne sera jamais prête. Elle voudrait repartir en France. Sa France, miteuse ou pas. Elle sait comment son pays fonctionne. Elle connaît les habitudes.

« Qu’est-ce qu’on apporte ? demande-t-elle.

– Rien, répond Hector. Que veux-tu qu’on apporte ?

– Je ne sais pas, moi. Des fleurs ? Des chocolats ? Comment fait-on ici ? Il y a sûrement une coutume.

– Farah est chercheuse en stylistique et directrice du département de langues romanes, elle n’est pas épicière à Limoges.

– Et alors ?

– Alors ne t’en fais pas. Où est Lester ? Appelle Lester.

– Lester ! Lester !

– Qu’est-ce qu’il fabrique ? Je monte le chercher ? On va être en retard.

– Ce serait fâcheux d’être en retard si on allait chez une épicière de Limoges », réplique Sylvie.

Hector lui attrape le menton et approche sa bouche de la sienne.

« Absalom Absalom », hurle-t-elle, brisant l’élan du baiser.

Hector se plaque les mains sur les oreilles.

« Tu es folle ? Tu m’as crevé les tympans. »

Lester apparaît aussitôt, étrangement vêtu. Avec son tee-shirt qui lui descend jusqu’aux genoux par-dessus son pantalon étroit, on dirait qu’il porte une robe. Il a caché ses cheveux sous un bob noir dont il a relevé les bords. Ses pieds semblent beaucoup plus grands que d’habitude, chaussés d’une paire de babouches à pompons. Hector le regarde, étonné. Il ne fait aucune réflexion. Sylvie l’en remercie silencieusement. Sans pouvoir expliquer pourquoi ni comment, elle a l’impression que l’accoutrement de son fils la protège. Il a été pensé et conçu ainsi, pour attirer l’attention sur lui et la détourner d’elle. L’épicière de Limoges et la directrice du département, même combat. Un adolescent perturbé fait, toujours et partout, sensation.

Dans la voiture, sur la banquette arrière, Lester sifflote en tripotant un bracelet dont les perles en bois cliquettent doucement. Sylvie l’observe dans le rétroviseur. Ce bijou lui rappelle quelque chose. L’a-t-il chipé dans ses affaires ? Elle croit se souvenir qu’elle le mettait il y a très longtemps. Elle revoit son poignet gracile posé sur sa cuisse de jeune fille. C’est le printemps. Il fait déjà chaud. Ses jambes jaillissent de sous la minijupe en panneaux de daim fermée sur le devant par des boutons-pression. Un an de travail pour une jupe marron et beige qui découvre ses cuisses et dévoile sa culotte dès qu’elle s’assied. Son père n’aime pas. « Ça fait mauvais genre, dit-il. – Mais la prof de français, elle en a une pareille, répond Sylvie. – C’est bien c’que j’dis », insiste son père. Elle se rappelle l’odeur de sa jupe adorée, le daim légèrement râpeux, merveilleusement mat, les panneaux arrondis vers le bas, comme des pétales de fleur, le bruit des très gros boutons-pression quand, d’un coup, on les ouvre tous en tirant sur la ceinture jusqu’en bas. Sans cette jupe, elle n’aurait jamais eu son premier garçon. Sans cette jupe, elle n’aurait jamais pu quitter son père. Jamais elle ne serait montée à Paris. Cette jupe lui a sauvé la vie.

« C’est quoi, cette chanson ? demande-t-elle à son fils sans se retourner.

– Quelle chanson ?

– Ce truc que tu siffles.

– C’est le générique d’une série », répond Lester avant de se remettre à siffler.

