La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 35 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 35

Bien sûr, il va falloir y aller. Aucune excuse ne tiendrait et, d’ailleurs, qu’est-ce que ça change ? Qu’est-ce qui est changé ? Elle va saluer une femme, deux femmes, trois, cinq, dix femmes qui ont fait l’amour avec son mari. Elle en embrassera certaines. En ressent-elle du dégoût, du dépit ? Sylvie n’éprouve rien. Elle n’arrive pas à y croire parce qu’elle ne parvient pas à se concentrer sur les faits. Son entourage déploie pourtant de multiples efforts pour la tenir informée. Jhersy a renouvelé son stock de détails. Il suit l’affaire comme une béchamel sur le feu : les lieux de rendez-vous, les horaires, les témoins potentiels. Lauren aussi s’en est mêlée, de façon plus discrète. Elle a commencé par exalter le tempérament d’artiste de sa disciple favorite :

« Tu avances, tête baissée. Tu es un taureau, comme Picasso. Tu ne te laisses pas distraire. Tu ne te laisses pas influencer. Tu es complètement libre. Mais c’est peut-être culturel. Je ne sais pas. C’est à toi de me dire. La liberté, c’est votre truc, à vous, les Français. Votre invention. Nous, en anglais, on a deux mots pour la nommer : freedom et liberty. Et personne ne sait ce qu’ils signifient. La différence entre les deux, qui la connaît ? La grande bonne femme en toge verte, est-ce qu’on pourrait la rebaptiser Statue of Freedom ? Pourquoi pas ? Mais c’est un cadeau des Français, alors Liberty/Liberté ça rappelle la France. Vous avez toujours été un modèle pour nous, ou un contre-modèle, ce qui revient au même. Votre attitude par rapport au sexe, par exemple. Si un homme te tient la porte dans un restaurant ici, aux États-Unis, il peut se prendre un coup de poing dans la figure. Vous aimez encore la galanterie de l’autre côté de l’Atlantique. “Après vous, madame”, même si c’est pour mieux regarder vos fesses. “Après vous, madame”, et madame est d’accord. On ne sait pas pourquoi. Elle se sent choyée, elle se sent différente, spéciale. Nous, on ne veut pas être différentes, spéciales. On veut être égales. »

Que cherche-t-elle à prouver ? s’est demandé Sylvie, impatiente d’enfourner ses légumes.

« Nous aussi, a-t-elle tenté. Nous aussi, on veut être égales.

– Bullshit, a riposté Lauren. La galanterie vous tuera. Mais son absence nous tuera, nous aussi, peut-être plus vite et plus sûrement que vous. »

Elle s’est mise à rire de son trait d’esprit. Sylvie a poussé un soupir. Cette conversation ne l’intéressait pas. Elle ne savait comment y mettre fin. Lauren a mal interprété le soupir. Elle a cru y déceler une ouverture, une concession de Sylvie qui aurait enfin accepté de partager avec elle une partie de ses secrets.

« Ce n’est pas facile, j’imagine, a-t-elle murmuré. Je comprends. Mais toi aussi, il faut que tu comprennes. C’est important parce que ça aide à supporter. Tu te désaliènes en analysant la situation. Tu maîtrises au lieu de subir. »

Sylvie s’impatientait. J’ai mes légumes à cuire, se répétait-elle, comme l’aurait fait une ménagère à l’ancienne. Sauf que ses légumes à elle étaient en terre et qu’aucun dîner ne suivrait leur passage au four.

« Farah est une amie. Une très bonne amie à moi. On se dit tout. Elle me dit tout. Mais si tu savais la vie qu’elle a eue. Elle a fui son pays seule, à seize ans, elle a traversé je ne sais combien de mers et d’océans, fait des ménages dans des paquebots, des hôtels, des morgues. Heureusement pour elle, elle parlait anglais et savait lire. Elle a fait de mauvaises rencontres, mais aussi de bonnes rencontres. À l’époque où elle vivait dans une réserve cherokee, elle a eu un fils avec un Américain natif. Ils se sont séparés. Elle a élevé son fils en poursuivant ses études. Elle a passé trois ans à USC, mais c’est surtout une ancienne d’Earl. Earl est son Alma Mater. Farah est la fierté de la fac. Mais personne ne dit que pour survivre, elle nettoyait les toilettes de tout le département de sciences après les cours, parce que malgré sa bourse d’excellence, elle avait à peine de quoi manger, elle arrondissait donc ses fins de mois en récurant les W.-C. des matheux, et tu sais que les scientifiques sont les plus dégoûtants de tous. Tu le sais, non ? Tout le monde le sait. Comment elle a eu la force de faire tout ça ? C’est un mystère pour moi. Seule. Toujours seule. Alors, tu peux comprendre que le jour où elle voit un Français arriver sur son terrain de jeu, un professeur de philosophie, un poète, plus âgé qu’elle et dont elle va, en quelque sorte, être la patronne, tu comprends que le jour où il débarque, ce spécimen d’une espèce en voie d’extinction ici, eh bien ses années de féminisme radical, comme les années de diète forcée d’un adepte des régimes, ne tiennent pas le coup. Elles ne comptent plus. Rien ne compte. Il lui tient la porte, et Bang !

– Bien sûr, a dit Sylvie, sans avoir été vraiment attentive. Bang ! C’est évident. Oui. Est-ce que le four est à température ? »

En enfilant ses bottes, Sylvie repense à cette conversation. Elle sait qu’elle aurait dû être plus attentive. Qu’a voulu dire son professeur de céramique par « spécimen d’une espèce en voie d’extinction » ? Cela désignait-il Hector ? À quelle espèce Lauren faisait-elle allusion ? Les existentialistes ? Les déconstructionnistes ? Sylvie n’avait pas écouté. Elle pensait à ses légumes. Aux pigments qu’elle allait utiliser. Elle calculait le nombre d’essais nécessaires, les temps de séchage, de cuisson, évaluait les risques de casse lors du passage au four, réfléchissait à comment s’en sortir avec les épaisseurs différentes. Fallait-il mettre l’épi de maïs creux dans la même fournée que les carottes semi-évidées ou entièrement pleines pour les plus petites ? Combien de pièces émaillerait-elle en une heure ? Si le four montait à mille degrés, le rouge ne risquait-il pas de virer ? Dans ce cas, la jolie grenade qui lui avait demandé tant d’heures de travail serait fichue. Elle avait fini par faire cuire sur la même plaque trois carottes, deux navets et un poireau. Elle aurait aimé ajouter son premier essai de chaussure, elle avait fabriqué le pied gauche d’une Weston hors d’âge d’Hector dont elle était assez contente – mais il n’y avait plus assez de place dans le four et, d’une certaine façon, elle trouvait le mélange inconvenant.

« Où sont mes chaussures ? demande Hector, son manteau déjà sur le dos, sa belle casquette en tweed couleur tabac coiffée légèrement de biais pour ombrer son œil gauche et faire ressortir l’éclat de son œil droit.

– Dans la buanderie, répond Sylvie, tête baissée, tandis qu’elle finit d’enfiler ses bottes.

– Qu’est-ce qu’elles fichent dans la buanderie ?

– Je les ai cirées pour la fête », ment Sylvie, avec un sourire invisible adressé à ses propres souliers. Hector l’aurait-il crue si elle lui avait avoué qu’elle les avait sélectionnées pour servir de modèle ?

« Ah, heu… pardon ma chérie. C’est très gentil. Ce n’était pas la peine. »

Ils sont en retard. Pas de temps pour les excuses. Lester est prêt depuis une demi-heure. Il est assis sur le canapé du salon, en anorak et après-skis, un bonnet à pompon enfoncé jusqu’aux sourcils. Parfaitement immobile, les jambes en X, les pieds en dedans, le dos rond, il compte et recompte quelque chose sur ses doigts. Il a l’air complètement abruti, pense Sylvie, alors qu’elle l’observe depuis l’entrée, engoncée dans son manteau le plus chaud. Mais il lève alors le regard vers elle et l’impression qu’avait Sylvie se transforme radicalement. Ces yeux qu’il a, songe-t-elle, émue et comme inondée par la bonté qu’ils dégagent. Est-ce seulement de la bonté ? Il y a autre chose. Une connaissance. Une tristesse. Une connaissance triste. C’est la génération des initiés, se dit-elle, sans réfléchir. Ils ont tout vu, tout appris, ils savent avant d’avoir vécu, ont voyagé avant d’être partis. Pas d’ailleurs pour eux, pas de plus tard. Ils sont nés avec une boule de cristal entre les mains. Ils ne rêvent pas de l’Amérique, ils la reçoivent sur leurs écrans. Ils ne rêvent pas de sexe, il est partout proposé. Ils ne rêvent pas de liberté, ils la possèdent. Qu’espèrent-ils alors ? Où iront-ils ? Que réclameront-ils ?