Sylvie croit pourtant avoir reconnu un passage qu’elle aime particulièrement dans une cantate de Bach, celui où le chœur s’emballe sur une série d’alléluias. Elle n’écoute plus de musique depuis longtemps, ne se souvient plus du nom des interprètes, des numéros, opus, BWV, parfois elle confond même les compositeurs. Mais cet air, elle le connaît. Elle l’a chanté elle-même, à la chorale, avec d’autres enfants. Les garçons avaient des voix de fille, parfois plus aiguës que la sienne. Elle faisait du stop pour se rendre à l’église de la ville voisine. Il n’y avait pas d’autre moyen. C’était loin. Son père ne voulait pas qu’elle prenne la mobylette. La voisine essayait de le raisonner. « Le stop, c’est dangereux, on peut faire des rencontres. La mobylette au moins… » À quoi le père rétorquait : « J’la préfère violée que morte. » Jamais personne n’avait tenté d’abuser d’elle. La plupart du temps c’était une femme qui la reconduisait à la maison, en Ami 8, en 4L, et quand c’était un homme, il paraissait terrifié. Sylvie remarquait le tremblement des doigts sur le levier de vitesses et s’en amusait. Dieu me protège, pensait-elle, toute petite encore malgré ses treize ans, et Jean-Sébastien Bach aussi, car elle chantait avec une telle ferveur que Dieu, elle en était certaine, l’entendait. Dieu. Quelle drôle d’idée. Elle n’y pensait plus jamais ; pas davantage qu’à sa jupe en daim.

Sylvie abaisse le pare-soleil et soulève le couvercle qui masque le petit miroir rectangulaire dans lequel ses yeux se reflètent soudain. Elle regarde son visage comme si elle désirait vérifier quelque chose. Se voir une dernière fois avant de se montrer à l’inconnue. Sylvie face à Farah. Sylvie qui n’est rien. Sylvie, la femme d’Hector ; Sylvie, la mère de Lester. Le nez est bien là, légèrement camus, la bouche qui recouvre les dents parfaites dont elle ne s’est jamais enorgueillie, les longs sourcils fins qu’elle n’épile plus. Ses cheveux frisottent, gris, roux, bruns et blancs. Elle se regarde distraitement, la plupart du temps, et ne puise ni réconfort ni désolation dans la confrontation avec son reflet. C’est à peine si elle se reconnaît. Certains jours, elle pense : Tiens, je ressemble à un lapin. D’autres fois, elle se dit : Aujourd’hui, tête d’écureuil. Durant les pires périodes : Vilaine tête de monsieur. Jeune femme elle s’était alarmée brièvement d’éprouver si peu de sentiments ou de sensations face à la glace. Était-elle atteinte d’une étrange maladie mentale ? Peut-être neurologique ? Elle avait fini par s’expliquer cette bizarrerie en se souvenant que, chez son père, il y avait fort peu de surfaces réfléchissantes. Il se rasait en se mirant dans une fenêtre. Quant à elle, elle s’apercevait furtivement dans ses lunettes à lui, dans un carreau, dans l’eau d’un puits. Son corps, qu’elle voyait se dérouler sous elle, était, au contraire, familier. Les articulations fines, les petits genoux impeccablement ronds, les hanches larges, la taille très étroite, le buste de garçon, mince, presque plat. Jamais elle n’avait porté de soutien-gorge.

C’est étrange, pense-t-elle en replaçant le pare-soleil, comme ce grand bond vers un avenir incertain, ce voyage au bout du monde, dans un pays inconnu et neuf, au lieu de lui ouvrir les ailes vers une vie à conquérir, la replonge, sans qu’elle le veuille, dans le passé. Jamais elle n’avait, avant de poser le pied sur ce sol étranger, tourné son regard vers le temps d’avant. C’est comme si, par la magie du déplacement, elle se retrouvait non plus face au futur, mais braquée vers l’enfance, sa propre enfance, sa jeunesse qu’elle n’avait jamais pris le temps de ressasser. Elle se sent pareille au promeneur qui, après s’être concentré sur l’ascension, jette un regard paisible, lavé par l’épuisement du corps, en direction du chemin accompli, tout en reprenant haleine.

« Nous y sommes ! clame Hector. Farah m’a dit de remonter l’allée et de garer la voiture juste devant la porte. »

Café, se répète Sylvie. Un café, s’il vous plaît. Avec plaisir. Oui, je veux bien du sucre. Elle a répété la veille, avant de s’endormir. Tout se passera bien.

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