« Comment tu trouves mon déguisement de moniteur de ski ? lui demande Lester, en ponctuant sa question par un sourire de séducteur caricatural.

– Réaliste, répond Sylvie, comme éveillée d’un cauchemar.

– En route, mauvaise troupe ! » clame Hector, dûment chaussé, en jetant les clés de la voiture en l’air pour les rattraper d’un coup de patte joueur.

Il est de bonne humeur, se réjouit Sylvie. Elle adore quand Hector est de bonne humeur. Il chante à tue-tête dans la voiture. Klaxonne pour rien. Lester chante avec lui. Un ténor léger. Tiens, pense Sylvie, il a fini de muer. La voiture file dans la nuit étoilée. L’air glacé et transparent semble nettoyé. Une lune basse, énorme, apparaît et disparaît derrière les arbres, au gré des virages, couronnant un instant le toit d’une maison.

« Il y aura des cadeaux ? demande Lester.

– Je ne sais pas, répond Hector.

– C’est Noël, dit le garçon, d’un ton d’évidence.

– Oh, tu sais, c’est surtout un prétexte pour se réunir avant les vacances.

– Vous croyez qu’on fera une minute de silence ? »

Il a mué, certes, songe Sylvie, mais il n’a pas encore perdu sa capacité à enchaîner les questions. Elle sait que cette manie enfantine a le don d’agacer Hector. Elle craint que la bonne humeur ne cède le pas à l’énervement. Elle se crispe légèrement. Serre les dents sans s’en rendre compte, le souffle court. Mais Hector déclare d’une voix profonde : « Silence, la queue du chat balance ! »

C’est une phrase absurde qui remonte du passé pour les sauver tous trois. Une micro-comptine qu’Hector chantonnait à Lester quand il était bébé. Allongé sur le lit, il l’asseyait en équilibre, au sommet de ses genoux repliés, et lui répétait en l’inclinant doucement vers la gauche ou la droite : « Silence, la queue du chat balance. » Au moment où Lester menaçait de tomber, son père serrait plus fort ses petites mains dans les siennes pour le stabiliser. Un grelot de rire scandait le jeu, un des seuls que père et fils aient partagé. Nous avons été heureux, se dit Sylvie. Nous le serons encore. Elle s’imagine alors, bien malgré elle, Hector, allongé sur un lit inconnu, tenant en équilibre sur ses genoux un des enfants de Caridad Lopez y Lopez. Elle touche là, pour la première fois, à la douleur aiguë de la trahison. Elle ne le supporterait pas. Ce serait cela, pour elle, la véritable, l’insupportable obscénité. Mais elle refuse de pencher vers ce sentiment. Elle cherche la lune cachée par une maison plus haute que les autres. Voilà qu’ils atteignent le centre-ville. Si elle compte jusqu’à cinq et que la grosse hostie lumineuse reparaît, tout ira bien. Un, deux, trois, lune.

Sylvie se remémore la fête d’Halloween. Si peu de temps auparavant. Un degré a été franchi depuis. Plusieurs degrés. Sur divers plans. Cela lui procure une sensation de distance. Elle-même se sent différente. Plus aguerrie, moins craintive. Elle s’étonne que tant de choses aient changé. Hector. Le monde. Leur fils. Cette fois, les réjouissances ont lieu dans un ancien entrepôt situé à l’est de la ville, une vaste halle aux murs de briques noires et au sol de béton brut, récemment reconvertie en salle de spectacle et lieu d’exposition. Plusieurs départements d’Earl University se sont associés pour organiser l’événement. Les étudiants en design et architecture ont été chargés de la décoration. Des meubles en carton jalonnent l’espace artistiquement divisé par de fausses haies en papier d’un vert vibrant, ponctuées de grosses fleurs blanches en volutes, entre l’arum et le magnolia. À l’entrée, un comptoir en papier tressé recouvert d’un tapis de laine bouillie fait office de vestiaire. Les étudiants préposés à la récolte des manteaux portent tous un chapeau blanc en forme de fleur, qui sied mieux à certains qu’à d’autres. La salle est déjà pleine de monde et Sylvie ne reconnaît personne. Elle ne se sent pas perdue pour autant, ni intimidée. Elle se rappelle fort bien le sentiment de pixellisation qu’elle avait éprouvé lors de la soirée d’Halloween, une sorte de réaction physique liée à la surprise et au vacillement identitaire. Elle ne savait plus qui elle était, elle se sentait irrémédiablement étrangère. Aujourd’hui, elle n’a pas l’impression d’être américaine, pas plus que française d’ailleurs. Aujourd’hui, elle est pleine de son projet, elle en est lestée. Elle admire le détail des objets fabriqués pour la fête. Chaque plateau sur lequel circulent des petits-fours, et dont elle sait qu’il a été tressé à partir de fibres recyclées, monopolise son attention. Elle observe aussi avec avidité les centaines de paires de chaussures qui piétinent, s’arrêtent, repartent, se hâtent sur le sol gris foncé. Elle se dit que les baskets blanches en cuir mat représenteraient sans doute un défi pour elle. En revanche, les escarpins vernis à talon haut légèrement déformés sur le côté extérieur par la pression du petit orteil doublement comprimé par la pente et l’étroitesse du soulier lui offriraient, elle en est certaine, l’occasion d’une réussite presque trop facile. Certaines tennis en toile particulièrement déglinguées, que semblent avoir adoptées en masse les plus ravissantes jeunes filles, attirent également son regard.

« Vous avez perdu quelque chose ? » demande une voix près de son oreille.

C’est Jhersy, qui lui souhaite la bienvenue à sa façon.

« Vous êtes seule ? ajoute-t-il en lui prenant le bras, comme s’il avait l’intention de la conduire quelque part.

– Non, répond Sylvie en relevant la tête. Je suis avec mon mari et mon fils. Mais… »

Elle regarde autour d’elle et constate qu’ils ont disparu.

« Je vais vous présenter ma femme. Astrid est impatiente de vous connaître. Je lui ai parlé de vous et elle pense que vous avez beaucoup de choses en commun. »

Sylvie se demande de quoi il peut s’agir. Elle n’est pas sujette aux flatulences.

Jhersy, serrant toujours le bras de Sylvie dans le sien, tend son autre main droit devant lui, comme la proue renforcée d’un brise-glace, et se met en devoir de fendre la foule.

« Voilà ! » s’écrie-t-il soudain, sur un ton à mi-chemin entre le Olé ! et l’Eurêka.

Astrid est devant eux. Grande, large, musclée. De magnifiques dents blanches et étincelantes, une masse de cheveux naturellement blonds et bouclés formant une crinière léonine autour d’un visage à la peau impeccable, grain serré, ambre virant au rose juste au-dessous des pommettes, un menton pointu au sommet d’un cou un peu trop long et à peine fripé, un nez droit, une bouche pulpeuse, des lèvres ourlées, des épaules rondes que découvre le large V d’un pull-over en mohair blanc. À côté d’elle, Jhersy ressemble, encore plus que d’habitude, à un scarabée ou, au mieux, à une chouette chevêche.

« Darling, lui glisse-t-il en la prenant péniblement par la taille (car ils sont si mal assortis), je te présente Sylvie, la femme d’Hector, dont je t’ai beaucoup parlé. »

Astrid tend la main en souriant. Sylvie lui sourit à son tour et constate qu’elle a des yeux de poupée, parfaitement inexpressifs, ronds, bleus et fixes.

« Dites-moi tout ! fait la grande bouche parfaite aux dents sublimes, d’une voix grave où perce un léger accent.

– Vous parlez français ? s’étonne Sylvie.

– Un tout pétit pieu, répond Astrid en approchant son immense index de son majestueux pouce afin d’appuyer la parole par le geste.

– Je vous laisse, annonce Jhersy. Vous avez sans doute beaucoup à échanger. »

Il leur tend à chacune une coupe de champagne, qu’il vient de saisir sur un plateau ambulant, et disparaît en trois pas agiles de patineur, les abandonnant face à face. Les deux femmes soupirent longuement, presque à l’unisson, avant qu’Astrid ne se décide à lancer d’un ton interrogatif, le regard toujours aussi figé, comme mort : « So ? »

Vaillamment et sans trop prêter attention aux yeux inexpressifs qui l’effraient et la découragent de poursuivre, Sylvie se lance dans le récit de leur départ, de leur nouvelle vie, de leurs découvertes. Elle avale la moitié de sa coupe d’un trait pour se donner du courage. S’exprimer en anglais demeure une épreuve. Ses idées, simplifiées par son usage restreint de la langue étrangère, lui apparaissent rétrécies, aplaties. Elle termine sa coupe et en reprend une autre au vol sur le premier plateau qui passe à portée de sa main. C’était difficile de quitter Paris, oui, bien sûr. C’est une très belle ville. Absolument. Mais voilà, le problème, c’est qu’il y a beaucoup de monde et tous les gens ne s’entendent pas. Il y a eu beaucoup de violence récemment. Quand on est loin, on ressent la violence différemment. On se sent soulagé et coupable en même temps. Et c’est dur aussi pour les jeunes. Parce que, qu’est-ce que ça leur offre comme perspectives, hein ? C’est dur pour eux ce monde en danger. Peut-être que c’était pareil pour les Américains après le 11-Septembre. On a l’impression que nulle part on ne se trouve en sécurité. Vous êtes déjà allée à Paris ? Non ? C’est dommage. Il faudra que vous veniez. Ah, vous avez trop peur ? Oui, je vous comprends. Moi-même, je ne suis pas impatiente de rentrer, et pourtant mon pays me manque. Le bon pain, le fromage. Oui, oui, le pain est bon ici aussi, bien sûr. Je ne critique pas. Surtout celui de la boutique organique sur Ninth Street. Et pour notre fils, c’est une expérience magnifique. Vraiment passionnante. Il parlait déjà anglais, heureusement, mais il adore l’école ici et il a beaucoup d’amis. Je ne sais pas s’ils sont dans sa classe, mais il les voit au théâtre. Oui, il fait du théâtre. Il va jouer Ariel. Non, ce n’est pas un ours, c’est un personnage d’une pièce de Shakespeare. Je ne prononce peut-être pas comme il faut. L’écrivain de théâtre anglais, très connu, vous savez ? Peu importe. Il est bien intégré. Et moi, je fais de la céramique. C’est comme de la poterie en fait. Avec Lauren Brazelton. Vous connaissez Lauren Brazelton ? Vous connaissez Farah Asmanantou ? Oui, forcément. C’est intéressant de quitter son pays. Avec la distance, on voit les choses autrement. Par exemple, les cafés. Ils sont très différents ici. En France les cafés… Comment vous expliquer ? On y va pour se rencontrer. Pour les rendez-vous. Les gens sont très mélangés. Il y a toutes sortes de gens à Paris. Les jardins publics aussi sont différents. Ils sont très petits. Pleins de monde. Mais jolis. Ils ont beaucoup de charme. Et puis j’ai eu la chance, grâce à mon âge, de connaître le Paris des années 1970. Sylvie pousse un soupir après avoir terminé sa deuxième coupe de champagne. Son cerveau commence à flotter dans son crâne. Une sensation qu’elle n’avait pas éprouvée depuis longtemps. Pas désagréable. C’était… Oui, j’ai soixante ans. Ah, merci ! Je ne sais pas si je les fais ou pas. Et vous ? Quarante-neuf ? Vous êtes toute jeune et vous avez l’air d’en avoir quinze de moins. Vous êtes d’origine nordique ? Souvent les Nordiques… De l’acide hyaluronique ? Non, jamais entendu parler. C’est… très bien. Et vous, vous êtes de la région, c’est ça ? Jhersy m’a dit que votre famille était dans le coton depuis… C’est votre père, je crois. Ah bon ? Depuis sept générations ? Et donc, et donc…

Ha ! Ha ! Sept générations dans le coton, songe Sylvie. Les aïeux d’Astrid avaient possédé des esclaves. Ils en avaient acheté, les avaient enfermés, battus, exploités, humiliés. Ils en avaient tué peut-être. S’en étaient fait des amants, des maîtresses. Ils avaient bâti leur fortune sur des reins brisés. Ô Amérique, se dit Sylvie, portée par un élan élégiaque inattendu et alcoolisé. Ô Amérique changeante, renouvelée, qui a élu à sa tête un Noir. Ou plutôt, un Africain-Américain, comme ils disent aujourd’hui. Et les Blancs, comment doit-on les appeler ? Puisqu’on ne dit plus Noir, on ne dit plus Blanc. Les Européano-Américains ? Oui, sans doute. Ô Amérique, qui sera bientôt gouvernée par une femme. Quel pays étonnant. Sylvie voudrait partager son enthousiasme avec Astrid et la congratule sur l’avenir rayonnant d’une si grande nation bientôt administrée par une présidente.

« Make America great again, répond Astrid, main sur le cœur, les boules bleues de ses yeux plus immobiles que jamais. Trump is my president.

– Je crois qu’il faut que je jette un œil sur mon fils, fait Sylvie avant de gratifier Astrid d’un sourire tordu. Vos enfants sont déjà à l’université. Je vous félicite. Moi, j’ai eu mon fils très tard. Non, je ne crois pas que je sois plus inquiète qu’une autre, enfin si. Bien sûr, vous avez raison, Astrid. J’ai été très contente de faire votre connaissance. »

Sylvie ferme un instant les yeux en s’éloignant de l’immense poupée blonde qu’elle vient d’abandonner. Elle a l’impression de n’avoir jamais autant parlé. Elle rouvre les paupières car la tête lui tourne. Le vertige est proche. Un peu plus tôt, elle s’est sentie comme prise dans les sables mouvants de sa propre conversation. Elle s’est souvenue de ce qu’un écrivain aventurier avait écrit sur son expérience dans les sables mouvants, quelque part dans l’Utah. Bouger le moins possible, ne pas se débattre, tenter de se mettre sur le dos, faire la planche en quelque sorte et essayer d’attraper une branche, une tige, sans remuer, bien entendu. En lisant cette description, Sylvie s’était dit qu’il vaudrait mieux pour elle qu’elle ne se rende jamais dans l’Utah. Ses aisselles sont trempées d’une sueur dont l’odeur acide, celle d’une certaine forme d’anxiété, parvient jusqu’à ses narines. Elle se demande ce que Jhersy avait en tête en lui présentant Astrid. Peut-être est-il fier de sa beauté. Peut-être était-ce une façon pour lui de se mettre en valeur. Peut-être aussi, mais c’est beaucoup moins probable, avait-il eu comme projet d’injecter dans les veines d’une Française un puissant élixir d’Amérique. D’une certaine Amérique.

Trouver Lester, à présent. Même si Sylvie ne se fait aucun souci pour lui, cela lui donne un objectif, et il est important, dans ce genre de circonstances, d’en posséder un. C’est une des rares choses dont elle soit sûre : plus il y a de monde, plus l’atmosphère est joyeuse et détendue, plus il lui faut s’en tenir à une règle. Autrement, c’est la dispersion. Elle se fond dans le lieu, dans la foule, et peine ensuite à rassembler les bribes d’elle-même. « Mes bribes », répète-t-elle mentalement. Serait-ce un titre possible ? Elle a soudain envie de trouver une bannière sous laquelle unir ses objets, ses fabrications. Légumes et chaussures. Elle pensait pouvoir ajouter un troisième ou un quatrième élément. Mais non. Il n’y a rien au-delà des légumes et des chaussures. Rien d’aussi parlant, d’aussi intime et révélateur. Elle a tourné autour des éponges et des chiffons, mais ils se sont avérés anonymes, interchangeables. Elle a cherché du côté des vêtements et a rapidement renoncé face à la difficulté de traduire le tissu, la matière souple, par une pâte dure. Elle sait qu’elle doit prendre en compte son absence de technique, sa maladresse. Elle s’est également aventurée du côté des livres, mais cela s’est montré contre-productif. Leurs pages et les histoires qu’elles contiennent, ces paires d’ailes assemblées à l’infini et qui peuvent vous emporter si loin se changeaient en un lingot opaque et triste. À force d’accumuler les expériences, les tentatives, Sylvie est devenue apte à discerner ce qui serait susceptible de constituer son œuvre. Elle a fini par accepter sans regret le duo, légumes et chaussures, auquel elle persiste cependant à vouloir attribuer un nom différent.

À l’autre bout de la salle, dans une alcôve de verdure artificielle confectionnée par les jeunes artistes du département d’architecture, un orchestre composé d’une contrebasse, d’une guitare, d’un banjo, d’un violon et d’une mandoline joue une mélodie enlevée, agrémentée d’un chœur à trois voix qui, malgré leurs sonorités nasales et parfois plaintives, la charment aussitôt. Sur la piste de danse, figurée par un cercle rouge tracé à la craie à même le béton brut, deux enfants sautillent en rythme, bras au ciel, tournent sur eux-mêmes jusqu’à tomber au sol, étourdis, avant de se relever d’un bond pour recommencer dans l’autre sens. Lester et un garçon beaucoup plus petit que lui portant des lunettes singulièrement épaisses joignent leurs mains, hilares, puis forment une ronde en chantant des mots que Sylvie ne comprend pas car ils sont couverts par la musique. Ils braillent de toutes leurs forces, dirait-on, des paroles qui ne correspondent pas à celles que les chanteurs articulent dans les micros. Les deux garçons sont pieds nus. Ils ont retiré leurs pulls. Ils se trémoussent ensemble, dans leurs tee-shirts qui flottent autour de leurs maigres thorax. Sylvie commence par sourire, mais bien vite, elle perçoit, aux abords de la clairière factice, des regards méfiants. Les observateurs sont-ils surpris, choqués ou carrément hostiles ? Elle ne saurait le dire. Les visages courroucés désapprouvent. Des paires d’yeux se détournent, tandis que d’autres criblent de leurs flèches les petits corps heureux. Quel mal y a-t-il à ça ? se demande Sylvie. Un homme, qu’elle identifie comme le père du garçonnet à lunettes, pénètre soudain dans le cercle. Il attrape son fils par le col, comme un chiot, et l’emporte. Les pieds fendent l’air, s’agitent, comme si la danse se poursuivait. Lester s’immobilise aussitôt. Son visage est parfaitement inexpressif. Il ramasse son pull-over, ses après-skis et quitte la piste de danse sans que Sylvie ait eu le temps de l’appeler, de le rejoindre. Les musiciens poursuivent leur concert. Bientôt, un public se forme face à l’estrade, reprend les refrains avec les chanteurs, frappe dans les mains, se balance. Sylvie se dit qu’elle a trop bu. Elle n’a plus l’habitude. Elle a mal vu. Interprété de travers. Pourtant, lorsqu’elle traverse le cercle pour se diriger vers l’angle plus sombre de l’entrepôt que semble avoir gagné son fils, elle a l’impression que les regards désapprobateurs s’abattent sur elle. Une rumeur enfle. Inaudible. Sylvie ne la perçoit que par l’action conjuguée de lèvres qui remuent et grimacent à son passage.

« Qui est ce garçon ? » demande Sylvie à Lester qu’elle a fini par trouver, le dos appuyé contre le mur, près du couloir qui mène aux toilettes. Elle discerne mal l’expression qui anime le visage faiblement éclairé de son fils.

« Quel garçon ?

– Tu sais bien. Le petit bonhomme à lunettes qui dansait avec toi, il y a cinq minutes.

– Un ami.

– Comment s’appelle-t-il ?

– Mario.

– Il a de drôles de lunettes, avance prudemment Sylvie qui aimerait poursuivre l’enquête sans savoir comment s’y prendre.

– Oui.

– Il n’est pas au collège.

– Si.

– Mais il est tout petit.

– Oui.

– Tu ne veux pas me parler ? »

Lester qui jusqu’alors se tenait, la tête baissée, dans l’ombre d’une porte à demi ouverte lève le visage vers sa mère. Ils ont sensiblement la même taille. Sylvie regarde son fils dont l’ovale, soudain pris dans la lumière d’un néon, se découpe parfaitement. Elle voit les yeux du garçon emplis de larmes. Elle prend son visage dans ses mains et demande de nouveau :

« Tu ne veux pas me parler ?

– Si », répond Lester, tandis que les larmes contenues dans ses yeux se déversent et roulent sur ses joues. Sa voix est légèrement étranglée et la détresse qu’il manifeste fait trembler Sylvie.

« Alors dis-moi, murmure-t-elle. Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu es triste ? Quelqu’un t’a fait du mal ? »

Lester se tait. Il regarde sa mère sans dire un mot. Ses lèvres s’ouvrent. Aucun son n’en sort. Puis son visage s’éclaire lentement, complètement et il finit par dire : « Voilà, ça va mieux. »

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